APIC – Interview
Rencontre avec Mgr Amédée Grab, nouvel évêque de Coire
Offrir à l’homme actuel l’aide dont il a vraiment besoin
Maurice Page / Walter Müller agence APIC
Fribourg, 29 juillet 1998 (APIC) Dix ans après l’ordination épiscopale de Mgr Wolfgang Haas, Mgr Amédée Grab prendra sa succession à Coire le 23 août. Après une longue période de conflit, l’annonce de l’élection le 9 juin de l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg sur le siège épiscopal de Coire a suscité à la fois surprise et satisfaction. Surprise car le déplacement d’un évêque d’un diocèse à l’autre est tout à fait inhabituel en Suisse. Satisfaction parce que Mgr Grab est un homme dont la capacité d’écoute est reconnue.
A quelques jours de son entrée en fonction, à Coire Mgr Grab affiche une grande sérénité. Non qu’il méconnaisse les défis dans le diocèse de Coire, mais fort d’une solide espérance. Il redit à l’APIC sa volonté de dialogue, son souci d’œuvrer dans une parfaite fidélité au Christ et dans l’obéissance à l’Eglise universelle. L’Eglise a le devoir d’offrir à l’homme actuel l’aide dont il a vraiment besoin. Il ne s’agit cependant pas de savoir s’il faut être plus «moderne» mais de savoir ce que signifie aujourd’hui une fidélité totale à Jésus-Christ, explique le président de la Conférence des évêques suisses.
APIC: Pourquoi avoir accepté la charge d’évêque de Coire? Personne n’aurait pu vous reprocher de la refuser.
Mgr Amédée Grab: Si je n’avais pas eu les certitudes nécessaires, je ne l’aurais jamais acceptée. Les indices étaient doubles. L’élection par le chapitre, selon une procédure assez rare qui ne concerne qu’environ 1% des diocèses du monde, est un premier appel. La seconde certitude est que cette élection correspond à l’attente du Saint-Siège, concrètement du pape Jean Paul II. Je n’avais aucune ambition personnelle, ni aucun désir de quitter le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.
APIC: Quels sont vos espoirs pour un nouveau départ dans le diocèse de Coire
A.G.: Il ne s’agit pas d’espoirs pour ma personne. Car si tel avait été le cas je n’aurais souhaité aucun changement. L’espoir est qu’après des années de tensions, le diocèse de Coire puisse retrouver un temps de convivialité pacifique et de reconstruction. Et cela non pas parce que je ferais quelque chose d’extraordinaire, mais parce que les conditions seront à nouveau réunies pour que le diocèse et les croyants trouvent le chemin du dialogue.
APIC: Certains ont vu votre élection à Coire comme un diktat de Rome. D’autres nominations donnent parfois l’impression que les évêques ne sont plus que des préfets de l’autorité romaine ?
A.G.: Il faut d’abord évoquer l’aspect particulier en Suisse du déplacement d’un évêque d’un diocèse à un autre. Cela n’est pas usuel parce que nous ne formons pas de province ecclésiastique. Les diocèses ont une histoire extrêmement différente et ne sont réunis que depuis la constitution de l’Etat fédéral, il y a 150 ans. Passer d’un diocèse à l’autre est donc inhabituel, mais cette procédure est tout à fait courante dans des pays comme la France ou l’Italie. Les modalités de choix des évêques peuvent être variables, mais jamais un évêque conscient de sa vocation n’imaginera qu’il est simplement un préfet, un employé que l’on déplace d’une filiale à l’autre. Rien n’est plus contraire à la conception de l’épiscopat exprimée par Vatican II et déjà par Vatican I. Jamais les évêques n’ont été considérés par le pape comme ses préfets. Il sont membres d’un collège dont le principe d’unité est l’évêque de Rome. A la lumière de la foi, l’intervention du pape n’est absolument pas une mesure administrative, mais est de l’ordre de la communion.
