Stupeur au Pérou: Plus de 100’000 femmes pauvres ont subi une stérilisation forcée

APIC – Enquête

Le nettoyage ethnique sous couvert de contrôle des naissances

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Plus de 100’000 femmes péruviennes, pauvres parmi les pauvres, ont été stérilisées de force ou à leur insu ces dernières années. Plus de 1’000 d’entre elles ont trouvé la mort faute d’assistance post-opératoire. Près de 10’000 « campesinos » ont subi une vasectomie forcée. Des dizaines l’ont payée… de leur vie. Tout cela au nom du contrôle des naissances imposé par le président Fujimori. Indignation de Mgr Velazquez, évêque auxiliaire de Huaraz: « Sous prétexte de promouvoir une prétendue campagne de contrôle de la natalité, le gouvernement pratique un véritable nettoyage ethnique, qui n’a d’autre but que d’en terminer avec la race andine ». Notre enquête

Stupeur. Incrédulité. Le scandale est grand au Pérou. Derrière le programme de planification familiale revu et corrigé en 1996 par le président Alberto Fujimori se cachait en réalité une vaste campagne de stérilisation forcée. Rien à voir avec la campagne de planification des naissances initiée en novembre 1990, qui consistait, selon le ministre d’alors, à informer et à distribuer gratuitement « du matériel contraceptif ». But avoué jusqu’en 1995: aller au-devant de 45% des femmes en âge de procréer, soit entre 5,5 et 6 millions de péruviennes.

Les langues se délient peu à peu: 104’766 ligatures des trompes et 9’715 vasectomies pratiquées pour la plupart entre 1996 et novembre 1997 sur des « campesinas » et « campesinos ». Victimes « privilégiées »: les femmes des Andes et de la Sierra. Elles ont en commun d’être pauvres, analphabètes et d’ethnie quechua. Par manque de suivi post-opératoire, 1’000 femmes ont trouvé la mort. En moins de deux ans.

Les balbutiements du gouvernement

Devant le tollé et l’ampleur de l’affaire, le gouvernement balbutie aujourd’hui une pseudo marche arrière. Dans un document publié début mai, il indique que toute personne soumise à une « opération contraceptive volontaire » devra préalablement participer à deux sessions d’explications et de conseils. Dorénavant, assure-t-il, le ou la « patient(e) » aura 72 heures pour réfléchir entre le consentement et l’opération. Poudre aux yeux que ce document, indique-t-on du côté des organisations proches de l’Eglise. Des stérilisations ou des vasectomies forcées, obtenues grâce au chantage, sont encore et toujours pratiquées. De nouveaux cas mortels ont été dénoncés ces dernières semaines. « Le président Fujimori n’est pas homme à faire marche arrière ».

Les méthodes? Des employés du Ministère de la Santé, médecins et infirmières, débarquent dans l’un ou l’autre poste sanitaire de village. Au nom d’un contrôle de natalité que le gouvernement estime devoir effectuer pour combattre la pauvreté. A coup de promesses d’aliments, de mensonges et de chantage, on propose à des femmes dépassées par un jargon médico-technique de leur venir en aide. Non pas en leur expliquant les moyens possibles de contraception. Que non. Mais en les assurant que seule la ligature des trompes peut mettre un terme à leurs problèmes. Qu’importe le résultat. Et moins encore les conditions d’hygiène déplorables lors de l’intervention. On estime que le début de l’opération « stérilisation » remonte à 1994, mais dans des proportions limitées, comparées aux années 96 et 97.

Minimiser à tout prix

Face à l’avalanche de protestations qui s’abat aujourd’hui contre le programme de stérilisation massive lancée au Pérou en 1996 par le gouvernement, Eduardo Yong Motta, ministre de la Santé de 1994 à 1996 et principal inspirateur – inconditionnellement soutenu par le président Fujimori -, tente maintenant d’expliquer l’inexplicable: « Les dénonciations sur les violations des droits des femmes dans la campagne de stérilisation sont réelles. Mais les faits ne sont pas aussi graves qu’on veut bien le dire ».

