Actualité: De passage en Suisse pour rencontrer les volontaires de l’organisation E-Changer (anciennement Frères sans Frontières) Mme Dikeledi Xorile décrit la situation actuelle en Afrique du Sud, quatre ans après l’abolition de l’apartheid.

APIC – Interview

Afrique du Sud : Rencontre avec Mme Dikeledi Xorile, responsable d’ONG, Le Cap

Les blancs continuent d’ignorer la réalité des quartiers noirs

Maurice Page, agence APIC

Fribourg, 14 juillet 1998 (APIC) «La plupart des personnes en Occident ont des idées totalement fausses sur la situation actuelle en Afrique du Sud. Nous sommes encore loin du bout du chemin», souligne d’emblée Dikeledi Xorile. «Les gouvernements mais aussi les organisations non gouvernementales croient que puisque l’Afrique du Sud est désormais démocratique elle n’a plus besoin d’aide. Des centaines d’ONG ont ainsi disparu, faute de soutien extérieur.

Dikeledi Xorile, responsable de Delta, une organisation féminine active dans la formation, est venue en Suisse pour rencontrer les volontaires d’E-changer (anciennement Frères sans frontières) avec qui son organisation a un partenariat. «Je crois beaucoup en ce type d’échanges Nord-Sud. Au delà de la rencontre, nous attendons surtout un transfert de compétences et de savoirs.» Dikeledi Xorile vit au Cap dans le township de «New Crossroad»

APIC: L’Afrique du Sud connaît depuis quatre ans la démocratie. L’apartheid a été officiellement aboli. Qu’en est-il dans la vie quotidienne ?

Dikeledi Xorile : L’apartheid est encore profondément ancré dans les mentalités même s’il a été légalement aboli. Les blancs vivent de leur côté, les noirs du leur. Le risque est de le voir évoluer en apartheid social entre classes. Car les noirs qui ont les moyens peuvent aujourd’hui quitter les townships pour s’établir dans les banlieues blanches. Le danger est que les townships deviennent des ghettos pour les pauvres. Je vis moi-même ce conflit. Si je vendais ma maison du township, je pourrais m’installer dans une banlieue plus aisée offrant davantage de sécurité et de meilleurs équipements pour mes enfants. Mais si toutes les personnes qui ont des responsabilités communautaires font cette démarche, que va-t-il se passer pour la communauté? Beaucoup de gens partent, enseignants, infirmières, fonctionnaires, responsables d’ONG etc.

APIC: Deux sociétés continuent donc de vivre en parallèle ?

D.X. : Même dans les Eglises un certain apartheid géographique subsiste, dans les quartiers blancs se sont des églises blanches et dans les townships des églises noires. La plupart des blancs continuent d’ignorer totalement la réalité des quartiers noirs. Nous, habitants des townships, connaissons la vie dans les zones blanches parce que nous y travaillons. Mais l’inverse n’est pas vrai.

La capacité à réunir toutes les composantes du peuple sud-africain derrière un même projet est un élément décisif pour l’avenir du pays. Certains Afrikaaners veulent continuer à vivre séparément, mais à part eux l’ensemble des autres groupes tentent de construire une nation malgré les différences culturelles, selon le principe du «peuple arc-en-ciel» développé par l’archevêque Desmond Tutu. Nous ne sommes pas tous les mêmes, mais nous sommes tous Sud-Africains.

APIC : La participation de l’Afrique du Sud à la récente coupe du monde de football en France a été l’occasion de démontrer cette volonté…

D.X.: Le sport a un effet très unificateur. Tout le monde s’est rangé derrière les «bafana-bafana». Tous parlaient alors le même langage. En Afrique du Sud, le football est le sport de tous, alors que le cricket, le rugby ou le tennis restent des sports de blancs. Le président Mandela a adressé un message personnel à chacun des membres de la sélection sud-africaine.

APIC: Aujourd’hui des voix se font entendre pour dire qu’il faut arrêter de mettre tous les problèmes de l’Afrique du Sud sur le compte de l’apartheid.

D.X. : Plus de 90% des problèmes remontent à l’apartheid car ce régime a eu des répercussions dans tous les domaines politique bien sûr mais aussi social, économique, sanitaire, éducatif. Les townships où les noirs ont été regroupés de force ont engendré des problèmes spécifiques.Le système d’apartheid n’a pas permis par exemple aux noirs de se former correctement et nous manquons gravement de spécialistes, ingénieurs, techniciens, etc.

A contrario l’apartheid bien que fondamentalement mauvais nous a obligés à nous prendre en main, à développer des stratégies communes et à entretenir l’espoir.

APIC: Quatre ans après l’aboutissement de la lutte de libération peu de choses ont changé.

D.X. : Je reste très positive. Quatre ans est une période très courte et c’est vrai qu’il reste beaucoup de problèmes. Mais je crois que le gouvernement prend les choses sérieusement en main et s’engage pour le changement. Le peuple espérait, il est vrai, des changements plus rapides pour améliorer ses conditions de vie, maisons, écoles, emplois. Dans certaines provinces les choses ont bougé plus vite qu’ailleurs. La province du Cap où nous travaillons est en retard. Mais en général la population reste prête à s’engager pour le développement du pays.

