APIC – Portrait
Quand mission rime avec passion
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
San Borja, 18 juin 1998 (APIC) Footballeur, basketteur, ou plutôt ex-footballeur et ex-basketteur, sportif passionné dans tous les cas, « manager » de clubs, administrateur, entraîneur, bâtisseur, architecte, maçon, menuisier ou encore électricien voire plombier, le Jurassien Christian Frésard est par « métier » tout cela à la fois. Et même plus. Puisqu’il est surtout et avant tout un religieux. Rédemptoriste par la foi et missionnaire par conviction.
Arrivé le 14 janvier 1971 en Bolivie, le Père Frésard, 56 ans, Franc-Montagnard au caractère bien trempé, un brin gouailleur, volontaire et volontiers râleur, est l’un des cinq missionnaires rédemptoristes jurassiens en Bolivie. C’est dans la pampa tropicale du Département du Béni que nous l’avons rencontré. A San Borja plus précisément, où il travaille depuis 1980. La ville et la région vivaient alors à l’heure de la fête patronale. Pas triste. Reportage.
L’avion, le coucou plutôt qui survole l’Amazonie bolivienne en cette fin de matinée tourne et retourne sur la forêt tropicale, comme pour mieux imprégner l’œil des multiples foyers qui la conduisent inexorablement à la déforestation. Un ravage quotidien.
Sur la piste de fortune de San Borja inondée de soleil, l’appareil s’est immobilisé. Pour enfin ouvrir ses portes sur une bouffée de chaleur, moite et écrasante, qui ne semble apparemment guère affecter l’homme qui vient à notre rencontre: « El padre Christian », comme l’appellent amicalement et respectueusement les employés du lieu, du bagagiste au directeur. Stature imposante, le teint bronzé, cheveux et moustache couleur argent, chemise bariolée et pantalon clair, rien n’indique le missionnaire qu’il est pourtant.
« Vous ne pouviez tomber plus mal… Nous sommes à la veille de la fête patronale de San Borja. Une semaine de fête », plaisante d’emblée, tout sourire, l’homme qui s’éponge le front et la nuque à l’aide d’un mouchoir. Son œil malicieux nous scrute. Sans doute tente-t-il de jauger les « gringos » que nous sommes, avec l’accent du terroir des Franches-Montagnes qui le trahit encore, comme le trahit le geste d’accueil: chaleureux, spontané et direct.
La détermination du soixante-huitard
Le véhicule tout terrain se joue de la route poussiéreuse et cahotante. Cinq minutes à peine nous séparent du cœur de la ville, de quelque 18’000 habitants. Aux abords de la Place principale ombragée, l’église et la cure du Père Frésard, modernes à souhait, s’intègrent bien malgré tout à l’architecture locale, faite de maisons de bois à un ou deux étages aux toitures en tôle ondulée pour la plupart. « C’est une ancienne école que j’ai transformée et retapée en 1987 ». La cure – dotée d’une installation solaire pour produire sa propre électricité en cas de besoin – abrite aujourd’hui un secrétariat pour les laïcs, des salles de réunions et de cours pour les animateurs laïcs des communautés locales et régionales. Ainsi qu’un dispensaire pour la lutte contre la leishmania, une sorte de lèpre transmise par des insectes auxquels les rédemptoristes de Bolivie ont déclaré la guerre.
« Les gens viennent maintenant ici de partout pour se former. Il y a une vingtaine d’années, avant la construction de la route, nous allions au-devant d’eux. Mais il fallait 3, 4, ou 6 jours à pied, à cheval ou sur le fleuve au moyen d’une barque ». Trois ou quatre jours? « Lorsque tout allait bien, en-dehors de la saison des pluies ».
Hormis une année passée en Colombie, à Medellin, dans le cadre de sa formation, et quelques incursions dans son pays, le Boliviano-Jurassien qu’il est aujourd’hui n’a plus quitté ce pays d’Amérique du Sud.
