APIC – Interview
Faysal Husseini affirme que Jérusalem sera la capitale du futur Etat palestinien
«Je suis un étranger dans ma propre ville»
Par Jacques Berset, Agence APIC
Jéricho, 2 juillet 1998 (APIC) «Je suis un étranger dans ma propre ville…», lance, un brin rageur, le leader palestinien Faysal Husseini, représentant officiel des intérêts palestiniens à Jérusalem. Figure désormais familière des médias nationaux et internationaux, il n’hésite pas à s’exposer physiquement quand il s’agit de manifester contre l’éviction d’habitants arabes par les colons juifs protégés par la police. C’est qu’à Jérusalem, la politique de judaïsation de la ville bat son plein: une unité de police spéciale a même été constituée pour permettre les démolitions de maisons arabes «illégales».
Une unité composée de plusieurs dizaines d’officiers spécialement formés pour protéger les ouvriers municipaux dans leur travail de démolition, à Jérusalem-Est, de maisons arabes construites sans permis et «empêcher les Arabes d’en construire d’autres» a été créée, annonçait en décembre dernier le quotidien israélien «Yediot Aharonot». Le maire de Jérusalem, Ehud Olmert, a expliqué l’existence de cette force spéciale par la nécessité de «faire respecter la loi».
Mais de quelle loi s’agit-il, se demandent les militants de la section de Jérusalem du parti de gauche «Meretz» et les membres juifs du Comité contre la démolition des maisons (CAHD) «quand les gens ne peuvent faire autrement que construire sans permis, puisque la ville ne délivre pas de permis aux habitants arabes». Grâce au retentissement médiatique et à la résistance locale, le maire Ehud Olmert, qui ne cache pas sa frustration, n’a pu réaliser qu’une toute petite partie de son plan de destruction des maisons arabes «illégales». (deux destructions réalisées au premier trimestre 98, sur les 36 ordres de démolition établis, selon le quotidien Ha’aretz du 9 avril).
Non loin du désertique Mont de la tentation, au débouché du Wadi el Quelt sur la plaine de Jéricho, Faysal Husseini nous reçoit dans sa résidence d’hiver protégée par des gardes du corps nonchalants. Nous sommes au cœur de l’Autonomie palestinienne, pour laquelle Faysal Husseini, leader issu d’une famille bien connue de nationalistes palestiniens, est chargé du «dossier de Jérusalem».
APIC: Dans vos bureaux de l’Orient House, à Jérusalem-Est, vous êtes comme l’ambassadeur de l’OLP ou de l’Autorité palestinienne à Jérusalem…
Faysal Husseini: Non, absolument pas. Il faudrait passer sur mon corps pour cela. Comme plus de 160’000 autres habitants arabes de la ville (selon les chiffres fournis par les Israéliens), je suis un Jérusalémite. Je ne peux pas être un ambassadeur dans mon propre pays, dans ma propre ville!
Je suis actuellement chargé du «dossier de Jérusalem» – essentiellement la partie arabe de Jérusalem, annexée par Israël – pour le compte de l’OLP, organisation dont je suis membre du Comité exécutif. Pour nous, cette partie de Jérusalem est illégalement occupée par Israël depuis 1967, et ce sera notre capitale. J’en suis sûr et certain. Dans l’intérêt de toutes les communautés – juive, musulmane, chrétienne – la ville ne doit pas appartenir à une seule partie. Je vois Jérusalem abritant deux capitales dans une seule ville ouverte, sans frontières.
APIC: Quel est votre statut en tant que Palestinien de Jérusalem ?
Faysal Husseini: Les Israéliens nous classent, nous les Palestiniens de Jérusalem, comme des étrangers vivant sur le territoire israélien. En ce qui me concerne, au départ, ils ont refusé de me donner une carte d’identité. Je me retrouvais à Jéérusalem sans pouvoir prouver que j’étais d’ici. J’ai dû lutter durant 7 ans pour retrouver le droit de rester dans ma propre ville. Ils voulaient se débarrasser de moi. Mais entre-temps je m’étais marié et j’ai eu deux enfants nés à Jérusalem, donc au bénéfice d’une carte d’identité. C’est à travers eux que j’ai pu finalement en obtenir une.
