APIC – Interview
« Les aventuriers de la Paix »
Jean-Claude Noyé, APIC
Paris, 13 mai 1998 (APIC) Le 21 mai, fête de l’Ascension, des jeunes de 16 à 22 ans du diocèse de Dijon et des diocèses environnants se rassembleront à Cîteaux pour découvrir la vie monastique, réfléchir et prier ensemble.
Le rassemblement intitulé « Les aventuriers de la Paix » s’inscrit dans le cadre du 900e anniversaire de l’ordre cistercien. Le maître des novices de l’abbaye de Cîteaux, Frère Joël, explique comment le monachisme interpelle notre société et quel est son avenir en France.
APIC: En quoi la vie cistercienne peut-elle éclairer aujourd’hui nos contemporains?
Frère Joël: Elle est interpellante en ce qu’elle propose un autre modèle de vie: un autre rapport à l’argent, nous ne possédons rien; au temps, le nôtre est rythmé par la prière et le travail; au groupe et au partage, la vie communautaire est une dimension capitale de notre vie. C’est une vie consacrée à Dieu avec ce que cela suppose de gratuité, voire d’inutilité.
Les moines se donnent néanmoins les moyens économiques de poursuivre ce but, ils sont en prise avec la réalité. Mais ils ne veulent pas être entraînés dans une seule logique de productivité. En ce monde marqué par l’impératif de rentabilité, voilà qui bouscule. Dans les lieux d’accueil que sont les monastères, les gens, croyants ou non, trouvent une écoute qu’ils n’ont pas, ou guère, ailleurs. Ils ont la possibilité de prendre du recul par rapport à un rythme de vie qui ne les satisfait plus.
Les gens reçoivent également un accueil liturgique par le biais de la messe dominicale et des offices quotidiens auxquels assistent chez nous, outre les retraitants, beaucoup de touristes de passage. Fréquentation que la médiatisation de l’année Cîteaux a accentuée.
APIC: Des communautés vieillissantes, dont les effectifs ont beaucoup diminué depuis l’après-guerre, ont peu, voire pas de novices ou de postulants. Les perspectives d’avenir du monachisme cistercien en France ne sont pas réjouissantes!
Fr. J: Il faut nuancer. Les cas de figures sont variables. Des communautés comme Tamié, la Trappe de Soligny, le Mont-des-Cats, Sept-Fons, Chambarand pour les moniales, ont des noviciats assez fournis. L’histoire des communautés monastiques est marquée par des déclins suivis de rénovations inattendues.
La sociologie n’explique pas tout. Fondamentalement c’est Dieu qui appelle à cette vie. Voyez l’abbaye de Lérins. Elle fut, il n’y a pas si longtemps, sur le point de fermer. Aujourd’hui elle compte une trentaine de moines dont six novices. Ici même, à Cîteaux, il y a un profès temporaire et un postulant. C’est de fait, un recrutement au compte-gouttes. Mais nous n’excluons pas un redémarrage. Le problème est plus aigu quand un jeune se trouve isolé au milieu d’une communauté. Quand il y en a deux ou trois, c’est plus facile.
APIC: Quelles réponses apportez-vous à cette situation?
Fr. J.: Nous devons prendre en compte le décalage entre le vécu des jeunes aujourd’hui et les exigences de la vie monastique: silence, auquel ils ne sont pas habitués, rythme de sommeil à inverser car ils se couchent en général tard, vie communautaire prégnante à rebours de l’individualisme ambiant, etc.
Le défi n’est pas de calquer la vie des moines aux nouvelles habitudes, comme supprimer l’office de nuit, mais de proposer aux jeunes, sans prosélytisme, de découvrir progressivement que cette vie est jouable, qu’elle est joyeuse. Que dans les monastères il y a toute une créativité et pas seulement de la pénitence.
Durant la période de formation monastique on apprend à faire la vérité sur soi, en particulier par le dialogue avec l’accompagnateur. C’est parfois décapant mais aussi, souvent, réconciliation avec soi-même, meilleure aptitude à vivre avec les autres, parfois guérison des blessures du passé.
Pour que la vie monastique soit connue telle qu’elle est et pour que beaucoup puissent bénéficier de ce qu’elle apporte, des stages plus ou moins longs sont proposés en hôtellerie ou en communauté avec les frères, pour prendre des temps de recul dans la vie, approfondir sa foi, redécouvrir la prière. Un cheminement sur un ou deux ans, avec un temps de postulat plus large, 6 mois ou plus contre 1 ou 3 mois auparavant, permet à des jeunes qui étaient « décalés » d’être en phase avec notre vie, d’en goûter la saveur.
APIC: Les laïcs peuvent-ils vivre l’esprit de Cîteaux?
Fr. J.: Certainement. Notre abbaye accompagne pour sa part l’association « La grappe de Clairvaux ». Moines et laïcs forment une famille spirituelle où ils ont une place à la fois différente et complémentaire. Aux USA, en Afrique, notamment au Nigeria, se développe cette forme d’oblature; terme auquel nous préférons celui de laïcs associés. Le courrier que « La grappe de Clairvaux » et nous même recevons témoigne qu’il y a là une vraie demande. Les abbés cisterciens réfléchissent aux suites à y donner. Notre supérieur général, Dom Bernardo Olivera, a lui-même consacré une lettre à cette question. Elle fait l’objet d’une réflexion théologique, c’est un phénomène ecclésial. (apic/jcn/ab)
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