«Je vais au G7 pour parler de l’intelligence artificielle, mais je voudrais demander comment va l’intelligence naturelle». François s’est exprimé ainsi lors d’une rencontre à huis clos avec les prêtres de son diocèse de Rome, sur son voyage à Bari, où les chefs d’État de grandes puissances se rassemblent. Sous le soleil des Pouilles, le pape figurera sur la traditionnelle photo de famille de cet événement, aux côtés des dirigeants des États-Unis, de l’Italie, du Royaume-Uni, du Japon, du Canada, de l’Allemagne, de la France et de l’Union européenne – plusieurs autres chefs d’État invités prendront part également au sommet.
La photo sera insolite puisque jamais un pape n’avait jusque-là participé à un G7, ce groupe de discussion créé en 1975 et qui réunit les puissants de la planète. Le pontife argentin a été spécialement invité par la Première ministre italienne Giorgia Meloni. Elle s’est dite «convaincue que la présence de Sa Sainteté contribuera de manière décisive à la définition d’un cadre régulateur, éthique et culturel pour l’intelligence artificielle».
Le Saint-Siège s’est particulièrement investi dans la réflexion sur l’IA. Déjà en 2020, l’Académie pontificale pour la vie lançait son Appel de Rome pour une intelligence artificielle éthique. Un pacte rapidement signé par IBM et Microsoft et sur lequel d’autres entreprises ou institutions ont apposé leurs signatures, comme récemment le géant californien de la technologie Cisco. «Sur ce point, à bas bruit, le Vatican a fait figure de pionnier en matière de réflexion éthique sur l’IA», salue un ambassadeur en poste à Rome.
Le bref texte du pacte engage les signataires à respecter des principes de transparence, d’inclusion, de responsabilité, d’impartialité, de fiabilité, de sécurité, ainsi que de respect de la vie privée. L’un de ses inspirateurs, le franciscain Paolo Benanti, est un spécialiste reconnu de l’éthique des technologies. Il a d’ailleurs été choisi en 2023 par le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, pour faire partie du groupe de travail sur l’IA chargé notamment de plancher sur la question de la gouvernance mondiale du phénomène.
«Le Vatican a la chance de disposer de nombreux experts sur le sujet», note un autre ambassadeur accrédité auprès du Saint-Siège. Il confirme que le petit État cherche depuis des mois à alerter sur les défis immenses soulevés par l’IA pour le monde actuel. À travers les académies pontificales ou bien le travail de ses dicastères – de l’Éducation et de la Culture notamment ou bien du Développement humain intégral -, le pape bénéficie de ressources humaines et d’un réseau capables «d’ouvrir les esprits sur l’intelligence artificielle», confiait ainsi à I.MEDIA sœur Helen Alford, religieuse dominicaine à la tête de l’Académie pontificale des sciences sociales.
«Les ressources sont là mais, comme souvent au Vatican, elles sont un peu dispersées», nuance un diplomate qui reconnaît toutefois volontiers que le Saint-Siège «monte en puissance» ces derniers temps.
Ces six derniers mois, le pape François a consacré deux grands textes à l’IA, dont son message du 1er janvier. Il y a exhorté les États à «adopter un traité international contraignant» pour réglementer son utilisation. En janvier encore, dans son discours aux 184 ambassadeurs accrédités au Saint-Siège -, l’un des les plus importants de l’année -, le pape a de nouveau insisté sur le besoin d’un cadre éthique. Il a rappelé la «centralité de la personne humaine, dont la contribution ne peut et ne pourra jamais être remplacée par un algorithme ou une machine».
En mai, le pontife a interpellé des théologiens afin qu’ils éclairent l’usage de l’IA de la «sagesse chrétienne». Quelques jours plus tard, devant une association française de parents d’élèves, il a encouragé à opérer un discernement sur l’impact de cette technologie sur «la formation de l’intelligence et du jugement» des jeunes enfants.
«Ce qui me marque dans son message, c’est son attention à l’universalité des savoirs. L’IA pourrait servir cet objectif, mais peut surtout produire des inégalités et des déséquilibres inquiétants», confie un ambassadeur africain à Rome. Dans son texte du 1er janvier, le pape François mettait en garde contre le risque de voir les inégalités croître de manière disproportionnée» et «le savoir et la richesse s’accumuler dans les mains de quelques-uns, avec de graves risques pour les sociétés démocratiques et la coexistence pacifique».
Si tous les chefs d’État applaudiront le pontife argentin le 14 juin, la question de l’efficacité de sa parole se pose, tant les intérêts économiques et politiques sont grands autour de l’IA. Il y a quelques jours, le journal Le Monde expliquait que la société américaine Nvidia, fabricant de microprocesseurs et géant de l’IA, pesait désormais plus que toutes les entreprises du CAC 40 réunies, avec plus de 3’000 milliards de dollars de capitalisation.
«La boîte de Pandore est déjà ouverte», murmure un ambassadeur européen. Il observe que les États-Unis sont absorbés par la manne financière générée par l’IA. Il voit, dans le même temps, «des régimes à l’est de l’Europe» trouver dans ces technologies une «opportunité politique et sécuritaire évidente». Pour lui, l’atout du pape réside en ce qu’il n’est tenu par aucun intérêt de ce type, que «sa parole est libre» et donc «utile» car elle jouit d’une certaine crédibilité.
«Le fait que le pape, à 87 ans, se déplace à Bari pour alerter sur l’IA montre qu’il veut que sa parole soit efficace», abonde un autre diplomate. Pour ce dernier, ce déplacement est une pierre supplémentaire pour bâtir une réglementation internationale. Récemment, l’Union européenne a fait un premier pas en ce sens. En mai dernier, les Vingt-sept pays membres ont adopté l’AI Act, un texte qui entrera en vigueur en 2026. Malgré ses limites, il fait figure de texte fondateur en matière d’encadrement de l’IA. À la rentrée prochaine, ce règlement sera présenté à Rome devant les membres de l’Académie pontificale des sciences. (cath.ch/imedia/hl/rz)
I.MEDIA
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/la-parole-du-pape-sur-lia-est-libre-donc-utile/