APIC: L’instruction romaine sur la collaboration des laïcs au ministère des prêtres de novembre dernier a jeté un froid, par son ton policier et ses mesures restrictives. Comment voyez-vous la position des laïcs dans l’Eglise ?
A.G.: L’instruction romaine n’avait pas pour but de définir la position du laïc dans l’Eglise. Son objet précis est la façon dont la collaboration des laïcs au ministère spécifique des prêtres peut être réglée, suite notamment à la diminution du nombre de prêtres. La position du laïc n’est nullement attaquée. Le laïc appartient au peuple sacerdotal, royal et prophétique. Il risque d’être frustré dans la mesure où sa recherche et son désir d’insertion le poussent à entrer dans un cadre qui est celui du sacrement de l’ordre. Mais de par sa vocation à la sainteté dans sa famille, dans son travail, dans la culture il est appelé à manifester l’amour de Dieu au monde d’une façon que rien ne peut remplacer.
APIC: Il n’empêche que beaucoup se sont sentis soupçonnées, frustrés voire découragés…
A.G.: Le laïc en tant qu’associé à un ministère presbytéral dont il ne peut avoir la charge, peut se sentir limité, parce qu’il ne peut pas remplacer le prêtre. Mais le laïc a des possibilités immenses non seulement dans le domaine de la présence au monde mais aussi dans la vie de l’Eglise. Le diocèse de Lausanne Genève et Fribourg ne serait pas ce qu’il est sans la présence d’au moins 4’000 catéchistes bénévoles dont j’admire la fidélité et la compétence. Sans parler des possibilités dans la vie de couple, la famille et l’éducation des enfants, ni remettre en cause l’engagement des laïcs dans la pastorale. Ils y rendent d’immenses services.
APIC: Les revendications pour l’ordination d’hommes mariés (viri probati), l’ordination sacerdotale ou au moins diaconale des femmes sont fortes en Suisse. Comment comptez-vous y répondre ?
A.G.: On y répond en approfondissant les données de la foi. Ce que l’Eglise a toujours enseigné et pratiqué par l’imposition des mains est la reconnaissance d’un ministère ordonné par lequel un baptisé est configuré au Christ non pour accomplir une fonction, mais pour représenter le Christ lui-même dans l’appel de la communauté. Il est indispensable de rester fidèle à cette conviction de foi.
Dans ce cadre sacramentel, il y a place pour les baptisés et confirmés que l’Eglise appelle à divers services, en particulier par suppléance lorsque le nombre des prêtres ne suffit pas. Les frictions et les tensions se manifestent lorsqu’on demande à un fidèle d’accomplir une tâche pour laquelle il n’est pas ordonné. Il peut être qualifié théologiquement, humainement, spirituellement de par son expérience et sa formation, mais il ne l’est pas par l’ordination.
Même si les prêtres étaient extrêmement nombreux, il faudrait encore demander aux laïcs de manifester la richesse des dons de l’esprit dans les divers charismes. Mais cela ne consiste pas à les pousser à s’approcher le plus possible des responsabilités du prêtre ou du diacre. Cette voie ne conduit à rien, sinon à des conflits ou des tensions. Il ne s’agit pas de marquer la différence pour séparer les ministres ordonnés du peuple de Dieu, mais de dire que le laïc ne grandit pas dans cette direction.
APIC: Le droit canon attribue néanmoins la totalité du pouvoir, y compris administratif et économique à l’évêque et au curé…
A.G: Le Concile le définit comme «pouvoir sacré». Le mot passe peut-être difficilement aujourd’hui. Ce pouvoir n’est pas de l’ordre temporel, il est la «capacité» de faire ce que Jésus fait lui-même. Cela ne doit pas étouffer le laïc. Le droit canon valable pour l’Eglise universelle confie au curé la responsabilité globale de sa communauté. Il est non seulement celui qui administre les sacrements et proclame la Parole, mais aussi celui qui, en tant que pasteur, favorise l’union, stimule les charismes, et comme les apôtres dans les Actes a la responsabilité des biens matériels de cette communauté.