Cette carte d’identité ne me donne pourtant que le droit d’être résident toléré de Jérusalem. Je ne suis pas un citoyen avec droit de vote… dans ma propre ville. Quand Israël a occupé Jérusalem-Est et la Cisjordanie, il a étendu les limites de la municipalité de Jérusalem-Est de 6 km2 à 72 km2, annexant à Israël des localités arabes comme Et Tur, Abu Tur, Bet Hanina, Sh’ufat, Silwan, etc.. Israël considère ces territoires comme faisant partie de l’Etat hébreu. En juin 1967 – durant la Guerre des Six Jours -, nous sommes allés au lit en tant que citoyens de Jérusalem, et le lendemain, nous nous réveillions étrangers dans notre propre maison. Ils voulaient les territoies, pas les gens.
Les Israéliens ont immédiatement commencé à appliquer une législation spéciale utilisée pour confisquer les biens mobiliers et immobiliers des Arabes dès le début de l’Etat d’Israël, appelée «Loi sur la propriété des absents». Elle leur permet «légalement» de confisquer nos biens. Ma mère avait à Jérusalem, en dehors de la vieille ville, près de l’Orient House, une maison louée par une dame qui l’utilisait comme hôtel. A mon retour en 1967, je pensais pouvoir trouver à m’y héberger, car c’était tout de même une propriété familiale. La locataire était d’accord de me louer une chambre dans ma propre maison.
APIC: Comment avez-vous vécu personnellement l’occupation de la ville ?
Faysal Husseini: A l’époque, j’étais à l’école militaire de Damas. J’avais alors un passeport jordanien, comme les autres habitants de Jérusalem-Est. Nous étions cependant considérés comme Palestiniens avec passeport jordanien. C’était mieux qu’un laissez-passer.
L’arrivée des Israéliens a signifié l’occupation, un grand choc pour tout le monde. Quand j’ai entendu à Damas que les Israéliens occupaient la ville, j’ai décidé de quitter l’école militaire et l’armée et retourner à Jérusalem pour la défendre de l’intérieur. Rien que le fait d’être là, de faire partie de la population qui reste sur place, c’était déjà un acte de résistance.
J’ai pu entrer clandestinement, car même si les frontières étaient officiellement fermées, les Israéliens ne pouvaient pas contrôler immédiatement toute la longueur du territoire conquis. J’ai franchi le Jourdain à un endroit où la rivière n’était pas très profonde.
APIC: Vous avez rapidement connu la prison ?
Faysal Husseini: Effectivement, j’ai été arrêté très rapidement, parce que les services de sécurité israéliens avaient découvert qui j’étais. Un ex-officier qui tentait d’organiser la résistance. Un an après, sorti de prison, je retourne à ma maison: elle était occupée par la Municipalité de Jérusalem. Les occupants m’ont répondu que ce n’était pas ma maison, mais celle de ma mère. «Comme votre mère n’est pas là, elle est ’absente’, et selon la loi, nous en sommes les propriétaires», ont-ils rétorqué.
APIC: Vous étiez déjà une personnalité à cette époque ?
Faysal Husseini: Connu, oui, mais pas comme aujourd’hui. Il leur était plus difficile de faire avec moi ce qu’ils ont fait avec beaucoup d’autres, c’est-à-dire tout simplement les embarquer dans un véhicule et les expulser hors des frontières. De 1967 à 1986, les Israéliens ont expulsé des territoires occupés plus de 3’000 Palestiniens, sous prétexte qu’ils mettaient en danger la sécurité d’Israël.
APIC: Que signifie concrètement mettre en danger la sécurité d’Israël ?
Faysal Husseini: L’exemple suivant vous montre que le sacro-saint argument de «sécurité» est un slogan souvent utilisé pour exercer en fait une politique de harassement contre les Palestiniens, des représailles ou tout simplement pour nous prendre davantage de terres.
