Sida au Tchad: une Ursuline suisse témoigne des ravages de la pandémie

APIC – Interview

Un combat inégal au milieu du dénuement et de la famine

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

N’Djamena/Fribourg, 9 septembre 1998 (APIC) Les sauterelles, la sécheresse, la famine… le Tchad, lui aussi, n’en finit plus d’être exposé aux catastrophes. Et comme si tout cela ne suffisait pas, le sida et le choléra sont loin d’épargner le pays. L’OMS parle de 10’000 décès prévisibles dûs au sida en 1998, pour une population de 6,7 millions d’habitants. Depuis deux ans maintenant, une religieuse saint-galloise, Greth Marty, des Sœurs Ursulines de Fribourg, est responsable du programme de lutte contre le sida, du diocèse de Pala. Pas facile d’oeuvrer dans un pays grand comme 33 fois la Suisse, à majorité musulmane. Envoyée en 1969 au Tchad, après une mission en Guinée, Sœur Greth, 65 ans, est de passage en Suisse. Témoignage.

Soeur Greth: L’Eglise catholique a dix ans de retard dans le programme de lutte contre le sida au Tchad. Nous sommes fautifs, dans la mesure où nous n’avons pas pris cette maladie au sérieux. Je suis au Tchad depuis 1969. J’étais donc sur place au service des handicapés. Je n’ai rien fait non plus. En fait, c’est depuis deux ans seulement que l’Eglise catholique au Tchad a pris conscience de l’ampleur du sida et du retard accumulé dans la sensibilisation de la population. En 1996, les évêques ont décidé de participer au programme national. Mgr Jean-Claude Bouchard, évêque de Pala – un diocèse situé à 450 km au sud de N’Djamena -, m’a demandé de m’engager dans cette lutte contre ce fléau. Nous avons beaucoup regretté ce retard… c’est un peu comme si nous avions attendu que les gens meurent pour dire: oui, il y a le sida.

Le gouvernement tchadien n’a pas fait mieux. Il a reconnu l’existence du sida en 1986. La maladie figure depuis dans les statistiques de l’OMS, si l’on peut parler de statistique, car pour l’instant le gouvernement a interdit de les publier. Pourquoi? Parce qu’il estime que les gens ne sont pas suffisamment informés sur la maladie. Il faut savoir qu’il y a beaucoup de suicides. Des gens séropositifs se donnent la mort par manque d’information. En 1986, on recensait officiellement 2 cas. En dix ans, on est passé de 2 à 5’239 cas. Dans l’une des sous-préfectures du diocèse où je travaille, on compte un peu plus de 2’000 séropositifs sur une population de 40’000 âmes, soit 5% de la population. Médecins sans frontières et l’OMS parlent aujourd’hui de 55’000 orphelins au Tchad.

APIC: L’information… c’est précisément l’un des trois volets de votre travail?

Soeur Greth: Notre objectif est que d’ici 4 ans toute la population connaisse bien la maladie, y compris qu’elle peut être transmise lors de vaccinations ou de transfusions sanguines. L’un des trois volets consiste à donner une éducation de base aux hommes et aux femmes, aux jeunes et aux familles. Cela avec pour objectif de redonner à la sexualité humaine toute sa dignité et sa noblesse, de promouvoir le respect de la vie, de prévenir la prostitution et les maladies qui en découlent. Le second a trait à la formation des agents de santé. Il s’agit d’un travail qui relève du domaine médical et technique: soins dans les pharmacies de village et dans nos dispensaires, au nombre de dix. Le troisième concerne les soins à domicile, le soulagement des malades et l’accompagnement des personnes en fin de vie. Des bénévoles travaillent aujourd’hui en équipe avec moi. Actuellement 520 agents de santé sont actifs dans la brousse et dans les villages du diocèse de Pala. Il faut dire que le diocèse est grand comme une fois la Belgique (30’000 km2), pour une population globale de près de 870’000 habitants, dont quelque 23’500 catholiques.

Pour l’avenir, notre but est de mettre en place des groupes d’accompagnement à domicile, mais aussi de former deux personnes par communauté. Un vaste programme, pas inaccessible cependant, si l’on sait que notre diocèse compte déjà 150 communautés chrétiennes.

APIC: Et le gouvernement, dans tout cela?

Soeur Greth: Le gouvernement a un programme de lutte contre le sida. Il a mis sur pied une organisation chargée de l’appliquer. Les personnes engagées sillonnent le pays avec des affiches et des préservatifs.

APIC: Une action que vous ne réprouvez sans doute pas… compte tenu des réalités

Soeur Greth: Non. Moi même j’ai des préservatifs que je donne à des personnes bien connues qui en ont besoin pour ne pas transmettre la mort. Seulement il n’y a de loin pas que cela. Et c’est ce que nous disons aux gens.

APIC: Et les populations locales, comment acceptent-elles votre discours, compte tenu qu’elles sont musulmanes pour la plupart?