L’usage et les normes particulières font qu’il n’en est pas partout ainsi. En Suisse par exemple il est généralement impossible que le curé préside le Conseil de paroisse. Selon les cas, le curé est vice-président de manière obligatoire ou n’a qu’une voix consultative. Une paroisse qui marche bien ne peut pas administrer les ressources temporelles sans ou contre l’avis du curé. Il y a parfois des tensions parce que justement cette interaction, indispensable dans ce domaine aussi, n’est pas bien perçue.
Quant au Conseil de pastorale, il est évident que sans curé il n’y a pas de conseil. C’est le conseil de qui ? Certes pas seulement du curé, mais de la communauté, or la communauté a forcément un chef.
APIC: La situation dans le diocèse de Coire est marquée par une profonde polarisation. A quoi l’attribuez-vous ?
A.G.: La constitution de cette polarisation remonte au fait que depuis le Concile le monde a fortement changé, plus vite encore que ne pouvaient le penser les Pères conciliaires. Articuler la présence de l’Eglise dans l’époque actuelle et la fidélité totale à la tâche que Jésus lui a confiée est toujours plus difficile.
Les uns, face à la rapidité des changements culturels, insistent sur la tradition et sont persuadés que le charisme de l’Eglise consiste à ne rien changer, y compris dans son apparence. D’autres voudraient que l’Eglise s’adapte. Il faut cependant éviter de voir la recette du succès dans l’adaptation extérieure. L’Eglise a le devoir d’offrir à l’homme actuel l’aide dont il a vraiment besoin.
Jusqu’où aller? Jusqu’où est-ce la mission du Christ lui-même? La question se pose alors naturellement. L’Eglise ne peut pas s’inventer elle-même. Son essence est d’être une communauté fondée par Jésus-Christ et portée par l’Esprit-Saint. La manière dont elle célèbre la liturgie, dont elle enseigne, dont elle forme les adultes doit naturellement tenir compte de l’époque. Il ne s’agit cependant pas de savoir s’il faut être plus «moderne» mais de savoir ce que signifie aujourd’hui une fidélité totale à Jésus-Christ.
APIC: L’Eglise catholique en Suisse donne parfois l’impression, à l’image de Marthe de l’Evangile, de «s’agiter et de s’inquiéter pour bien des choses» au détriment de l’écoute du Christ personnifiée par Marie…
A.G.: L’Eglise a besoin d’être Marthe et Marie. Elle doit d’abord être Marie, parce que si elle n’est pas une communauté eucharistique louant Dieu, une communauté de prière et d’amour, de participation à la vie divine donnée dans le baptême, elle n’a absolument rien à dire. Elle n’a pas à se proclamer elle-même, elle est servante.
Elle a d’autre part une responsabilité puisqu’elle annonce le message de la Bonne Nouvelle dans le monde. Ceux qui forment l’Eglise sont également citoyens de ce monde. Il est donc nécessaire de se donner les moyens d’une pastorale qui ne cherche pas simplement à maintenir des choses créées à d’autres époques ou à s’affirmer comme n’étant pas en voie de disparition. Mais d’une pastorale qui permette aux hommes, aux femmes, aux jeunes d’entendre la Bonne Nouvelle du Christ.
Elle ne peut pas le faire sans une lecture constante de la réalité sociologique, politique, économique, culturelle, intellectuelle. C’est notamment le but de la vaste Consultation œcuménique sur l’avenir économique et social de la Suisse, lancée conjointement par la Conférence des évêques suisses et la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse. Il ne s’agit pas d’une activité périphérique, de substitution ou d’alibi, mais d’une dimension nécessaire de la vie des chrétiens dans le monde.