En 1983, ma mère est décédée à l’hôpital à Londres; elle avait notamment vécu en Egypte. J’ai décidé de rapatrier son corps pour l’enterrer ici, dans sa ville. J’ai été voir le responsable israélien du District de Jérusalem pour le Ministère de l’Intérieur. Comme ma famille était de Jérusalem, cela ne représentait à ses yeux aucun inconvénient: j’avais la permission de l’enterrer ici. J’ai envoyé immédiatement un télégramme à mes frères afin qu’ils organisent le transport de la dépouille de notre mère. A peine arrivé à la maison, le responsable du Ministère israélien de l’Intérieur m’a rappelé à son bureau: «De qui votre mère est-elle l’épouse ?» J’ai répondu: «d’Abdel Kader Al-Husseini, mon père», j’ai répondu. «C’est interdit!», a-t-il alors lancé. Mon père était un combattant en vue de la cause palestinienne déjà dans les années 30. Il était membre de la famille du mufti Al-Husseini. Il a lutté dans les années 40 et est mort dans la bataille pour Jérusalem. Il était à la tête des combattants de l’armée de la guerre sainte et il est tombé à la bataille d’Al-Qastel.
Le fonctionnaire israélien prétendait que rapatrier la dépouille mortelle de ma mère pourrait mettre en danger la sécurité de l’Etat. «Imaginez-vous, le cadavre d’une femme de 75 ans menaçant la sécurité d’Israël… Dans ce cas, quelles sont les conditions pour pouvoir faire la paix avec nous, si même vous avez peur des morts!», lui ai-je lancé
J’ai appelé pendant des heures toutes les personnes que je connaissais dans les médias, dans les consulats, les ambassades, les personnalités politiques. Finalement, ils ont cédé et cela n’a pas nui à la sécurité d’Israël.
APIC: Quel est le but de ce genre de vexations ?
Faysal Husseini: Toutes ces mesures d’humiliation et de négation de notre identité nationale ont un seul but, nous voir partir pour pouvoir s’emparer de nos terres. Mais nous existons et nous voulons exister. Nous faisons partie de ce pays. Il est difficile pour eux de nous faire partir. En 1948, plus de 650’000 Palestiniens ont été expulsés et sont devenus des réfugiés. Plus de 400 villages arabes ont été détruits, souvent sans qu’il y ait eu le moindre combat. En 1951, les Israéliens ont sorti la première carte de géographie officielle en hébreu, en reprenant les cartes britanniques. Les villages arabes ont été rebaptisés avec des noms hébreux et ceux qui ont été rasés portent sur la carte la mention en hébreu «hârous» (détruits, démolis).
Seuls 150’000 Palestiniens sont restés dans les frontières d’Israël. Ils sont près d’un million aujourd’hui, sans compter les quelque 200’000 Palestiniens vivant dans les limites de la municipalité de Jérusalem (soit près de 30% de la population de la ville). Israël affirme qu’il y a près de 30’000 Palestiniens vivant illégalement à Jérusalem.
Quelques années après l’annexion de Jérusalem, les Israéliens ont encore inclus dans les limites de la municipalité de nouvelles localités arabes, mais sans donner à leurs habitants une carte d’identité. Ils les considèrent par conséquent comme des illégaux sur leur propre terre. En ce qui concerne les citoyens palestiniens d’Israël, ils n’ont pas vraiment les mêmes droits que les citoyens juifs. Toute une série de mesures ont été mises en place pour distinguer entre citoyens juifs et citoyens non juifs et repérer qui est qui: le nom sur la carte d’identité (qui, pour les Palestiniens d’Israël, porte la mention «arabe»), le lieu d’où l’on vient…
APIC: Le droit au retour ne s’applique pas pour la réunification des familles palestiniennes ?
Faysal Husseini: Si vous avez un père, un frère, une soeur ou une mère réfugiés au Liban, par ex., ou qui étudiaient ou voyageaient à l’étranger au moment de la création de l’Etat d’Israël, il n’y aura pour eux aucune possibilité de regroupement familial…s’ils ne sont pas juifs. Dans certains villages arabes d’Israël, la moitié de la population est à l’extérieur, sans perspective de retour!
