Les diocèses n’entendent pas dissocier vie privée et mission canonique

Les diocèses de Suisse discriminent toujours les agents pastoraux dont la vie privée ne correspond pas à la doctrine catholique en matière de sexualité. La Conférence centrale catholique romaine de Suisse (RKZ) exige depuis septembre 2023 la fin de cette situation. Si en Allemagne le découplage de la mission canonique et de la vie privée est déjà une réalité, les évêques suisses n’entendent pas aller dans cette direction.

Barbara Ludwig et Annalena Müller, kath.ch/traduction et adaptation: Raphaël Zbinden

En novembre 2023, une lettre ouverte adressée par des agents pastoraux au synode de Lucerne a fait sensation. Elle a été rédigée par six théologiennes et théologiens qui n’ont pas obtenu de poste en raison de leur «situation irrégulière» ou qui ont dû dissimuler leur relation pendant des années. Ils demandent ainsi aux évêques suisses de dissocier enfin la mission canonique (missio canonica) de la situation de vie des personnes.

Les agents pastoraux de Lucerne ne sont pas les seuls à réclamer le découplage. La RKZ affirme elle aussi que l’Eglise ne devrait pas considérer la vie de couple lors de l’embauche. Urs Brosi, secrétaire général de la RKZ, précise que la demande de son institution «ne concerne que les collaborateurs de l’Eglise qui ne se sont pas engagés à mener une vie abstinente en raison d’une consécration ou de vœux religieux».

Le lien avec la théologie morale

kath.ch est allé se renseigner auprès des diocèses. Ces derniers ont renvoyé à la Conférence des évêques suisses (CES). Selon la CES, les diocèses se pencheraient ainsi depuis longtemps sur cette thématique «indépendamment du souhait de la RKZ«. «Les évêques aspirent à une approche uniforme», explique Julia Moreno, porte-parole de la CES.

Dans ce cadre, les évêques auraient donné à la Commission théologique et œcuménique (CTO) le mandat d’élaborer un texte. Celui-ci doit rendre justice aux personnes qui «vivent dans une situation dite irrégulière» et qui souhaitent exercer une activité pastorale, écrit Julia Moreno. En d’autres termes, la commission devrait examiner la possibilité d’interpréter l’homosexualité différemment du point de vue de la théologie morale, à savoir de façon positive. Car les évêques ne sont pas prêts à séparer la question de la mission canonique de celle de la théologie morale, estime-t-on dans les milieux informés.

L’argument d’une «entreprise de tendance»

Les spécialistes du droit ecclésiastique et les éthiciens trouvent ce lien avec la théologie morale problématique, car il conduirait aveuglément dans une impasse. Du côté de la RKZ, on affirme qu’un changement de la morale sexuelle de l’Eglise est certes souhaitable, mais que la demande de la faîtière des corporations ecclésiastiques se réfère au droit du travail. Tant que la mission canonique constitue une condition d’engagement, elle doit satisfaire aux critères du droit du travail.

L’argument selon lequel l’Eglise catholique est juridiquement une «entreprise de tendance» et qu’elle est donc en droit d’attendre de ses employés qu’ils organisent leur vie en fonction ne convainc pas tout le monde. Selon le point de vue de la RKZ, la vie relationnelle et la sphère intime ne font pas suffisamment partie de l’identité religieuse de l’Eglise catholique pour que les évêques puissent justifier à partir de cela des conditions imposées aux agents pastoraux.

Droit du travail contre doctrine?

Hanspeter Schmitt, éthicien à la Haute école de théologie de Coire, argumente également dans ce sens. Dans un article paru récemment sur kath.ch, il écrit: «Du point de vue de l’éthique institutionnelle, il ne fait aucun doute que les institutions peuvent avoir des exigences envers leurs employés: le respect des principes constitutionnels et des droits de l’homme et – de manière spécifiquement institutionnelle – l’engagement réglé par contrat ainsi que la loyauté envers l’identité et la mission de l’institution et envers les personnes qui y jouent un rôle. Ces exigences sont toutefois définitivement limitées par le droit fondamental à la vie privée. En font partie les décisions qui concernent le libre choix de formes intimes de partenariat et de famille».

