Rencontre avec le Frère Vincent Malham, recteur de l’Université catholique de Bethléem

APIC – Interview

L’établissement catholique fête ses 25 ans d’existence au service des Palestiniens

Une intuition du pape Paul VI: empêcher l’émigration des chrétiens

Jacques Berset, Agence APIC

Lucerne/Bethléem, 23 septembre 1998 (APIC) L’Université de Bethléem, une institution d’enseignement catholique dont la renommée n’est plus à faire dans le monde arabe, fête cette année ses 25 ans d’existence. Son but: maintenir sur place une élite chrétienne tentée par l’émigration, servir une Eglise locale sur les lieux mêmes qui ont vu la naissance du Christ, accueillir des étudiants sans aucune distinction de religion, de sexe ou de classe sociale. L’établissement fournit ainsi des cadres nécessaires à l’Etat palestinien en gestation.

Fondée en 1973 grâce à l’aide du Vatican – suite à une intuition du pape Paul VI lors de sa visite en Terre Sainte en 1964 – l’Université de Bethléem accueille aujourd’hui plus de 2’000 étudiants. 2/3 des étudiants de cette haute école, membre notamment de la Fédération Internationale des Universités Catholiques (FIUC) et de l’Association des Universités Arabes, sont des filles. Les musulmans sont également représentés dans la même proportion.

Cette majorité musulmane et féminine, ainsi que l’ouverture de l’Université – un établissement de caractère occidental dans une société majoritairement arabo-musulmane -, sont parmi les caractéristiques qui suscitent l’estime de nombreux musulmans désireux d’échapper aux pressions des islamistes.

L’APIC a rencontré à l’occasion du jubilé de l’Université de Bethléem, le vice-chancelier Vincent Malham. Frère des Ecoles chrétiennes américain – la congrégation religieuse qui dirige l’Université depuis sa fondation -, V. Malham était invité en Suisse dans le cadre de l’assemblée générale de l’Association suisse pour la Terre Sainte.

APIC: Dans les années 60, le Vatican lança un appel pour trouver les moyens d’élever le niveau de formation parmi la population arabe chrétienne palestinienne…

Frère Vincent: C’est effectivement le pape Paul VI, lors de son voyage en Terre Sainte, qui lança l’idée d’une telle institution d’enseignement supérieur, car il n’y avait plus rien sur place après l’école secondaire. Le Souverain pontife réalisait le danger d’une émigration massive des chrétiens de Terre Sainte, sans perspectives d’avenir. L’Université de Bethléem a commencé à se concrétiser en 1972 quand le délégué apostolique d’alors, Mgr Pio Laghi, forma un comité de directeurs d’écoles de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est pour étudier la possibilité d’établir une institution d’enseignement supérieur qui offrirait un enseignement en lettres et en sciences.

Le 1er octobre 1973, l’Université de Bethléem, fondée avec la collaboration administrative des Frères de Saint-Jean-Baptiste de La Salle (Frères des Ecoles chrétiennes/FSC), ouvrit ses portes avec l’aide de la Congrégation romaine pour les Eglises orientales. L’Université, accessible à tous les étudiants palestiniens de la Cisjordanie et de la bande de Gaza ainsi qu’aux enseignants de toutes religions, respecte soigneusement les principes religieux de chacun.

APIC: Ouvrir une Université dans les territoires occupés par Israël n’était à l’évidence pas une chose aisée ?

Frère Vincent: La communauté universitaire a en effet beaucoup souffert durant ce quart de siècle d’existence, des étudiants sont morts, d’autres ont été blessés ou ont connu les prisons israéliennes. Sans parler des tracasseries administratives…L’Université fut fermée sur ordre des militaires israéliens d’octobre 1987 à octobre 1990. Pendant l’intifada, la révolte palestinienne contre l’occupation, des cours clandestins étaient organisés en-dehors du campus, dans des lieux secrets ou dans des maisons privées, pour éviter que les étudiants perdent complètement leur année scolaire. L’Université a pu maintenir son niveau: les étudiants et les diplômés de Bethléem sont acceptés dans les universités arabes, européennes et américaines.

APIC: Il est tout de même intéressant de constater que la majorité des étudiants de cette université catholique sont des musulmans….

Frère Vincent: Nous avons ainsi cette année 48% d’étudiants provenant de la région de Bethléem, 26% de Jérusalem-Est, 17% de Hébron et 9% du reste des territoires. Nous avions auparavant beaucoup plus d’étudiants de Gaza et des territoires au nord de Jérusalem. Mais à cause de la politique israélienne de bouclage et de fragmentation des territoires, qui empêche la liberté de mouvement entre les enclaves palestiniennes, l’aire de recrutement s’est rétrécie. (Il n’y a effectivement pas de liberté de déplacement entre les territoires palestiniens, compartimentés en zones A, B et C, ainsi qu’avec Jérusalem-Est, la partie arabe de la ville annexée par Israël, ndr.)

C’est une constatation nationale: les étudiants ne peuvent plus fréquenter facilement une autre Université que celle de leur région. Une exception notable: les filles d’Hébron. Dans cette ville très musulmane, il est paradoxalement prestigieux, pour les jeunes filles en particulier, de fréquenter l’Université de Bethléem.