Par contre, n’importe quelle personne sur cette terre qui se présente à la frontière, en disant seulement «Je suis juif», peut immédiatement devenir citoyen de l’Etat d’Israël. Une partie même des immigrants de l’ex-URSS qui arrivent en Israël – ils ne reviennent pas, car je ne pense pas qu’ils aient jamais habité sur ce territoire auparavant – ne sont même pas juifs…On découvre qu’un certain nombre d’entre eux sont chrétiens, et même quelques uns musulmans. Malgré tout, ils peuvent s’installer chez nous, alors que nous sommes considérés comme les étrangers. Je n’ai rien contre ces immigrants, mais je suis contre le fait d’autoriser la venue de gens de l’extérieur tant que les propriétaires de cette terre sont interdits de retour. Mes frères, qui étudiaient en Egypte en 1967, ne peuvent rentrer à la maison, tandis qu’un Russe peut prétendre sans autres que c’est là sa patrie!
APIC: Malgré tout, vous estimez qu’il n’y a pas d’alternative à la coexistence des deux peuples ?
Faysal Husseini: Il n’y a en effet aucune alternative à la coexistence pacifique des deux peuples, avec le droit pour les Palestiniens d’avoir leur propre Etat. Le slogan sioniste «Une terre sans peuple pour un peuple sans terre» était un leurre. Maintenant les Israéliens doivent faire face à la réalité: ce qu’ils ont fait dès le début avec les Palestiniens n’était pas juste. De toute façon nous sommes là et nous continuerons d’exister. Si l’on compte près d’un million de Palestiniens en Israël, nous sommes actuellement plus de 3,5 millions, soit presque 40% de la population sur le territoire de l’ancien mandat britannique. Dans 10 ou 15 ans, nous serons en majorité ; ils ne peuvent pas se débarrasser de nous comme certains partis en Israël le souhaiteraient. S’ils ne veulent pas que nous ayons notre propre Etat, ils seront bien un jour forcés de nous considérer comme partenaires dans leur Etat.
Les Israéliens ont le choix: ils peuvent continuer comme ils l’ont fait jusqu’à maintenant, considérer uniquement leur propre sécurité et s’armer jusqu’aux dents pour se défendre. Ils pourraient continuer à contrôler toute la Cisjordanie, mais ils deviendraient vite comme l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid, avec des «bantoustans» réservés aux Palestiniens. Mais à la fin, ils devront faire face au même désastre que le régime blanc. Ils ne pourront pas vivre par l’épée jusqu’à la fin des temps, car ceux qui vivent par l’épée finissent toujours par mourir par l’épée. Mais on peut espérer une autre vision du futur.
L’alternative est qu’ils se considèrent comme faisant partie de cette région du Moyen-Orient. Dans ce cas, ils seront acceptés. Mais avant cela, ils devront beaucoup changer. Les Palestiniens ont accepté dès 1988 l’idée de deux Etats, mais à chaque concession de notre part, les Israéliens ajoutent d’autres exigences.
Je crois pourtant que nous aurons dans un premier temps deux Etats, puis nous arriverons plus tard, dans une autre étape, à ouvrir les frontières dans la région, pour devenir comme l’Europe. Il y aurait aussi la possibilité d’édifier un Etat binational qui aurait des relations normales avec les autres Etats de la région.
J’ai confiance, nous aurons notre Etat. Au siècle prochain – dans une période de cinq années – tous les enfants palestiniens auront un certificat de naissance palestinien. Nous proclamerons notre Etat en mai prochain. La politique du gouvernement Netanyahou ne peut plus continuer ainsi. Nous avons bien sûr besoin de la pression occidentale, notamment des Etats-Unis, pour faire appliquer les accords d’Oslo, car elle permettra de réaliser les accords avec moins de sacrifices et moins de sang. Autrement, nous allons beaucoup souffrir et les Israéliens aussi. Je crains une nouvelle explosion si rien ne bouge rapidement. (apic/be)
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