Obésité: la maladie du grignotage et des temps modernes gagne du terrain
que les hommes, sauf en Suisse
Médicament miracle du Xenical? Attention: méfiance!
Par Pierre Rottet
Fribourg, 16 septembre 1998 (APIC) L’Office intercantonal de contrôle des médicaments a autorisé en Suisse la vente du Xenical, le nouveau médicament anti-obésité, à l’égard duquel le professeur lausannois Eric Jequier affiche une certaine méfiance. Le problème est de taille. Le monde occidental semble de plus en plus atteint de la maladie du grignotage. Un autre fléau des temps modernes, social s’il en est. Des spécialistes de l’obésité ont achevé le 3 septembre à Paris un Congrès sur la question du surpoids. Etonnantes constatations sur un phénomène qui touche davantage les femmes que les hommes… en France, mais pas en Suisse. Notre dossier.
Phénomène de société s’il en est, l’obésité gagne du terrain et grossit considérablement les rangs des candidats au diabète, aux maladies cardio-vasculaires. La consommation de gras n’a pourtant pas augmenté… contrairement au nombre de voitures et de postes de télévision. Les quelque 2’500 spécialistes réunis en Congrès à Paris ont tenté de mieux cerner le problème. Un peu plus de 8% des Français souffrent d’obésité, soit près de 3,5 millions de personnes. Un peu plus que les Suisses, près de 6%. Mais loin, très loin derrière les Américains, de la civilisation « hamburgers and ketchup », qui avoue 13% d’obèses.
L’obésité, phénomène de société relativement nouveau, inquiète les autorités sanitaires des pays occidentaux et les médecins du monde entier. Le problème est d’autant plus inquiétant qu’il induit de nombreuses pathologies comme le diabète ou les maladies cardio-vasculaires. Facteurs socio-économiques, psychologiques, culturels, prédispositions génétiques, l’obésité est une maladie multifactorielle, difficile à soigner.
Si hommes et femmes sont à peu près autant touchés par le surpoids, l’incidence du milieu est plus nette chez les femmes. Beaucoup plus nette. Dans une unité de l’hôpital de Roubaix, dans le nord de la France, spécialement consacrée à ce type de consultations, pour l’instant réservée aux femmes, on affirme clairement un but modeste vis-à-vis du résultat en poids perdu. Le surpoids n’est que le résultat, chez certaines personnes au terrain probablement favorable, d’un mal-être plus profond qui induit des comportements excessifs avec la nourriture, explique le docteur Patrice Gross.
Angoisses à gérer
« Ces personnes gèrent les angoisses, leur stress, leur dépression… en mangeant. Comme d’autres fument ou boivent trop, diagnostique le médecin de l’hôpital de Roubaix. Malheureusement pour elles, le regard des autres est bien plus dur, on pourrait dire raciste, et accentue encore leur isolement et leurs problèmes. Alors il y a une fuite en avant jusqu’à ce qu’un déclic les amène à vouloir réagir ».
Il est fréquent de voir une femme éclater en sanglots devant une scène qui lui rappelle les reproches de ses enfants, le regard méprisant d’une vendeuse de vêtements… témoigne de son côté Nathalie Duthieuw, diététicienne. Certaines, assure-t-elle, ont subi des sévices sexuels, et d’autres finissent par reconnaître qu’être énormes leur permet enfin d’être remarquées dans la rue.
« Bizarrement, tous les facteurs sociologiques que nous réussissons à mettre en évidence à propos de l’obésité concernent plutôt les femmes: comme si les hommes prenaient du poids de façon plus indépendante de leur milieu ». C’est le constat qui a le plus étonné Aline Charles, épidémiologiste à l’Inserm, au cours de l’enquête « L’obésité en France », réalisée en avril 1998 par Inserm-Sofrès. Selon elle, le lien entre obésité et faibles revenus est plus net chez les femmes que pour les hommes.
