Actualité: Tandis qu’Israël fête son 50ème anniversaire, les territoires occupés subissent une nouvelle fois un bouclage hermétique qui les coupe non seulement de leur centre nerveux, Jérusalem, mais empêche les différentes zones de l’Autonomie palestinie

APIC – Reportage

Hanna J. Nasser, maire de Bethléem, dénonce la politique «d’apartheid» d’Israël

Nous vivons dans une grande prison

Jacques Berset, Agence APIC

Bethléem, 6 mai 1998 (APIC) A la sortie de Bethléem, juste après la tombe de Rachel hérissée de soldats hébreux, une femme enceinte, un bébé sur les bras, tente de plaider sa cause: elle doit absolument rejoindre sa famille à Jérusalem, à quelques kilomètres. «On ne passe pas!». Les militaires la refoulent sans ménagement vers la zone A, qui dépend de l’Autorité palestinienne. Les Accords d’Oslo ? Depuis le printemps 1993, la ville qui a vu naître l’Enfant Jésus est devenue une grande prison…

Au «check point» israélien, seuls les véhicules munis d’une plaque jaune et d’un permis spécial peuvent franchir les chicanes. Pas question de forcer le passage, les soldats n’hésitent pas à tirer: «légitime défense», même si les victimes sont abattues par derrière. Les plaques bleues des territoires occupés ou les nouvelles immatriculations blanches de l’Autorité palestinienne sont interdites de séjour à Jérusalem ou en Israël. Les colons juifs par contre circulent librement dans les territoires palestiniens… sur des routes de contournement qui leur sont réservées!

Plusieurs jeunes sont extraits à la pointe du fusil d’un taxi collectif à plaques jaunes. L’heure mentionnée sur leur permis est dépassée… Nous les retrouverons quelques heures plus tard à Jérusalem Est, une ville qui leur est en principe interdite. Ils ont dévalé les pentes rocheuses et escaladé les terrasses avant de rejoindre la grand-route.

A force de contourner les barrages à bord de taxis qui n’hésitent pas à escalader des talus abrupts ou emprunter des sentiers parsemés de rochers – au vu et su des soldats qui filtrent les passages – nous nous rendons bien compte qu’ici, pour les Israéliens, la sécurité n’est qu’un prétexte. S’ils voulaient vraiment empêcher des infiltrations terroristes dans ce secteur, ils mettraient en place des systèmes de détection comme le long du Jourdain. «En fait, ils veulent nous faire passer le goût de Jérusalem, témoigne Emile, un professeur de Beit Sahour, voisin du champ des bergers de la Bible; cela fait plusieurs années que je ne peux même plus aller prier au Tombeau du Christ le Vendredi Saint».

«On vit dans une situation d’apartheid»

«On vit dans une situation d’apartheid, c’est clair! Bethléem est une grande prison. Si vous voulez quitter les territoires administrés par les Palestiniens, vous devez avoir un permis. Quand vous arrivez à l’aéroport pour prendre l’avion, le policier demande si vous avez une autorisation de quitter Israël. Si vous ne l’avez pas, vous êtes renvoyés chez vous». A la veille de quitter la ville pour une session au Vatican de la nouvelle Commission de travail bilatérale entre le Saint-Siège et l’Autorité palestinienne chargée de rédiger le statut juridique de l’Eglise catholique dans les territoires palestiniens, Hanna J. Nasser nous accueille à la mairie, qui fait face à l’église de la Nativité. Le drapeau palestinien flotte désormais sur la ville.

«Depuis la conquête israélienne en 1967, jusqu’en 1995, date où Bethléem a été évacuée, les problèmes avec l’occupant se sont accumulés. Nous nous sentons très humiliés, surtout aux checks points de l’armée israélienne. Parfois, il y a 20 ou 30 jeunes les mains en l’air, la tête baissée, alignés contre le mur. Des soldats viennent régulièrement les frapper sur la tête, comme des animaux… C’est une atteinte à la dignité des personnes. Cela arrive chaque jour et pas seulement une fois!»