Et l’ex-ministre Motta d’argumenter que moins de 1’000 femmes sont mortes des suites d’une intervention douteuse et que très peu ont finalement eu à souffrir des conséquences des opérations de stérilisation: « 1’000 sur 100’000, la campagne est un succès. Cela signifie que des erreurs chirurgicales ont été commises sur moins de 1% des interventions. Il s’agit là d’une moyenne acceptable, si l’on pense aux conditions médicales précaires dans lesquelles doivent travailler certains médecins dans les campagnes ». Et Motta, que cite le « SELAT » (« Servicios latinoaméricainos »), de conclure son cynique plaidoyer: « Compte tenu du nombre d’interventions pratiquées, c’est là un coût social relativement modeste ».

Coût social relativement modeste? De l’autre côté de la barrière, une « campesina », Eleuteria Yauri, pauvre parmi les pauvres, explique son drame à une journaliste du quotidien « El Comercio », de Lima. Eleuteria a deux enfants. Enceinte, elle a été emmenée d’urgence dans un poste médical d’un petit village de la région centrale pour des complications. Analphabète, Eleuteria a néanmoins « signé » un document. Contre de la nourriture et des médicaments. En d’autres termes, « tu signes ou tu n’as rien ». La paysanne, qui a finalement perdu son bébé durant l’accouchement, a été immédiatement stérilisée. A son insu. Quelques jours plus tard son époux a dû se résoudre à la transporter chez un médecin particulier. Les vives douleurs ressenties par Eleuteria avaient pour cause une grave infection provoquée par les conditions d’hygiène lamentables.

Son cas est celui de dizaines de milliers d’autres femmes, quechuas, analphabètes et désespérément pauvres. Le scénario est d’ailleurs souvent identique: sous prétexte de vacciner les enfants, les employés du Ministère de la santé invitent les mères à passer au poste sanitaire du village… D’où elles repartent stérilisées, après moins de 20 heures passées au dispensaire, sans avoir rien compris à ce qui venait de se passer. Ni compris le document sur lequel on leur a fait apposer leurs empreintes digitales. Quant à Marina Marlène Rondon, stérilisée le 26 mai 1997, elle se trouve aujourd’hui plongée dans un coma profond, à la suite d’une erreur anesthésique lors de l’opération. Ce qui n’a pas empêché le ministère public d’Arequipa, dans le sud du Pérou, suite à une action entreprise par la famille en mars dernier, de déclarer: « Il n’y a pas lieu d’entamer une action pénale malgré son état végétatif ». Le cas est actuellement archivé.

Dans une lettre récemment publiée, Mgr Eduardo Velazquez, évêque auxiliaire de Huaraz, à quelque 400 km au nord de Lima, s’en prend avec une terrible violence au président Fujimori. « Sous prétexte de promouvoir une supposée campagne de contrôle de la natalité, le gouvernement pratique un véritable nettoyage ethnique. Ce nettoyage ethnique, clame-t-il haut et fort, n’a d’autre but que d’en terminer avec la race andine ».

Dans la presse nationale, dans certains milieux médicaux, et même dans les rangs de l’opposition, au Congrès, le tollé est quasi général. Au point que les dénonciations ont été portées jusque devant le Congrès américain, dans le but de faire stopper la campagne péruvienne de stérilisation que finance l’Agence internationale pour le Développement (AID), à Washington.

Témoins devant le Congrès américain

En février dernier, à la demande de deux organisations péruviennes pour la défense de la vie, deux femmes victimes de stérilisation contre leur gré ont en effet été appelées à témoigner devant une Commission de la Chambre des représentants des Etats-Unis. « Je voulais avoir un ou deux enfants de plus. Et en particulier une fille, une sœur pour mon petit garçon. Lorsqu’ils m’ont opérée, personne n’a pensé à mon bébé ni à moi ». C’est avec ces mots que Victoria Vigo, une des deux témoins a parlé devant le Congrès des Etats-Unis. Elle résumait là sa frustration d’avoir été stérilisée sans avoir été consultée. L’autre témoignage avait été offert quelques minutes plus tôt par Avelina Sanchez Norberta. Pour dire sa souffrance. Et ses douleurs désormais chroniques vécues quotidiennement en raison d’une intervention chirurgicale mal faite. Bâclée.

Toutes les déclarations faites aussi bien devant le Congrès des Etats-Unis, que celles recueillies dans le pays par l’ensemble de la presse écrite, parlée et télévisuelle coïncident: Les employés des ministères arrivent avec des camions. Et proposent la stérilisation en échange de vivres et de médicaments. Chaque équipe a un nombre d’opérations à effectuer mensuellement. Celles qui respectent les objectifs sont récompensées sous forme d’avancement ou d’argent. Les autres se voient pénaliser et freiner dans leur carrière professionnelle. Un document original du Ministère de la Santé, publié par un journal de Lima, prouve que des objectifs mensuels et annuels de stérilisation étaient imposés.

