Algérie: témoignage d’un missionnaire fribourgeois
«Ce qui gêne surtout les intégristes, c’est d’avoir en face d’eux des gens qui ne sont pas comme eux; ce qu’ils refusent, c’est la différence! Ils ne visent pas précisément les chrétiens, mais ces groupes armés ne veulent plus voir d’étrangers en Algérie. Ils visent surtout ceux qui ne veulent pas obéir à leur façon de voir l’islam. Les premières victimes sont des Algériens musulmans et il n’y a pas une famille dans le pays à ne pas avoir été touchée de près ou de loin par des massacres, par la mort d’un proche ou d’un ami».
«Sur place, témoigne-t-il, les chrétiens ne sont vraiment qu’une poignée. Nous sommes des volontaires qui croient à l’échange entre les religions, prêts à se donner eux-mêmes tout entiers, à donner leur vie. Comme prêtre catholique, j’ai un dialogue quotidien avec les musulmans, qui nous considèrent comme leurs propres amis. Certains d’entre eux m’ont dit qu’ils me cacheraient sous leur propre lit s’il y avait une attaque. Ils ont honte de ce qui se passe actuellement…Nous sommes visités dans notre maison, par des musulmans, autant qu’un curé de paroisse en Europe par ses ouailles».
«Notre engagement ne peut être un engagement à moitié. On peut mourir, il faut être prêt. Ce n’est pas du suicide, c’est une offrande de soi-même jusqu’au bout, parce que l’on y croit. Mais je ne vais pas chercher la mort, à laquelle j’ai déjà échappé une fois; je suis conscient du danger et je prends des précautions. Mais comme disait un moine de Tibéhirine, on ne peut pas partir et dire à un ami: écoute, il y a une forêt à traverser, traverse-là pendant cette nuit et je te rejoindrai demain matin quand il fera jour. Quelle serait l’amitié quand on se retrouverait ensemble de l’autre côté? On ne peut pas vivre les joies des gens et, quand le malheur arrive, repartir pour chercher refuge dans des lieux plus sûrs».
«J’étais sur place en Algérie quand on a assassiné les moines de Tibéhirine et quand une bombe a tué Mgr Claverie et son chauffeur. Nous avons aussi des morts de notre côté mais les Algériens en ont beaucoup plus. Nous sommes tristes à cause de ces morts, mais nous sommes aussi fiers d’eux, car ils auront témoigné jusqu’au bout. Depuis ces assassinats, nous redoublons de prudence. Mais on m’appelle et je dois circuler d’un village à un autre pour animer les petites communautés chrétiennes, composées d’étrangers. Quand on part on a des fois la peur au ventre, car on sait que nos communautés peuvent se trouver dans des zones à risques. On observe au loin s’il y des mouvements sur les côtés de la route, des faux barrages… On ferme désormais les portes à clef, on est obligé de demander qui est là, j’hésite à deux fois avant de prendre un auto-stoppeur. La méfiance malheureusement a commencé à s’installer, et même si on lutte contre ce sentiment, c’est un peu devenu le lot de tout le monde».
«Mais il faut souligner que ces intégristes ne sont qu’une poignée de violents, qui ne le sont pas toujours d’ailleurs par leur propre faute! La majorité des bons musulmans les rejettent et vivent leur foi pacifiquement. J’admire le courage du peuple algérien, car il faut du courage pour prendre le volant d’un bus et faire un trajet de plusieurs centaines de kilomètres la nuit, sur des routes pas très sûres, ou pour aller enseigner comme professeur dans une école, malgré l’interdiction des islamistes. On ne sait jamais quand vient la mort, et cela force les gens à se rendre compte que la vie est éphémère. J’admire leur foi, car il faut vraiment croire à la vie pour continuer à vivre dans ce climat, à se rendre au travail pour gagner le pain de sa famille». (apic/be)
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