Le front dégarni, une barbe poivre et sel, un costume de ville impeccable malgré la chaleur… Le maire de Bethléem est un notable catholique au discours modéré et convaincant. Hanna J. Nasser a été nommé par le président Yasser Arafat maire de Bethléem le 14 juin 1997, en compagnie de 14 conseillers (8 chrétiens et 7 musulmans). Classé «indépendant» comme la plupart des autres conseillers, H. Nasser n’a jamais été affilié à un parti politique. Une minorité de membres de son Conseil municipal sont du Fatah.

L’émigration affaiblit la communauté chrétienne, devenue minoritaire

Des médias expliquent l’émigration des chrétiens palestiniens par la pression musulmane. Les Israéliens parlent même de persécution. «Cela n’est pas vrai, assure Hanna Nasser. De toute façon, les Israéliens ne protègent pas les chrétiens: ils ne sont pour eux que des Arabes. Des familles musulmanes émigrent aussi. C’est la situation économique – l’étouffement israélien – qui les pousse à partir. Plus de 40’000 familles chrétiennes de Bethléem vivent dans la diaspora, soit une population de plus de 150’000 personnes. Cette tradition d’émigration datant du XIXème siècle s’est accélérée avec l’occupation militaire».

Le taux de chômage à Bethléem est actuellement de 35% à 40%. La ville est très affectée par le bouclage de Jérusalem-Est depuis mars 1993, car dans toute l’Histoire, Bethléem et Jérusalem n’ont toujours formé qu’une seule cité. «Jérusalem est notre poumon: c’est là que nous avons nos places de travail, nos bureaux, nos relations commerciales, nos hôpitaux, nos plus importantes institutions». Les Palestiniens ne peuvent plus se rendre dans leur capitale «Al Quds» (La sainte/Jérusalem) sans permissions spéciales. Elles s’obtiennent avec peine auprès des Offices militaires israéliens dans les implantations juives, à l’extérieur de la ville. Ce sont les coordinateurs de l’Autorité palestinienne qui vont chercher les permis. Impossible pour les Palestiniens d’avoir des relations directes. Inutile d’aller chercher un permis aux points de contrôle, les soldats ne sont pas autorisés à les délivrer. Ils se contentent de contrôler les heures d’entrée et de sortie inscrites sur les permis. «Interdit de dormir à Jérusalem… pour ceux qui gagnent leur pain dans l’hôtellerie, c’est un casse-tête!»

Tout pour les colons juifs, rien pour les habitants arabes

«Les Palestiniens veulent la paix, que les deux peuples vivent ensemble dans l’égalité et la justice. Mais ce que je vois contredit nos espoirs: le gouvernement encourage l’extension des implantations juives partout dans les territoires occupés». Pour le notable palestinien, ces colonies juives représentent un grand danger parce que leurs habitants confisquent le terrain et contrôlent l’eau. Alors que les villes palestiniennes n’ont plus aucune capacité d’agrandissement pour faire face à l’augmentation de leur population.

Bethléem, par exemple, n’a plus de terrains: au Nord, on se heurte à Jérusalem, au sud à la colonie d’Efrata. Quand le gouvernement israélien a annexé Jérusalem-Est en juin 1967, ce sont les municipalités des villes chrétiennes de Beit Sahour, Beit Jala et Bethléem qui ont été touchées. La colline de Abou Ghneim, que les Israéliens ont rebaptisé Har Homa, est éventrée par les bulldozers; le chantier – qui va relancer la tension – va bientôt reprendre. Jabal Abou Ghneim est une terre appartenant, avant son annexion à Jérusalem, aux municipalités de Bethléem et de Beit Sahour, notamment des terrains d’Eglise.

Les terres confisquées de Bethléem

«Les Israéliens nous ont pris 16km2: la superficie de Bethléem a été réduite à 7km2. La ville a perdu la majorité de son territoire. Nous sommes étranglés et nous n’avons quasiment plus aucune capacité d’extension, pratiquement plus de terrains disponibles. Tout a été confisqué. La clef du problème est Jérusalem-Est, auquel est lié le futur statut des territoires annexés», souligne le maire de Bethléem.