Cette observation se confirme du reste dans toutes les enquêtes: plus une femme accède à un niveau d’éducation élevé, moins elle a de risques d’être obèse, alors que les hommes gros sont plus équitablement répartis sur l’échelle sociale. Peut-être, suggère Aline Charles, parce que l’embonpoint masculin est encore associé à l’image d’une certaine réussite sociale, alors que pour une femme, il est signe de laisser-aller et constitue un handicap pour accéder à des postes à responsabilités. Sans compter sans doute une discrimination physique à l’embauche, en faveur des plus minces…
Autre lien, géographique celui là: on observe un continuum décroissant, du nord au sud de l’Europe. Les Nordiques, les Allemandes, les Anglaises, les femmes du nord de la France sont plus exposées au surpoids que celles du sud, des pays latins. Là encore, « ce lien n’est pas évident pour les hommes ». Une énigme: ceux qui mettent en avant les bienfaits de la cuisine méditerranéenne, par opposition aux habitudes culinaires plus grasses des régions septentrionales, oublient qu’elle est consommée par les deux sexes.
La sédentarité en question
En comparant les chiffres sur dix ans – entre 1980 et 1991 -, les épidémiologistes ont relevé que le nombre de personnes souffrant d’obésité est resté stable en France: autour de 6,5% de la population, hommes comme femmes… sauf chez les très jeunes femmes, entre 15 et 24 ans, où il augmente pour passer à 7% en 1991.
Quel que soit le sexe concerné, Aline Charles voit plutôt transparaître dans les études de population l’influence de la sédentarité que celle de changements alimentaires. « Même si, au niveau individuel, ce qu’on mange compte beaucoup, nous parvenons mal à mettre ce facteur en évidence ». Ainsi, comme l’indiquent des graphiques présentés lors du récent Congrès de Paris, les inactifs, comptés dans les milieux de chômeurs et de retraités, et ceux qui n’ont pas les moyens culturels de s’offrir une activité physique de loisir sont les personnes les plus touchées par l’obésité. De même les Anglais, recensés dans ces mêmes milieux, ont doublé leur nombre d’obèses en dix ans. Or la consommation de gras n’a pas augmenté, mais le nombre de postes de télévision et de voitures si…
Les femmes qui travaillent, même si leur travail est sédentaire, sont d’ailleurs moins enclines au surpoids que celles au foyer, constatent encore les spécialistes, qui notent qu’en entrant massivement et récemment dans « la vie active », elles ont peut-être moins souffert de l’évolution des métiers que les hommes: les agriculteurs, par exemple, connaissent un surpoids importants, parce que « cette profession a beaucoup changé, suggère Aline Charles, le travail de force, la marche y ont disparu. En revanche, les repas sont peut-être restés traditionnellement adaptés au mode de vie ancien ».
A en croire les experts, le travail de nuit n’est guère recommandable pour la ligne, un euphémisme, s’agissant du problème de l’obésité. Après trois ans de travail nocturne, le surpoids constaté dans les effectifs passe de 30% à 70%. Ce chiffre ressort d’une étude du docteur Christian Boutineau, directeur d’une société de conseil en alimentation: « Les salariés qui travaillent en horaire décalés sont de plus en plus nombreux, entre 4 et 10% en France actuellement. Or, la nuit, les jours fériés, il y a moins de distractions pour l’esprit, moins de vie sociale dans l’entreprise. En revanche, il y a plus d’angoisse. De plus, les cantines sont fermées. Tous cela favorise le grignotage. Et le rythme biologique a du mal à s’adapter, ce qui fait qu’on mange et la nuit et le jour… » Les gosses soumis aux horaires continus de certains écoles pourraient eux aussi en faire les frais. Guère rassurant. (apic/pierre rottet, avec « La Croix »)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/obesite-la-maladie-du-grignotage-et-des-temps-modernes-gagne-du-terrain/