K. Raiser : « Pour les orthodoxes, le COE sert de bouc émissaire »
Paris, 17 juin 1998 (APIC / Jean-Claude Noyé) A l’heure où le Conseil œcuménique des Eglises (COE) fête son cinquantième anniversaire et prépare sa prochaine assemblée générale qui aura lieu à Harare, au Zimbabwe, Konrad Raiser, son secrétaire général dresse le bilan des relations avec les Eglises orthodoxes. Invité de l’Association des journalistes de l’information religieuse (Ajir) à Paris, le pasteur Raiser déplore l’émergence de tendances fondamentalistes et nationalistes. Côté catholique il regrette un langage doctrinal, dogmatique, et impérial qui cherche à s’imposer à tous.
« Tournez-vous vers Dieu dans la joie de l’espérance. » Le thème de l’assemblée d’Harare, invite à sortir de la résignation pour célébrer la fidélité de Dieu qui entend les cris de son peuple, insiste le pasteur Raiser. Si le COE entend manifester sa solidarité avec le Sud en tenant son assemblée en Afrique, les difficultés se font jour surtout à l’Est.
Ces dernières années, les relations des orthodoxes avec le COE ont toujours été plus tendues, sont-elles aujourd’hui dans l’impasse ?
Konrad Raiser: Elles n’ont jamais été faciles au COE, même si, à l’origine de sa création, le patriarche oecuménique avait appelé à une collaboration plus étroite des Eglises pour répondre à la situation critique du monde. Au départ il n’y avait que quelques Eglises orthodoxes grecophones. Le débat actuel n’est pas neuf. Nous devons admettre que nos méthodes de dialogue, influencées par la conception protestante, ne nous ont pas permis de toucher au fond ce qui sépare la tradition orthodoxe orientale des traditions de l’ouest. Les différences de contenu spirituel, ecclésial, théologique entre l’Orient et l’Occident chrétien sont l’arrière-fond de la crise actuelle.
La chute des régimes communistes a par ailleurs entraîné l’émergence d’un courant très conservateur, fondamentaliste et nationaliste qui menace l’unité des Eglises orthodoxes. Le COE sert souvent de bouc émissaire face à la situation critique de l’orthodoxie dans une situation sociale profondément changée. La rencontre des Eglises orthodoxes à Thessalonique, qui a abouti à une recommandation aux Eglises locales de ne pas participer à des prières et liturgies communes, aurait été lourde de sens si une deuxième réunion, à Damas, à l’initiative du catholicos arménien, n’avait abouti à des propositions plus nuancées et plus souples.
Les Eglises orthodoxes ne demandent-elles pas des réformes radicales du fonctionnement même du COE ?
K.R : Un processus de réflexion sur son fonctionnement est engagé, auquel toutes les Eglises sont invitées à participer. Seules les Eglises russe et roumaine, ainsi que le patriarcat de Constantinople ont donné suite. L’Eglise russe a réagi voici deux ans à un projet du COE : elle n’a jamais évoqué le besoin d’une réforme radicale. Quant au patriarcat de Constantinople, il nous a envoyé une réflexion substantielle. Mais elle ne concernait que les conceptions théologiques du COE. Il y a des questions non résolues : les ministères féminins, l’éthique morale, la question de l’homosexualité, etc. Le COE n’a pas jamais pris position sur ces questions-là. Il ne peut ni ne doit le faire car il n’a pas autorité sur les Eglises membres. Il a beaucoup travaillé sur l’éthique sociale, moins sur l’éthique personnelle : c’est une critique qu’il faut accepter.
Quelles sont ces divergences théologiques ?
K.R. : Il y a la question de la tradition apostolique : pour les orthodoxes, elle a été maintenue ininterrompue entre les apôtres et l’Eglise orthodoxe d’aujourd’hui. Ils reprochent aux protestants un manque fondamental par rapport à cette continuité de la tradition et, partant, de ne pas faire une distinction claire entre vérité et erreur, vérité et hérésie. Ils ne comprennent pas par ailleurs le système de confessionnalisme des protestants. Ils évoquent leur notion limitée de l’Eglise et se réfèrent volontiers à l’unité organique de l’Eglise des premiers siècles. Enfin ils déplorent chez les protestants une concentration théologique exclusive sur l’oeuvre du Christ, aux dépens de la plénitude de la confession trinitaire. La notion de l’Esprit Saint – et sa signification pour la spiritualité – est, de fait, beaucoup moins développée dans la tradition protestante.
Les orthodoxes sont-ils alors de bonne foi ? Pourquoi ont-ils voulu faire partie du COE ?
K.R.: Dans les Eglises orthodoxes, beaucoup de voix n’acceptent pas aujourd’hui la base sur laquelle celles-ci sont entrées au COE. Elles évoquent des textes anciens pour justifier le refus de prier en commun avec les Eglises hétérodoxes. Ce sont évidemment des tendances dures, très conservatrices, qui s’expriment ainsi. Le défaut de communion ecclésiologique du COE – qui n’a jamais voulu être une super Eglise – a toujours été connu des Eglises orthodoxes. La nature du devenir de l’Eglise est une question ouverte, au centre de nos travaux.
Comment l’Eglise catholique-romaine pose-t-elle à vos yeux le dialogue œcuménique?
K.R.: L’impossibilité ecclésiologique pour cette Eglise d’être membre du COE n’était pas évoquée auparavant par les Eglises orthodoxes. Je note là l’influence sur elles de l’ecclésiologie catholique. Le langage doctrinal et dogmatique, hautement développé et impérial, de l’Eglise catholique impose à ses partenaires de s’y adapter. Or la tradition orthodoxe n’a pas l’habitude de parler de manière scolastique. La tradition anglicane n’a jamais développé un système. De même pour la plupart des Eglises protestantes. L’unité ne s’exprime pas seulement au niveau doctrinal mais aussi dans la prière, la vie fraternelle, la charité. Sur ce registre, nous constatons malheureusement un affaiblissement.
Les Eglises chrétiennes vont célébrer le Jubilé de l’an 2000 séparément. N’est-ce pas un contre-témoignage ?
K.R.: Oui. Je le regrette profondément. Nous regrettons que le pape n’ait jamais consulté le COE avant de publier sa lettre apostolique Tertio Millenio Adveniente. Il l’entendait comme un geste oecuménique. Mais c’est de l’oecuménisme à la romaine ! J’observe dans le calendrier du Jubilé publié par Rome l’absence presque totale de volonté oecuménique : aucune célébration en commun, sauf pendant la semaine de prière pour l’unité. On sait par ailleurs que la célébration pan-chrétienne escomptée à Jérusalem, avec invitation des Eglises locales, n’aura probablement pas lieu. Mgr Tauran a dit que le pape n’irait pas à Jérusalem.
N’y a-t-il pas un oecuménisme à deux vitesses : celui de la base, qui marche, et celui d’en haut, qui fonctionne mal ?
K.R.: C’est une expression courante. Mais il faut la nuancer. J’ai visité nombre d’Eglises : dans beaucoup de situations, c’est la base qui est réticente. Voyez l’ancien président du COE, patriarche de Géorgie. Il est traité de « traître à l’orthodoxie ». Ce cas de figure ne se rencontre pas que dans les Eglises orthodoxes. Il y a une captivité institutionnelle de nos Eglises et de grandes difficultés à en sortir. Beaucoup de responsables d’Eglise ont exprimé leur souffrance de devoir maintenir, comme telle, cette continuité institutionnelle, donc d’être un frein à l’oecuménisme. Paul VI le premier. J’éprouve moi-même cette tension. (apic/jcn/mp)
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