APIC: La commission «Vérité et réconciliation» présidée par Mgr Desmond Tutu fait un gros travail pour exorciser les démons de l’apartheid et inviter au pardon. Mais beaucoup de gens attendent des réparation matérielles…

D.X.: La question est difficile. Pour moi parler de réparations financières est un peu artificiel. Le plus important est le pardon du fond du cœur. La perte d’une personne ne peut pas être compensée par de l’argent. En outre qui peut déterminer combien et qui payer ? Je penche plutôt pour le principe des réparations «collectives» permettant de répondre aux besoins et d’améliorer les conditions de vie par exemple par la construction de logements, d’écoles, de dispensaires. Mais ce n’est pas forcément plus facile car certaines personnes qui ont perdu des proches ne comprennent pas que leur voisin qui n’a pas subi les mêmes torts ait droit aux mêmes réparations.

APIC: Vous êtes responsable d’une ONG quelle est votre contribution au processus de reconstruction du pays ?

D.X. : Je travaille dans la région du Cap occidental urbain et rural pour une organisation féminine baptisée Delta. Nous travaillons avec des femmes issues de tous les niveaux sociaux. Certaines sont analphabètes, d’autres universitaires. Nous leurs offrons une formation de deux niveaux pour le ’leadership’ et le développement. La formation supérieure dure un an à raison d’un jour par semaine, et s’adresse à des femmes qui ont déjà une responsabilité ou un engagement dans des ONG, des partis politiques, des syndicats, des Eglises etc. Ces personnes cherchent à améliorer leur compétences dans le domaine de l’animation de groupes. Le programme est établi selon leurs besoins autour d’un noyau de base fixe: techniques d’animation, planification , évaluation participative, enquête sur les besoins etc.

Le niveau 1 touche des femmes dont la formation de base est limitée, qui ne connaissent que leur langue africaine ou qui sont analphabètes. Y participent souvent des femmes sans travail. Ce programme dure 25 jours sur six mois. Nous utilisons alors des techniques qui font appel à l’image et à la parole avec par exemple des jeux de rôles ou de simulation. L’alphabétisation proprement dite est prise en charge par d’autres ONG.

APIC: Comment la place des femmes est-elle reconnue dans la société sud-africaine ?

D.X: : L’engagement des femmes en Afrique du Sud a déjà une assez longue tradition. Mais pendant longtemps et surtout dans les régions rurales, les femmes ont eu seulement un rôle de participation et peu de décisions. Les femmes ont aussi beaucoup contribué à la lutte pour la libération. Après la fin de l’apartheid, beaucoup ont eu tendance à vouloir se retirer. En outre de nombreuses femmes actives dans les ONG les ont quittées pour entrer dans des instances officielles. Ce qui a laissé un vide à la base. Il s’agit donc de recréer des structures d’animation communautaire.

Delta, fondée en 1992, a commencé ses premier cours en 1993. Elle a depuis formé un millier de femmes. Cette année Delta a trois programmes ruraux et trois urbains touchant environ 160 personnes. L’intérêt est que ces groupes rassemblent des femmes noires, métis et blanches, de diverses origines sociales. Cette diversité est très importante pour dépasser les barrières créées par l’apartheid. Nous avons dans nos programmes des femmes membres de divers partis politiques. Deux femmes députées nationales sont en outre membres du comité de Delta.

APIC : Quelle est votre participation spécifique au travail de réconciliation ?

D.X. : Nous y participons de plusieurs manières. La première consiste à informer les femmes sur le travail de la Commission «vérité et réconciliation», pour leur permettre d’y avoir accès. En outre plusieurs femmes de divers groupes sont elles-mêmes allées témoigner aux auditions de la commission. Enfin nous avons apporté un soutien concret aux femmes frappées par la disparition d’un proche, mari ou enfant.

APIC: Les Eglises ont joué un grand rôle dans la lutte contre l’apartheid. Quelle est leur situation et leur place dans la société actuelle ?

D.X. : L’Eglise catholique en Afrique du Sud, à laquelle j’appartiens, est dans une phase de mutation. Elle est affectée par les problèmes financiers en particulier pour le maintien de ses nombreuses écoles. Un certain nombre ont dû être remises aux mains de l’Etat qui n’a pas d’argent non plus…

L’Eglise a su se faire de plus en plus proche du peuple en particulier dans la célébration de la liturgie, mais aussi dans son engagement social en faveur du développement. De nombreux groupes d’entraide sont très actifs. Une des méthodes d’action consiste en groupes de théâtre qui à travers de petites pièces présentent les problèmes de la communauté et ouvrent la discussion. Ce ne sont plus les gens qui viennent à l’église, mais l’Eglise qui devient communauté.

L’Eglise catholique joue sans doute un rôle important. Ainsi 60 parlementaires nationaux sont catholiques. Elle a vraiment un grand potentiel dans le domaine de la justice et de la paix. Elle pourrait néanmoins faire plus, car elle n’est pas assez visible. L’Eglise anglicane est beaucoup plus présente dans les grands débats avec Desmond Tutu ou son successeur au Cap, Mgr Njongonkulu. (apic/mp)

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