«En Allemagne, le changement s’est produit sous la pression de l’opinion publique»

Helena Jeppesen-Spuhler se préoccupe de ce thème dans le cadre de son travail en tant que déléguée suisse au Synode sur la synodalité. Elle soutient pleinement la demande de la RKZ et des agents pastoraux lucernois. Elle relève que cette question a déjà été abordée lors de l’assemblée synodale du diocèse de Bâle en janvier 2022. Mais «les responsables du diocèse de Bâle n’ont toujours pas le courage de se distancer d’une morale sexuelle dépassée et de s’orienter vers une éthique relationnelle moderne», affirme Helena Jeppesen-Spuhler. Les évêques auraient pourtant pour cela «un grand soutien de la base de l’Eglise», assure-t-elle.

Mais un changement en ce sens «arriverait peut-être presque trop tard. Trop d’agents pastoraux compétents ont été blessés et se sont sentis mis à l’écart parce qu’ils n’ont pas obtenu la mission canonique». Helena Jeppesen-Spuhler estime qu’il s’agirait d’un «pas plutôt modeste» que les diocèses suisses devraient faire. L’Eglise en Allemagne a fait des travaux préliminaires dans ce domaine et la Suisse devrait s’en inspirer, selon elle.

Le modèle allemand

Les évêques allemands ont décidé en 2022 de réorganiser le droit du travail de l’Eglise. Depuis le 1er janvier 2023, ce droit est en vigueur dans tous les diocèses. Les personnes travaillant pour l’Eglise et vivant dans une seconde union ou en partenariat homosexuel ne doivent plus craindre d’être licenciées.

En Allemagne, ce changement s’est produit sous la pression de l’opinion publique. Comme en Suisse, le droit du travail ecclésiastique était lié, dans ce pays, à la théologie morale. Et là aussi, l’Eglise a longtemps utilisé l’argument de »l’entreprise de tendance». Cela a changé après le «coming out» de 125 employés d’Eglise queer en janvier 2022, dans le cadre d’une action dénommée »#outinchurch».

Le diocèse d’Essen a notamment réagi. En février 2022, l’évêque Franz-Josef Overbeck a adressé une lettre à ses collaborateurs disant que le diocèse renonce à appliquer le règlement de base pour le service au sein de l’Eglise «en ce qui concerne l’orientation sexuelle ainsi que la vie de couple ou l’état civil». Il est «temps de mettre fin à cette situation dans l’Eglise catholique allemande de manière contraignante et juridiquement sécurisée», a écrit Mgr Overbeck. Les évêques ont créé une sécurité juridique en l’espace d’un an. Depuis janvier 2023, la mission canonique est attribuée en Allemagne indépendamment de l’orientation sexuelle.

Des changements concrets demandés

Fin janvier 2024, quatre des six agents pastoraux lucernois ont rencontré Mgr Felix Gmür, évêque de Bâle. Au nom du groupe, l’agent pastoral Herbert Gut assure que Mgr Gmür a fait preuve de compréhension pour leurs expériences. L’évêque de Bâle, qui préside également la CES, leur a en outre assuré qu’il voulait contribuer à ce que les agents pastoraux ne soient plus confrontés à l’avenir à des expériences aussi pénibles. «Cela nous a fait très plaisir», a déclaré Herbert Gut. Mais, au-delà des mots, un changement concret est maintenant attendu dans la manière de traiter le personnel ecclésiastique, afin que les futurs agents pastoraux ne soient plus confrontés à de telles «discriminations et atteintes à l’intégrité personnelle», affirme Herbert Gut.

De nombreux autres aumôniers en Suisse, qui ne souhaitent pas exposer leur vie privée en public, attendent sans doute également une décision concrète des évêques. Les diocèses allemands pourraient-ils servir de modèle à l’Eglise en Suisse? Pour Julia Moreno, »le fait de prendre un autre pays comme modèle (même s’il s’agit de l’Allemagne) est toujours extrêmement simpliste et délicat, car les structures et le contexte juridique sont très différents d’un pays à l’autre». Selon des sources internes, cependant, les évêques ne voudraient simplement pas de «la solution allemande». (cath.ch/kath/bal/am/rz)

Rédaction

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