L’une des expériences marquantes de sa vie, le Père Frésard la faite pourtant avant la Bolivie, durant les événements de Mai 68, alors qu’il se préparait à l’Institut missionnaire de Dreux, proche de Paris. « Etudes le matin… et on partait manifester dans les rues ensuite. Nous étions 50 séminaristes au départ. Mais plus que douze après ». Les moments forts qu’il vivra renforceront encore sa détermination d’une mission aux côtés des rédemptoristes de saint Alphonse de Liguori, le fondateur: pour le peuple et les pauvres, avec eux et à leurs côtés. Une philosophie de vie qui ne le quittera jamais plus. En homme d’action qu’il n’a pas cessé d’être.
Un Bolivien de plus
Entre une corrida et une fête populaire, entre une réception à la mairie du lieu et une « pelea de gallos » (combat de coq), entre l’office du matin et la messe de fin d’après-midi, la fête patronale de San Borja n’offre aucun répit. Sept jours, vécus intensément. Une fête comme seuls savent la vivre les peuples des pays andins. Peu enclins à se débarrasser de leur principale voire unique richesse: le temps. Le temps généreux qui ne se compte pas. Pour rien au monde, le « Padre Christian » ne voudrait rater l’une ou l’autre manifestation, l’un ou l’autre rendez-vous populaire. Il n’est pas un missionnaire jurassien en Bolivie. Il est un Bolivien, parmi et avec les indigènes du lieu. Avec l’autorité bon enfant que lui confère naturellement sa personnalité.
Les joueurs de football du FC San Borja, club fondé par le missionnaire, en savent quelque chose, eux qui viennent de remporter le championnat de première division régionale. Au milieu des champions du jour, bouteille de bière à la main, il repasse avec eux les temps forts d’un championnat difficile, à coups de rires et d’accolades, entre deux rythmes de « cumbias » endiablées. Leur titre, c’est celui du « Padre Christian », qui a ajouté depuis longtemps à sa pastorale ordinaire celle du sport, y compris basket et volley. Sans parler des infrastructures nécessaires à leur pratique, mises en places par le missionnaire. Il en convient: sa pastorale du sport a permis d’en développer parallèlement une autre : celle liée au social. « Occuper les jeunes a toujours été l’une de mes préoccupations », lance-t-il, en contemplant le terrain de football remis à neuf par ses soins après quelque 20 ans de service. « L’ancien était trop bosselé. Et j’ai rajouté une piste d’athlétisme ».
Un curé en cuissette
Le foot actif? Le Père Frésard l’a abandonné en 1991. Un genou, bêtement atteint… ajouté à l’âge, pour soutenir encore le rythme, même si l’on peine à l’avouer. « Je continue à les conseiller… mais autour des stades maintenant ». La seule évocation des toutes premières parties avec les jeunes de la ville rassemblés sous leur maillot tout neuf, le fait éclater de rire. « Un curé en cuissette. Tu parles, ils n’avaient jamais vu cela ». Et les anecdotes de défiler, ponctuées chaque dimanche par un ballon au fond des filets, après avoir célébré la messe, bien entendu. « Frésard? Un sacré buteur, avec une terrible pointe de vitesse. Le meneur de jeu du FC Matran des années 60, à l’époque où il était pensionnaire de l’Institut St-Joseph », se souvient Bernard Uldry, président de Tribunal à Fribourg, ancien camarade de collège du Jurassien. Sportif reconnu, le jeune Frésard a en outre été plusieurs années champion fribourgeois du 100 et 200 mètres.
Mais ses plus beaux souvenirs, dans ce qu’il nomme « sa pastorale du sport », c’est à Rurre, à quelque 100 km plus au nord de San Borja, qu’il les a connus, dans l’une de ses premières missions en Bolivie, entre les années 70 et 80. Avec non seulement la fondation d’un club de foot et la construction d’un stade, mais encore avec la création d’un club de basket féminin qu’il entraînait et avec lequel il a gagné les jeux provinciaux de 1978. « Mémorable. Nous avions fait le trajet en avionnette. Aucune de mes gamines n’avait jamais pris l’avion. Quelle réception, à notre retour victorieux ».