APIC: L’Eglise en Suisse n’apparaît pourtant pas toujours très présente dans le débat social et politique …
A.G.: L’Eglise est présente à de nombreux niveaux, mais on n’est pas toujours rendu attentifs à ses activités. Le public en prend parfois conscience par des biais inattendus. Il a fallu par exemple le rejet du projet des Eglises par la direction de l’Expo 01 pour que beaucoup de gens apprennent qu’une douzaine d’Eglises en Suisse planchaient sur ce sujet depuis presque deux ans. Il arrive qu’une déclaration d’autorité ecclésiale catholique ou réformée soit répercutée dans les médias dans le contexte par exemple de la politique d’asile, mais il ne s’agit que d’un flash sur un engagement qui dure toute l’année. Il en est de même pour les domaines éducatif, syndical, de la formation des adultes, des activités de jeunesse, où l’Eglise est fortement active.
APIC: L’Eglise reste donc dynamique…
A.G.: Bien entendu, dans la mesure où elle se trouve aujourd’hui devant des possibilités plus nombreuses. Des choix se font, des traditions se perdent et on constate une certaine diminution de l’impact de l’Eglise sur la vie de tous. Mais il reste une base nombreuse et forte, très engagée dans l’Eglise qui le manifeste notamment par sa fidélité à la célébration du dimanche.
APIC: On constate par ailleurs une tendance a borner son horizon à celui de sa communauté, de sa paroisse, de sa région.
A.G.: Une des conséquences de l’individualisme est la perte de compréhension des dimensions plus vastes. D’un côté nombre de gens désirent une ouverture à l’Europe, de l’autre des idées comme la globalisation apparaissent menaçantes. On a peur de la perte de sa propre identité. Beaucoup pensent: «Je sais ce qui est bon pour moi et personne n’a rien à me dire». Les petites communautés veulent de même sauver leur autonomie et leur identité. D’un côté le monde est un village et chacun peut tout connaître. Il devient alors très difficile de s’orienter et de trouver un point de repère. D’un autre côté, on veut être seigneur et maître, dans sa région, sa commune, sa paroisse. Du point de vue catholique c’est insuffisant. Nous formons dans le monde entier une seule communauté.
APIC: Le diocèse de Coire a vécu dix ans de crise. Cette période a-t-elle apporté aussi des éléments positifs ?
A.G.: Je veux simplement retenir trois éléments. La crise a montré qu’il n’y a pas de diocèse catholique sans communion avec l’Eglise universelle. Indépendamment de la manière dont Rome considère le rôle de l’évêque et des modalités de l’administration de la Curie, une chose est sûre: ce diocèse veut, fondamentalement et malgré les divergences d’opinion, vivre pleinement au sein de l’Eglise catholique. Il a pu expérimenté combien il est dépendant des autres Eglises diocésaines et du service de Pierre qui est le service de l’unité.
Le deuxième élément positif est que la vie diocésaine a été fortement discutée. De nombreuses personnes qui dans d’autres circonstances n’y auraient prêté aucune attention en ont pris conscience. Soit dans le sens d’un engagement pour le progrès, soit dans le sens d’une plus grande fidélité. Le troisième élément est l’émergence d’un désir général de paix et la volonté de construire quelque chose ensemble.
APIC: Vous quittez le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, avez-vous quelques éléments concernant votre succession ?
A.G.: Les normes sont précises. Dans les huit jours qui suivront mon entrée au service du diocèse de Coire, le Collège des consulteurs élira un administrateur diocésain qui restera en fonction jusqu’à la nomination du nouvel évêque. Le nonce apostolique a déjà commencé son travail de consultation. Je sais qu’il désire ne pas perdre de temps. J’espère que d’ici la fin de l’année, cette nomination sera faite.
APIC: A la veille de reprendre une tâche difficile vous affichez une grande sérénité.
A.G.: Je m’efforce de tout accueillir comme venant du Seigneur lui-même qui nous appelle et qui nous aime. Je crois que jamais rien ne nous est demandé sans que la force et la grâce nécessaire ne nous soient données pour y être fidèle. Cela paraît extrêmement simple, mais dans le vécu personnel c’est plus complexe (apic/mp)
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