APIC – Reportage
Des ONG catholiques tentent d’enrayer l’épidémie qui fait des milliers de victimes
Le cauchemar de la maladie du sommeil recommence
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Fribourg, 23 juillet 1998 (APIC) On pensait la maladie vaincue ou presque, on imaginait la bestiole terrassée. Il faut pourtant déchanter. La mouche tsé-tsé, l’insecte qui tue, vecteur de la terrible maladie du sommeil, est de retour. La « sale mouche » fait aujourd’hui des ravages en Afrique centrale, dans les régions équatoriales, du Centrafrique au Tchad, en passant par l’ex-Zaïre, particulièrement atteint, et où près de 25’000 nouveaux cas ont été signalés depuis le début de l’année.
La maladie du sommeil, véhiculée par la mouche tsé-tsé, continue bel et bien à sévir. On pensait l’épidémie éradiquée depuis les années 60. Mais elle refait surface à la vitesse grand V. A la vitesse que vole et pique la mouche et que se propagent les nouveaux cas. Cela en raison de la détérioration des conditions de vie du côté de la République démocratique du Congo en particulier, en Afrique centrale en général.
La maladie se manifeste par l’apparition d’un bouton sur la peau, à l’endroit de la piqûre, d’une fièvre et de maux de tête, par l’inflammation des ganglions, puis sous la forme d’une fatigue générale. Insomniaque la nuit, le malade dort le jour et tombe dans l’hébétude. Avant d’attaquer le système nerveux central, la maladie se manifeste encore avec des signes comme l’apathie et l’agressivité. Survient alors le coma. Puis la mort.
Une mouche brune… presque semblable aux nôtres
L’insecte n’est pourtant pas bien gros. La tsé-tsé, ou glossine, est une mouche brune aux ailes croisées dans le dos à peine plus grosse que les nôtres. Son habitat: les marais, les forêts des régions tropicales, les zones humides de l’Afrique centrale… la moindre gouille d’eau insalubre, les huttes et les maisons dépourvues d’hygiène, la plus petite herbe pourrie, le plus petit des ruisseaux, le plus grand des fleuves.
Pareille aux moustiques, la tsé-tsé se nourrit de sang. A l’aide de sa trompe, elle extirpe le rouge liquide en piquant les hommes ou les animaux sauvages et domestiques, et jusqu’aux crocodiles à la cuirasse pourtant épaisse. Parce que les animaux ne sont pas à l’abri de l’insecte. Et surtout pas les bovins. Ce sont alors non seulement les approvisionnements en viande et en lait, mais encore le développement de l’agriculture mixte qui sont compromis.
Le risque pour 55 millions de personnes
Les glossines infectées, une sur mille dans la nature, un sacré paquet en réalité, transmettent les parasites à l’homme par leurs piqûres. Les trypanosomes (parasites du sang) se multiplient alors rapidement dans le sang et dans la lymphe. Une personne atteinte de la maladie du sommeil piquée par une tsé-tsé non infectée contaminera à son tour la mouche par son sang. Devenant ainsi un véritable réservoir de trypanosomes, un « abreuvoir », vecteur d’une propagation rapide de l’épidémie. Un cercle vicieux. Qui pourrait conduire à une catastrophe pour les populations de certaines régions de l’ex-Zaïre (trois millions de personnes, dont un million à haut risque). Et mettre en danger les 55 millions de personnes des régions rurales exposées aux tsé-tsé dans le reste de l’Afrique équatoriale.
Chaque année, entre 250’000 et 300’000 – 500’000 selon les sources – hommes, femmes et enfants sont touchés à leur tour par cette maladie dite du « bout de la piste », parce qu’elle touche souvent les villages dont on ne se préoccupe pas. Selon l’organisation onusienne, seul un malade sur dix a des chances d’être traité. Or, en l’absence de soins, la mort est inéluctable… « Cette maladie sévit plus fortement que le sida dans la région où travaillent actuellement nos équipes », assure aujourd’hui Marti Waals, directeur de Memisa-Belgique, une ONG présente sur le terrain dans l’ex-Zaïre, aux côtés du Centre de développement intégral de Bwamanda (CDI), le partenaire local de Memisa.
Protection impossible
Plus inquiétant que le sida, parce que la mouche frappe tout le monde… Impossible, là, de se prémunir. Des piqûres d’insectes? L’indigène en subit plus que son compte. Allez dès lors savoir s’il s’agit d’une mouche tsé-tsé. Infectée ou non qui plus est. « Dans certains villages, j’ai récemment constaté que plus de 20% de la population est réellement infectée. A ne rien faire, on court à la catastrophe. Si le pourcentage actuel augmente de 2 à 5%, on dépassera alors le seuil d’alarme. Nous seront alors confrontés à un drame humanitaire. Sans parler du coût astronomique pour intervenir », s’inquiète Marti Waals.
