L’intérêt du pape François pour le plus grand continent du monde s’exprime par le fait qu’il y a fait «beaucoup de voyages», souligne le journaliste catholique indonésien Ryan Dagur. Si on compare le pontificat du pape argentin à celui de son prédécesseur, Benoît XVI, qui n’avait pas poussé plus loin que le Proche-Orient (Turquie, Liban et Terre sainte) sur le continent asiatique, le contraste est encore plus fort.
Le cardinal philippin Luis Antonio Tagle, un des plus proches «ministres» du pape, rappelle cependant que l’Asie est un «monde composé de différents mondes» et qu’il est dès lors difficile de voir un tout cohérent dans le long pèlerinage du pontife dans cet espace immense. Malgré cette diversité, l’aventure missionnaire semble être le fil rouge du pape en Asie, lui qui rêvait de suivre les pas de saint François-Xavier, l’apôtre de l’Extrême-Orient, quand il était au séminaire à Buenos Aires.
Il avait dû y renoncer en raison de problèmes de santé. Mais cette aventure missionnaire est aussi celle de toute l’Église, souligne Michel Chambon, spécialiste du catholicisme en Asie. Résidant à Singapour, il estime qu’il y a un mouvement général vers l’Asie, de Matteo Ricci [missionnaire jésuite en Chine, ndlr] au XVIe siècle jusqu’à Vatican II, puis maintenant le pape François.
Désormais âgé de 87 ans et malgré une santé éprouvée, le pontife va poursuivre une nouvelle fois ce rêve de jeunesse en visitant l’Indonésie où séjourna longtemps saint François-Xavier. Mais cet intérêt n’est pas seulement «romantique». Sylvia Kooh, catholique singapourienne très investie dans la vie de son diocèse, observe que ces dernières années, le pape «s’est tourné vers l’Asie». «Je crois que le pape François reconnaît que le futur de l’Église catholique se trouve en Asie», poursuit-elle.
La Singapourienne donne comme signe visible de cet intérêt du pape la création de nombreux cardinaux asiatiques. Elle pense bien entendu à son archevêque, le cardinal William Goh, premier Singapourien à revêtir la traditionnelle barrette rouge en 2022, mais aussi à l’archevêque de Jakarta ou celui de Dili, eux aussi créés cardinaux par le pontife argentin. Néanmoins, si deux préfets asiatiques sont préfets de dicastère, l’Asie demeure «sous-représentée» à Rome, estime pour sa part le théologien et anthropologue Michel Chambon. Il y a par exemple beaucoup plus d’Irlandais que d’Indonésiens à la Curie, alors que la population catholique est plus importante (et plus dynamique) en Indonésie qu’en Irlande.
L’Asie abrite 11% de la population catholique mondiale, soit plus de 150 millions de fidèles (statistiques 2021) avec une croissance lente mais constante ces dernières années. La foi a parfois pris racine de manière spectaculaire: lors de son voyage, le pape visitera ainsi le pays avec la population la plus catholique du monde – après le Vatican – en se rendant au Timor oriental (97%).
Cependant, les catholiques asiatiques ne représentent que 3,3% de la population du continent, soit une goutte d’eau dans cette région du monde de 4,6 milliards d’habitants, où d’autres religions sont nettement mieux établies – notamment l’islam ou le bouddhisme. Le nombre de catholiques en Asie tombe même à 1% de la population continentale si l’on retire des statistiques le géant catholique philippin.
François s’est d’ailleurs distingué en allant dans des pays où les chrétiens sont nettement minoritaires. C’est le cas de la Mongolie, des Émirats arabes unis, du Bahreïn, ou du Myanmar où il a été le premier pontife à poser le pied. Pour autant, si l’évangélisation est bien un enjeu de ces voyages, le théologien et anthropologue Michel Chambon, insiste sur le fait que le pape ne propose pas une vision «commerciale» de l’Église, qui viserait à vendre le catholicisme là où il est le moins représenté.
Lors de son voyage en Mongolie (septembre 2023), le pape François a d’ailleurs mis en garde contre le prosélytisme et défendu une Église qui «murmure l’Évangile» à l’oreille des peuples d’Asie, citant le cardinal Marengo, préfet apostolique des lieux. Cela passe notamment par le dialogue interreligieux, dont le pape est «un fervent défenseur», estime Ryan Dagur. Il considère que cela place dès lors les pays asiatiques «au premier plan, compte tenu de leur composition multireligieuse». Le pape est conscient que l’Église catholique ne peut pas faire fi des «traditions très résilientes de l’Asie», notamment spirituelles mais aussi culturelles et politiques, souligne pour sa part Michel Chambon.
Cette attention est manifeste concernant la diplomatie pontificale en Asie, notamment sur la question des rapports avec la Chine et le Vietnam, deux géants communistes historiquement très hostiles à l’Église catholique. Sous la direction du ›Premier ministre’ du pape François, le cardinal secrétaire d’État Pietro Parolin, des efforts considérables ont été réalisés avec la signature d’un accord pastoral sur la nomination des évêques chinois en 2018 et la nomination d’un représentant pontifical résident au Vietnam en 2023, dernière étape avant l’établissement de relations diplomatiques formelles.
La méthode employée est sensiblement la même: elle consiste à faire comprendre aux gouvernements que laisser sa place à l’Église n’est pas un danger pour leur pays, mais une opportunité. Un message que le pape, qui espère un jour se rendre en Chine et au Vietnam, a fait passer à plusieurs reprises lors de voyages qu’il a effectués dans les pays asiatiques voisins.
Mais l’intérêt du pape François est aussi spirituel, car il s’agit aussi de sortir d’une vision de l’Église fermée et concentrée sur son passé européen. «Je crois que le pape François reconnaît que l’avenir de l’Église catholique se trouve en Asie, où l’Église est plus vivante […] et qu’elle a su mieux intégrer la culture locale», avance la Singapourienne Sylvia Kooh.
«Nous avons besoin de nous ›décentrer’, de faire un voyage vers l’Orient, de nous mettre à l’école d’un mode de vie spirituel et ecclésial qui peut revigorer notre foi», déclarait ainsi le pontife en mars 2023 dans la préface du cardinal Lazarus You Heung-sik, préfet du dicastère pour le Clergé. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le pontife ait confié à ce cardinal sud-coréen et au cardinal philippin Luis Antonio Tagle les deux «ministères» en charge de l’accompagnement de la grande majorité des prêtres dans le monde. (cath.ch/imedia/cd/be)
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