Timor: le délicat dossier de Mgr Belo, accusé d’abus sexuels

Du 9 au 11 septembre 2024, le pape François se rendra au Timor oriental, pays dont l’une des figures clés est Mgr Carlos Ximenes Belo. Le prélat, récompensé par le prix Nobel de la Paix en 1996, a été également été accusé d’abus sexuels contre de jeunes garçons.

Le 10 décembre 1996, Mgr Carlos Filipe Ximenes Belo, administrateur apostolique de Dili (capitale du Timor oriental), prononce dans l’hôtel de ville d’Oslo, son discours après avoir reçu le prix Nobel de la Paix au côté du militant pour l’indépendance du Timor José Ramos-Horta. «Je crois que ce n’est pas en raison de ce que je suis ou de ce que j’ai fait que j’ai reçu ce grand hommage. Je crois fermement que je suis ici essentiellement en tant que voix du peuple sans voix du Timor oriental», affirme-t-il alors.

Héros de l’indépendance

Ce membre des salésiens, un ordre spécialisé dans l’éducation, était depuis ses 35 ans la plus haute autorité catholique du Timor oriental, un pays qui n’existait alors pas véritablement puisqu’il était occupé par l’Indonésie depuis la décolonisation portugaise en 1975. Nommé évêque par Jean Paul II en 1988 pour son profil en théorie plus conciliant avec Jakarta, il se révèle un fervent défenseur du peuple timorais.

En 1989, il envoie – contre l’avis du Saint-Siège – une lettre à Javier Pérez de Cuéllar, secrétaire général des Nations unies, pour l’alerter sur la situation dramatique du pays et lui demander la tenue d’un référendum d’autodétermination. Placé sous surveillance par les autorités indonésiennes, Mgr Belo continue à alerter la communauté internationale au péril de sa vie – sa maison est brûlée et des soldats indonésiens lui tirent dessus en 1999 – jusqu’à la proclamation de l’indépendance du Timor oriental, le 20 mai 2002.

Une démission suspecte

Véritable héros de la nation timoraise, il renonce cependant à diriger son diocèse quelques semaines après l’indépendance, le 26 novembre 2002. Dans une lettre, l’évêque de 54 ans déclare souffrir «d’épuisement, de fatigue physique et psychologique» et avoir besoin d’une longue période de repos pour recouvrer la santé.

Un article paru dans le journal australien The Age deux semaines plus tard remet en cause la raison officielle de ce départ. Certains, dont le propre vicaire de Mgr Belo, estiment qu’il était devenu «las de l’ingérence du Vatican», tandis que d’autres évoquent un changement de caractère, marqué par une «irascibilité croissante» à l’égard de ses collaborateurs et un refus catégorique de parler aux journalistes – à rebours de ses habitudes. On note aussi que l’évêque s’est rendu régulièrement en Europe, notamment pour rencontrer Jean Paul II, et qu’il en a profité pour remettre sa démission à cette occasion.

Les raisons officielles qui ont motivé la démission à l’époque sont inconnues, même si les relations orageuses entre Dili et Rome étaient de notoriété publique depuis des années. Cependant, ce que ne rapportent pas la presse australienne et portugaise à l’époque, c’est le premier signalement des abus perpétrés par Mgr Belo qui survient peu de temps avant sa démission. Dans son enquête de 2022, la journaliste néerlandaise Tjitske Lingsma affirme que des personnes ont alors essayé de creuser la question avant d’abandonner après avoir compris que le héros national était «trop gros pour tomber».

Des années de silence

En 2003, Mgr Belo quitte le Timor oriental pour le Portugal avant d’accepter une nouvelle mission dans une autre ancienne colonie portugaise, le Mozambique, en 2004. Il y devient prêtre assistant, en charge du catéchisme pour les enfants et les jeunes. Il se rend à plusieurs reprises dans son pays, notamment pour les fêtes de fin d’année en 2018-2019, après quoi il revient au Portugal.

En 2019, l’évêque timorais Norberto do Amaral confiait dans un entretien que Mgr Belo n’est plus autorisé à voyager sans accord du Vatican, mais affirme ne pas en savoir la raison. Le prix Nobel est en fait sous le coup d’une enquête menée par la congrégation pour la Doctrine de la foi.

La procédure se tient dans le silence le plus total, conformément aux usages dans cette institution vaticane. Mgr Belo ne quittera désormais plus le Portugal, même lors de la création en 2022 du premier cardinal de son pays en la personne de Virgilio do Carmo da Silva, un salésien qui dans sa jeunesse fut pensionnaire d’un établissement dont Mgr Belo avait la charge avant de devenir évêque.

Révélations en 2022

Entre-temps, en 2021, un événement va faire évoluer la situation à Timor: le missionnaire américain Richard Daschbach est jugé par un tribunal du Timor oriental pour avoir abusé de jeunes filles dans le dispensaire dont il était responsable et condamné à 12 ans de prison. Ce n’était pas le premier verdict concernant des abus commis par le clergé – un autre prêtre avait été condamné en 2015 – mais la première fois qu’une telle affaire était médiatisée.

La journaliste néerlandaise Tjitske Lingsma, qui a travaillé sur le cas du Père Daschbach, affirme que cette médiatisation lui a permis d’obtenir par la suite une vingtaine de témoignages sur les abus commis par Mgr Belo, notamment celui d’une victime. Ce qui lui permet de sortir une longue enquête dans l’hebdomadaire De Groene Amsterdamer le 28 septembre 2022.

Abuseur de longue date?

Dans cette enquête, la journaliste indique que Mgr Belo a commis des abus contre de jeunes garçons avant même de devenir évêque, et a continué une fois installé à Dili, offrant des cadeaux et des sommes d’argent considérables à ses victimes.

Le 29 septembre, le Bureau de presse du Saint-Siège publie un communiqué pour annoncer que la congrégation pour la Doctrine de la foi a pris des mesures contre Mgr Belo en 2020, et qu’elle les a renforcées en 2021. Ces restrictions ont été à chaque fois acceptées par l’intéressé. Il lui est depuis interdit tout contact avec un mineur et ses déplacements sont limités.

Spécialiste du Timor oriental, Frédéric Durand – qui n’a jamais rencontré Mgr Belo – confie sa stupéfaction quand il a appris la nouvelle. Cet historien et géographe rappelle que pendant l’occupation indonésienne, l’évêque avait été un défenseur particulièrement valeureux de la jeunesse lorsque celle-ci avait été prise pour cible par les milices ou l’armée.

Pas de communication claire du Vatican

Deux ans après les révélations, à l’approche du voyage du pape François, le sujet est encore très sensible au Timor oriental, comme en témoigne le silence généralisé de la classe politique et religieuse sur le sujet.

«Attaquer Mgr Belo, c’est toucher à la fierté nationale», explique le théologien et anthropologue Michel Chambon, qui note que le Saint-Siège ne communique pas clairement sur cette affaire. Ce spécialiste du catholicisme en Asie souligne aussi que certains Timorais ont peur que le cas de Mgr Belo «n’éclipse» la situation économique critique du pays. Le Timor traverse une grave crise depuis plusieurs années en raison de la baisse de ses revenus pétroliers et de l’absence de réelles perspectives de développement.

Interrogé sur les faits en janvier 2023 par l’agence AP, le pape François a confié avoir demandé au Saint-Siège de communiquer sur l’action prise par l’Église. Mais il a aussi insisté sur l’ancienneté des faits: «Ce sont des décisions prises il y a vingt-cinq ans, quand il n’y avait pas cette prise de conscience [sur les abus]». (cath.ch/imedia/cd/rz)

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