Il y a actuellement moins d’activités politiques sur le campus et les parents savent que c’est un endroit plus sûr, plus stable que dans d’autres établissements. Cela ne veut pas dire que nous n’ayons pas de manifestations et d’agitation politique. Mais comme nous sommes dans une zone gouvernée par l’Autorité palestinienne, il n’y a plus de confrontations directes avec les soldats israéliens. Pendant longtemps, l’Université était le seul lieu où les jeunes palestiniens pouvaient exprimer leur identité nationale et leurs aspirations à la dignité. Il faut savoir que ces étudiants n’ont quasiment rien connu d’autre que l’occupation militaire.

APIC: A Bethléem, les débuts furent plutôt modestes!

Frère Vincent: C’est vrai: une centaine d’étudiants étaient inscrits lors de la première année. Il y avait peu d’enseignants et les locaux disponibles étaient insuffisants. Les classes se trouvaient au départ dans les bâtiments de la Rue des Frères, où ces derniers possédaient des bâtiments d’école datant de 1893. Mais les inscriptions à l’Université augmentèrent rapidement et sensiblement, atteignant 1’000 à l’automne 1981 et 1’500 en 1987. Entre-temps le Vatican acheta des terrains pour loger l’Université en expansion, qui atteint aujourd’hui plus de 2’000 étudiantes et étudiants.

Des cadres palestiniens de haut niveau furent engagés pour assumer les plus hautes fonctions de l’Université. Suite à l’augmentation du nombre d’étudiants et de professeurs, il a fallu adapter l’organisation interne de l’Université de Bethléem dans les Facultés des arts et lettres, des sciences, de commerce, d’éducation et de « nursing ». Un Institut de gestion hôtelière et de tourisme a également vu le jour.

APIC: Quelles sont les changements survenus avec l’arrivée de l’Autorité palestinienne ?

Frère Vincent: La première chose qui saute aux yeux: nous n’avons plus les soldats qui nous encerclent. Vous pouvez aller et venir dans la ville en toute sécurité. Nous avons de bonnes relations avec l’Autorité palestinienne, même si elle connaît des difficultés d’organisation. Par contre, les Israéliens font désormais davantage de difficultés pour le renouvellement des visas du personnel religieux étranger. Pour sortir de Bethléem, il faut passer par Israël… Les religieux ne sont pas épargnés par la politique de harcèlement: Israël veut les devises des pèlerins et des touristes chrétiens visitant les lieux saints, tout en faisant pression sur les chrétiens qui vivent sur place. C’est leur politique.

L’amélioration de notre situation dépend des Israéliens. Le Vatican, les Etats-Unis ou les pays européens doivent exercer des pressions pour relancer le processus de paix. Les Israéliens remarquent cependant que l’Université de Bethléem, avec son caractère occidental et le maintien de standards exigeants, est une île de stabilité et de paix dans cette région agitée. Elle contribue en outre à la stabilité économique: avec ses quelque 300 employés, l’Université est le plus important employeur de la ville de Bethléem, qui compte près de 40’000 habitants. Pendant la fermeture de l’Université, les salaires ont toujours été payés. Ce n’était pas rien dans une région où tout était fermé à cause de l’intifada, privant une grande partie de la population de travail et de revenus.

APIC: L’Université de Bethléem dépend beaucoup de l’aide étrangère…

Frère Vincent: Notre budget actuel est d’un peu plus de 5 millions de dollars par an, dont une part substantielle provient de la Congrégation pour les Eglises orientales, mais également d’autres sources comme les Frères des Ecoles chrétiennes, qui fournissent du personnel enseignant. Dépendant du Ministère de l’éducation de l’Autorité palestinienne, au même titre que les autres Universités palestiniennes, nous recevons des subventions de l’Autorité palestinienne. Les fonds de l’Union européenne diminuent d’année en année, car l’UE transfère graduellement certaines responsabilités aux Palestiniens. Par ailleurs, les taxes d’étudiants sont trop basses (environ 125 dollars par an) et il est très difficile de les adapter aux coûts réels sans provoquer de longues grèves.

Certes, avec la stagnation du processus de paix, l’économie est en récession et les gens ont moins d’argent. Mais nous aidons les étudiants dans le besoin, en leur cherchant des bourses à l’étranger. L’Université a beaucoup été aidée par les organisations suisses (Association suisse pour la Terre Sainte, Association des Amis de l’Université de Bethléem ABU, etc.), ou des donateurs allemands, irlandais.

Nous nous adressons également au monde arabe. L’an dernier, nous sommes allés à Abou Dhabi, où existe un groupe d’Amis de l’Université de Bethléem. Aujourd’hui, nous essayons d’obtenir de l’aide de la diaspora palestinienne aux Etats-Unis et en Amérique latine. Nous avons obtenu un financement des pays arabes exportateurs de pétrole membres de l’OPEP (250’000 dollars) et d’une agence d’aide gouvernementale américaine avec laquelle nous pouvons déjà construire la moitié des nouveaux locaux dont nous avons un urgent besoin pour nos Facultés. Il nous reste encore à trouver le reste. (apic/be)

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