Dans certains villages du Bandudu et de l’Equateur, en République démocratique du Congo, près de 90% des gens sont touchés. « J’ai vu des villages complètement dépeuplés, à cause de la mort qui a frappé, ou parce que les gens ont fui, apeurés ».
Statistiques alarmantes et villages dépeuplés
Avant 1960, des villages entiers furent vidés par la maladie du sommeil, par la trypanosomiase – son nom scientifique -, que l’homme peut traîner pendant une dizaine d’années avant de mourir, s’il n’est pas soigné. Les chiffres publiés par Memisa-Belgique sont révélateurs de l’ampleur que prend aujourd’hui la recrudescence de l’épidémie: entre 1’000 et 2’000 nouveaux cas annuels entre 1968 et 1990, puis une montée en flèche jusqu’à 16’000 en 1997 pour la seule province de l’Equateur, dans le nord de l’ex-Zaïre. Une terrible poussée, que le directeur de l’ONG belge attribue notamment à un suivi médical pas suffisamment efficace et radical, mais aussi aux conditions de vie écologiques et sociales qui ne cessent de se détériorer dans cette partie de l’Afrique.
La mouche tsé-tsé? « Pire que les sorciers »
L’absence de suivi médical n’explique cependant pas tout. La misère et la pauvreté qui règnent ces dernières années dans l’ex-Zaïre, comme dans de nombreux pays d’Afrique centrale creusent aujourd’hui le lit de cette affection qui a causé plus de 500’000 morts dans le bassin du Congo en ce début de siècle. « Ici, explique un paysan à l’Agence de presse du monde rural « Syfia », c’est la pauvreté qui facilite la mouche tsé-tsé dans sa distribution de la maladie du sommeil. Nous sommes en haillons. Et nous n’avons ni insecticides, ni moustiquaires pour lutter contre les tsé-tsé qui sont pires que les sorciers ».
Un avis que n’est pas loin de partager J.-L. Frezil, chercheur à l’ORSTOM (Institut français de recherche scientifique pour le développement et la coopération) qui étudie depuis longtemps les causes et les méfaits de ce fléau. Il affirme sans l’ombre d’une hésitation: « Quand les gens mangeront à leur faim et seront bien, il n’y aura plus de maladie du sommeil ». Une opinion que nuance le médecin belge de Memisa, Karel Gyselinck, selon qui une alimentation relativement saine pourrait effectivement ralentir la progression de l’épidémie. « La ralentir seulement ».
L’efficacité des pièges, seul moyen d’attraper la mouche en l’absence de vaccin
En-dehors de son action préventive et curative (v. encadré), Memisa-Belgique s’attache à distribuer des pièges à mouches, particulièèrement efficaces, et à instruire les populations: technique de pose des pièges, contrôle et emploi quotidien de ces derniers, lieux et emplacements idoines. Ces pièges, construits en Europe pour un prix d’une dizaine de dollars, sont fabriqués en tissu noir et bleu, explique Marti Waals. « Car les mouches sont attirées par les couleurs vives, et en particulier par le bleu ».
Alors que la maladie du sommeil connaissait depuis le début des années 70 une recrudescence dans ses foyers historiques, les entomologistes s’attachèrent à développer de nouveaux moyens de lutte anti-vectorielle, seule méthode jugée efficace en l’absence d’un vaccin. Amélioré au fil des années, le principe de ce piège repose en effet sur l’attirance – déterminée à la suite d’études fondamentales – des glossines pour le bleu électrique. Attirée par la couleur du piège, la tsé-tsé pénètre et reste prisonnière dans un cône de tulle imprégné de delthamétrine, un puissant insecticide.
Quant à l’efficacité de ces pièges, elle n’est pas à démotrer, témoignent les utilisateurs, puisque entre 100 et 120 tsé-tsé, porteuses ou non de la maladie, sont chaque jour prises, « victimes » de leur fascination pour les couleurs. » D’où ce conseil à ceux qu’un voyage dans ces régions tente: « Portez du blanc… en aucun cas du noir ou du bleu, des couleurs vives ».
Absence de statistiques
En l’absence de statistiques, indique encore le directeur de Memisa-Belgique, il est impossible de faire un bilan effectif des décès, même si l’on sait qu’un malade sur dix a des chances de recevoir des soins. Que neuf vont par conséquent mourir. « La plupart des malades de la région de l’Equateur se trouvent déjà dans la seconde phase de la maladie, la plus dangereuse aussi et la plus difficile à guérir, vu souvent, l’extrême état de faiblesse des patients, dont nombre d’enfants et de femmes, particulièrement vulnérables ».
Histoire vraie ou conte à dormir debout? Un commerçant congolais revenu d’Angola rapporte que lorsque les forces gouvernementales angolaises ont fait une irruption dans une carrière de diamants en juin 1997, ils ont ramassé des combattants de Jonas Savimbi comme des mouches. Ils dormaient dans la carrière, leurs kalachnikovs à la main à côté de sacs pleins de sable à tamiser… (apic/pr)
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