Selon Juan Valverde, de « Terre des Hommes » au Pérou, « l’Etat se charge de l’intervention chirurgicale. Mais lorsque cela se passe mal, il s’en lave les mains. Les toubibs opèrent de manière brusque, sinon brutale, sans s’entourer des précautions sanitaires nécessaires. Plus d’une femme a été menacée de se voir interrompre le programme du verre de lait ». Dans les endroits les moins accessibles, nombreux, les médecins n’y vont pas. On s’est contenté de former sommairement du personnel infirmier. Loin d’être qualifié.

Pour parvenir à leurs fins, certaines autorités départementales favorables à Fujimori et le personnel du Ministère de la Santé ne lésinent pas sur les moyens. Le quatrième fils de Maria Pucila avait neuf mois déjà. Mais les autorités d’Ayacucho refusaient de lui accorder le certificat de naissance. Il ne se passait guère de jours sans qu’un employé du Ministère ne fasse pression sur elle. Le certificat contre la stérilisation. Le 28 septembre 1997, 24 heures après l’irrémédiable intervention, Maria était jetée à la rue, hors de l’hôpital, en dépit de douleurs intenables. A la demande d’un comité de défense pour le droit à la vie, un médecin a examiné la patiente. Pour constater qu’une bande de gaze avait été oubliée dans l’abdomen de la femme.

L’AID et son programme financier pour la stérilisation en Amérique latine

En mars dernier, après les deux témoignages apportés devant des représentants du Congrès des Etats-Unis, une Commission emmenée par Grover Joseph Rees, responsable du sous-comité pour les opérations internationales et des droits de l’homme, s’est rendue au Pérou afin d’enquêter sur les cas de stérilisation forcée. Mais aussi et surtout sur la relation entre les faits et le financement de l’AID. Plusieurs documents attestent en effet que jusque dans les années 90, l’organisme nord-américain avait inclu la stérilisation dans ses programmes dits de « Prévention et Santé ». Et qu’elle avait financé des programmes comme « Repro-salud » et « Maxi-Salud », dans plusieurs pays latino-américains.

Les membres de cette Commission se sont entretenus avec des fonctionnaires du gouvernement, des membres du Congrès péruvien, des organismes de défense des droits de l’homme, des évêques et des agents pastoraux, des journalistes enfin. Sans parler des témoignages recueillis auprès des victimes dans des régions comme Piura ou Chiclayo, dans le Nord, mais aussi dans de nombreuses petites localités rurales des provinces intérieures du pays. L’un de ceux-ci, particulièrement révélateur, a marqué les membres de la Commission: le témoignage de la mère d’une jeune maman décédée des suites de l’opération. « Aucune information sur les conséquences de l’intervention n’a été préalablement donnée par l’équipe médicale. On lui a même dit qu’elle pourrait aller danser sitôt après ».

Les exemples dramatiques sont légion, y compris dans le Département de Puno, sur les bords du lac Titicaca, où on a procédé en 1997 à 2’117 stérilisations et à 515 vasectomies. Appelé à témoigner devant la Commission Rees, Hector Hugo Chavez, président de la Fédération médicale d’Ayacucho, a confirmé que des quotas étaient effectivement imposés par le Ministère: « En 1996, le ministre Motta en personne se chargeait de téléphoner continuellement pour s’assurer du succès des objectifs. Des dizaines de médecins ont protesté contre cette forme inhumaine de campagne ». Selon Hugo Chavez, l’absence de stabilité de l’emploi, l’insécurité sociale et les conditions économiques précaires des employés du Ministère sont autant de moyens de pression à leur encontre.

Le rapport relate comment à travers le programme gouvernemental de distribution d’aliments, le PANFAR, financé par l’AID via l’ONG PRISMA, on obligeait les mères qui recevaient cette nourriture à se soumettre à une ligature des trompes. Des faits que le ministre actuel de la Santé, Marino Costa Bauer, avait pourtant catégoriquement nié en début d’année devant le Parlement national. Aujourd’hui, les populations rurales vivent dans la crainte. Déjà des écoles maternelles se ferment. Le gouvernement a réduit le taux de natalité…sur le dos des mères et des familles. Et des enseignant(e)s au chômage. (apic/pr)

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