Hanna J. Nasser le concède: le sort d’autres villes de Cisjordanie, comme Jénine ou Tulkarem, est encore moins enviable puisqu’elles sont complètement encerclées. «Le plan des Israéliens est d’entourer ces villes d’implantations juives, de véritables bombes à retardement. Le futur de ces colonies est inconnu: qui doit les gouverner, les lois israéliennes ou les lois du futur Etat palestinien ? S’ils veulent vivre en paix avec les Palestiniens et les pays arabes, les Israéliens doivent se retirer des territoires et de Jérusalem-Est. Comment faire la paix avec eux s’ils ne veulent pas restituer ce qu’ils ont pris par la force?».

Les raisons de l’émigration sont en partie d’ordre économique: les chrétiens palestiniens ont perdu toute leur fortune dans la partie occidentale de Jérusalem occupée en 1947/48.

Main basse sur les biens immobiliers et les comptes en banque

«Les Israéliens ont fait main basse sur nos maisons, nos terrains et nos comptes bancaires, par le biais de la Loi sur la propriété des absents. Mon père a perdu à Jérusalem-Ouest cinq maisons dont chacune avait quatre à cinq appartements, avec des terrains attenants, dans l’endroit le plus cher de la ville. Si vous vouliez les achetez maintenant, vous devriez payer des millions. Que nous ont-ils donné en compensation: rien du tout! Mon père n’est qu’un exemple parmi plus d’un demi-million de Palestiniens chassés par la force de leurs maisons, réfugiés au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Iraq, en Egypte, en Amérique… Ce fut pour nous la «Naqba», la grande tragédie. Les Israéliens nous ont tout volé».

Malgré tout le mal fait, admet le maire de Bethléem, les Palestiniens doivent être réalistes. «Nous n’avons rien d’autre que les Accords d’Oslo. Les Israéliens les ont signés et ils doivent les exécuter. La paix est actuellement très loin, car le Premier Ministre israélien Netanyahou fait tout pour retarder l’exécution des Accords d’Oslo. C’est un grand drame, le processus de paix est réellement en danger. Il faut convaincre les Israéliens d’honorer leur signature».

«Nous reconnaissons volontiers que l’Etat d’Israël est le plus puissant de tout le Moyen-Orient; il possède davantage d’armements conventionnels, sans parler des bombes nucléaires». Hanna Nasser admet également sa force économique: dans les territoires, le revenu annuel par tête pour les Palestiniens est de près de 10 fois inférieur à celui des Israéliens (PIB par habitant de 16’000 dollars en Israël contre 1’700 pour les Palestiniens fin 1996, alors qu’il était de 2’700 en 1992/ L’Etat du Monde 1998).

«Pour atteindre une véritable stabilité, il faut que les Palestiniens commencent à sentir que le processus de paix est aussi une bonne affaire pour eux sur le plan économique. Les Israéliens doivent pour leur part reconnaître notre droit à un Etat indépendant et exécuter tous les points des Accords d’Oslo». Et le maire de Bethléem de souligner que plus de 35 points auraient dû être déjà réalisés, qu’Israël refuse de mettre en œuvre. L’aéroport de Gaza pourrait déjà fonctionner. Israël ne donne pas son autorisation. Le port n’est pas commencé, le «passage en toute sécurité» entre Gaza et la Cisjordanie n’existe pas encore.

Les Palestiniens sont à la veille de perdre tout espoir

Si Oslo II n’est pas respecté, craint Hanna Nasser, ce sera l’éruption de la violence touchant les deux côtés. «Jusqu’à maintenant, les Palestiniens ont gardé l’espoir de poursuivre les négociations de manière pacifique. Mais il devient très dangereux de spéculer sur une patience sans fin. Le peuple palestinien est à la veille de perdre tout espoir.»

Prochaine étape: La proclamation de l’Etat palestinien indépendant en mai 1999. «Nous devrons bien préparer cette proclamation avec l’Amérique et l’Europe. Après un demi-siècle d’existence de l’Etat d’Israël et cinq ans de processus de paix, c’est une nécessité, prévue dans les Accords d’Oslo. Le futur d’Israël ne sera pas garanti par des bombes atomiques, par l’accumulation d’armements, mais seulement par la signature d’un accord final de paix avec les Palestiniens. Nous devrons ensuite penser l’éventualité, dans un avenir pas trop lointain, d’une Confédération englobant Israël, la Palestine et la Jordanie». (apic/be)

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