Soeur Greth: Nous avons remarqué l’intérêt des gens lors de nos rencontres. Jeunes, adultes, femmes et hommes viennent y participer par centaines. Des centaines de jeunes ont manifesté pour dire qu’ensemble, on peut arrêter le sida, qu’il est possible de vivre autrement, sans forcément avoir de relations sexuelles avant le mariage. Il faut dire que les mentalités ont terriblement changé ces dernières années. Pour aller à l’école, les filles sont aujourd’hui obligées de quitter le village pour la ville. Et là, il faut survivre: prostitution, grossesses non désirées, avortements, abandon de l’enfant à la famille dans le meilleur des cas. Dans les villages, les filles ont une sexualité saine. Elles sont mariées par les parents selon la tradition, qui consiste en un arrangement entre deux familles. Dans les villes, on assiste en revanche à un brassage des populations…

APIC: Peut-on dire que certaines couches sociales sont plus particulièrement touchées par la maladie?

Soeur Greth: Toutes les personnes qui ne sont pas dans un milieu habituel de famille: les prostituées, les militaires, les camionneurs qui sillonnent les routes du pays. On peut cependant affirmer que tous les milieux peuvent aujourd’hui être considérés à risques.

APIC: A vous entendre, on a l’impression que c’est la recherche de la liberté individuelle qui est la conséquence de ce fléau qu’est le sida…

Soeur Greth: La liberté est une porte ouverte. Avec l’exode rural, qui a fait doubler la population des villes, on peut constater que les statistiques sur les maladies sexuellement transmissibles ont grimpé. J’ai pensé qu’il fallait donc commencer par une éducation de base, par une éducation des comportements.

APIC: J’imagine que l’approche pour expliquer le sida, voire d’aider le patient atteint, est différente selon qu’on est chrétien, catholique par exemple, ou musulman?

Soeur Greth: Il faut savoir que pour les musulmans, les malades du sida sont considérés comme des personnes impures qu’il ne faut pas approcher. La loi musulmane, ou plutôt son interprétation au Tchad, ne permet pas d’approcher le sidéen. Les musulmans atteints du sida sont par conséquent complètement rejetés par les leurs. Ce qui n’empêche pas ces derniers de prétendre comprendre et même pardonner à leurs frères. Les malades, disent-ils, doivent accepter de suivre la loi de leur religion.

APIC: Une miséricorde qu’ils n’ont pas entre eux, mais qu’ils attendent de Dieu…e

Soeur Greth: C’est vrai, ils croient beaucoup à la miséricorde de Dieu. Certains disent: ce sont les blancs qui ont apporté cette maladie. D’autre pensent qu’un esprit veut les détruire. La tâche est immense. J’ai été dans l’obligation de freiner un peu l’éducation dans les milieux musulmans. Un musulman s’est cependant intéressé à notre travail. Il est aujourd’hui devenu animateur dans les milieux musulmans. Avec lui, le message passe beaucoup mieux.

Ceci dit, en dépit du temps que nous prenons pour écouter les gens, nous constatons que beaucoup de familles, toutes religions confondues, n’acceptent pas de voir réintégrer le malade dans son milieu. Beaucoup de personnes pensent en effet que le sida est une punition de Dieu infligées aux gens qui ont une vie sexuelle désordonnée. Ils ne sont pas les seuls? Il n’y a pas que là ni dans ces seuls milieux, qu’on pense cela, c’est vrai. La notion de punition de Dieu était à ce point ancrée dans les croyances qu’il a fallu une lettre de Mgr Bouchard aux fidèles pour expliquer qu’il n’en était rien.

APIC: On ne lutte pas contre le sida sans avoir quelque argent pour le faire…

Soeur Greth: Pour les personnes porteuses du virus qui viennent chez nous, notre participation est de 5’000 francs CFA – 12 francs suisses) par mois pour chaque malade. Le gouvernement en prend en charge une partie. Grâce à la Caritas, nous donnons aussi une aide alimentaire aux séropositifs. Quant aux personnes en fin de vie, nous veillons à leur procurer ce qu’il faut d’hygiène pour leur dignité. L’avenir? Un projet permettra de soutenir les orphelins et les enfants de parents atteints. Précisons que ces gosses sont souvent considérés comme malades par l’entourage. Pour le reste, il ne faut pas rêver. Il faudra encore bien des années avant qu’un médicament digne de ce nom ne parvienne dans le tiers monde. Mais je ne désespère pas, car je crois à un changement des comportements.

APIC: L’industrie pharmaceutique a lancé le Viagra sur le marché, alors que les médicaments de base pour combattre le sida n’arrivent pas en Afrique…

Soeur Greth: C’est incroyable. Aux Etats-Unis et en Europe, on invente des pilules comme le Viagra, alors qu’on est incapable de soigner une maladie comme le sida. Il faut savoir que la famine fait déjà des ravages au Tchad. Et que les malades du sida, encore affaiblis par le manque de nourriture, meurent très vite. Les réserves sont aujourd’hui bien entamées, à cause des pluies qui ont tardé à venir. La sécheresse a amené la famine. Et comme si tout cela n’était pas suffisant, le choléra fait actuellement des ravages. Des dizaines de camps ont été montés. Dans l’un de ceux-ci, il y avait récemment 450 malades. Plus du tiers sont aujourd’hui décédés à cause du manque de nourriture. Il y a décidément quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce monde. On a cheminé ainsi avec d’autres maladies comme la lèpre. Il est impensable qu’en Europe, à moins de 5 heures d’avion du Tchad, on puisse tout se payer… (apic/pr)

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