A Rurre, ville dans laquelle le « Padre Christian » est encore appelé à se rendre souvent, dans le cadre de sa mission auprès de ses collègues rédemptoristes, on ne l’a pas oublié. Mieux, on le regrette… même si ce qu’il a entrepris est toujours bien là: « comedor » (cantine) populaire, routes, lavoir communal… et réfection de l’actuelle cure et de la maison des sœurs rédemptoristes allemandes. L’idéal du Père Frésard de se mettre au service de la communauté le poussera à accepter une place au Conseil communal de Rurre, en qualité de « trésorier ». Des séances, qui duraient parfois fort tard le soir. Il s’en rappelle: « Mes collègues m’invitaient à aller boire un verre. Il me fallait invariablement décliner l’invitation, parce que je devais dire la messe très tôt le matin ».
Du terrain au terrain
A la cure, très tôt en ce matin, on prépare la voiture tout terrain. La journée s’annonce chaude. Et particulièrement remplie pour le missionnaire jurassien. Plusieurs rendez-vous figurent à son agenda: la visite au garage qu’il a mis sur pied pour la réparation des véhicules de sa Congrégation, notamment, et au mécanicien venu de Suisse pour former des apprentis; une autre au fermier de l’hacienda développée par le « Padre » dans le cadre d’un programme pour les agriculteurs; une messe à Yucumo, à quelque 50 km de San Borja, la bénédiction de l’église de Palmar, construite pour une communauté indigène proche de Yucumo, et l’inauguration des bâtiments d’une communauté religieuse brésilienne au même endroit; une réunion avec les pères rédemptoristes de Rurre, et la visite à plusieurs communautés religieuses impliquées dans l’éducation et le service social. Deux axes de la pastorale chers au « Padre » Christian.
Sur la route qui mène au premier rendez-vous, distant de 50 km parcourus en trois heures, apparaît, visible et palpable, la destruction de la forêt, avec les innombrables scieries qui jalonnent le parcours. Avec ici ou là, gardées et verrouillées, les pistes d’accès aux zones souvent anarchiquement exploitées, au mépris des Indiens Chimanes continuellement repoussés. « A cause de la déforestation, la faune change, et les poissons dans les rivières ne sont plus aussi abondants. Pour chasser un singe, un phacochère ou pour pêcher, il n’est pas rare qu’ils doivent aujourd’hui marcher un voire deux jours », témoigne Javier, Chimane lui-même, laïc responsable de la mission de Fatima actuellement à la charge du Père Frésard. Une mission créée il y a une quarantaine d’année par un rédemptoriste français pour les Indiens de cette importante ethnie. En voie d’extinction.
A l’orée de la forêt, proche d’une piste creusée et labourée par le continuel va et vient des camions surchargés de bois, un groupe d’Indiens Chimanes confirment. Plus par le regard et les gestes, qui trahissent l’incompréhension, l’amertume et le désarroi. La colère contenue et ravalée depuis des siècles.
L’inculturation? Un pléonasme quand on est missionnaire
Et le Père Frésard, supérieur des rédemptoristes de Bolivie de 1987 à 1993 de constater: « Lorsque les gens vous voient vivre leurs difficultés, sous les mêmes pluies, dire la messe sur une valise de fortune, partager la même nourriture, leur vie, en un mot, ils vous respectent. Surtout si l’estime est réciproque ». L’inculturation? Le terme le fait sourire. Et ne lui arrache aucun commentaire. Un pléonasme, quand on est missionnaire semble dire derrière sa moustache le « Padre Christian », pas vraiment d`accord pour souscrire à l’idée qu’après lui le déluge: « Le danger existe, c’est vrai. Mais les communautés de base sont aujourd’hui particulièrement vivantes et bien organisées. Il s’agit de leur Eglise, et elles le savent ». (apic/pr)
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