Pérou: Le pays s’enfonce à nouveau peu à peu dans la violence

APIC – Dossier

Le «Sentier» renaît de ses cendres nées des foyers de misère

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Lima, 7 avril 1998 (APIC) Le Sentier Lumineux (SL), qu’on pensait moribond, renaît de ses cendres nés des foyers de misère toujours plus nombreux au Pérou. Après l’arrestation en 1992 du chef charismatique de ce mouvement terroriste d’obédience maoïste, Abimael Guzman, les Péruviens pensaient que le pire était derrière. Las. La volonté du président Fujimori de choisir le bain de sang lors de l’épisode de l’occupation de la résidence de l’ambassadeur du Japon, en avril 97, a privilégié la culture de la violence plutôt que la vertu de la négociation. Reportage.

Ces derniers jours, des affrontements armés dans la partie centrale du pays comme en Amazonie ont fait plus de dix morts de part et d’autre. Depuis un an, les attentats se multiplient. Les victimes aussi. La guerre sale reprend.

Le réveil est brutal. Même si le gouvernement tente aujourd’hui de minimiser les faits, la réorganisation du SL est une réalité. Pire, le mouvement est arrivé en 1997 et durant les premiers mois de cette année à retrouver son niveau d’actions d’avant: trois actes terroristes tous les deux jours en moyenne, et à égaler le sinistre nombre de victimes: une quinzaine par mois.

Le réveil pourrait s’avérer plus dramatique encore. Nombre de sendéristes qui, il y a quatre ans, ont honoré et continuent d’honorer l’appel de Guzman en faveur d’un arrêt de la lutte armée, et signé «un accord de paix» avec le gouvernement, considèrent aujourd’hui sérieusement la possibilité de reprendre la lutte armée. De rejoindre le dissident du SL, le «camarade Feliciano», l’un des seuls leaders sendéristes à n’avoir pas emboîté le pas à l’appel lancé par Guzman de sa prison «El Fronton». L’un des seuls leaders aussi à considérer qu’il n’y a pas d’autre chemin que la «guerre populaire».

Dans une interview accordée à l’un des principaux quotidiens de Lima, «La Republica», «Antonio», chef politique d’une cellule urbaine du SL, crie aujourd’hui son dépit: «Nous avons été trompés», assure celui qui avait activement participé à l’onde de choc qui avait frappé la capitale, Lima, en 1992, peu avant l’arrestation de Guzman et de ses principaux acolytes. «Depuis que Guzman a lancé son appel en public, nous avons fidèlement respecté notre ligne, à savoir: lutter pour un accord de paix. Le gouvernement se refuse aujourd’hui à reconnaître ce processus».

Prêts à reprendre les armes

Conséquences, confesse «Antonio», le «traître» à la base de la scission du SL, «Feliciano»- Oscar Ramirez Durand -, est en train de recomposer ses troupes. Il poursuit actuellement sans pitié nos camarades qui ont choisi la loi du repentir». C’est vrai, reconnaît-il, «nous avons gardé nos armes. Et si cela est nécessaire, nous les utiliserons pour obliger le gouvernement à s’asseoir à une table de négociations. Nous sommes toujours membres du parti (réd: communiste). L’échec de l’accord de paix sera celui du peuple. Un seul en tirera le bénéfice: Feliciano».

Selon les chiffres de l’Institut national pénitenciaire, 3’500 militants du SL jugés par contumace pour terrorisme, ont jusqu’à ce jour honoré l’accord de paix. Feliciano pourrait aujourd’hui compter sur l’appui d’au moins 20% sinon 30% d’entre eux. Tous fortement armés.

Entre janvier et septembre 1997, et plus particulièrement depuis le mois de mai, plus de 150 attentats ont été commis un peu partout dans le pays, affirme DESCO, une ONG péruvienne reconnue pour la haute fiabilité de ses sources et de ses recherches. En octobre, les opérations du SL ont coûté la vie au gouverneur du Département de «La Libertad», au nord de Lima, ainsi qu’à une trentaine de personnes, militaires et policiers pour la plupart. Le 12 octobre, une colonne d’une centaine de membres du SL ont occupé pendant deux heures la ville de San Miguel, capitale de la province de La Mar, dans le Département d’Ayacucho. Six jours plus tard, une patrouille militaire tombait à Huanuco, dans la sierra centrale. L’armée garde le mutisme le plus complet sur cet épisode sanglant.

Depuis, les attentats et actes de violences se sont multipliés. Et, peut-on lire dans «Dial», le bulletin de diffusion de l’information sur l’Amérique latine, d’autres théâtres d’opération sont maintenant devenus importants, y compris Lima. Il est loisible de penser que le SL est en train d’avancer dans ses efforts pour se réorganiser. Les faiblesses de l’Etat contribuent largement à sa stratégie subversive.

Le 13 mars, une dizaine de militants présumés du SL et plusieurs militaires sont morts lors d’un affrontement dans le district de Huanta, proche d’Ayacucho. Le 23 mars, un officier et deux soldats ont été grièvement blessés dans la région montagneuse de Vizcatan, qui passe pour le principal refuge de Feliciano, et où on assiste actuellement à un important déploiement militaire à l’aide d’hélicoptères. Le 30 mars enfin un autre choc entre 60 guérilleros et des soldats a laissé un nouveau lot de morts dans la selva orientale (Amazonie), près de Tocache. L’armée se refuse à faire le bilan de cette opération.

Dans la seule région de l’Alto Huallaga, dans le Département de San Martin, affirment de leurs côtés les membres du Conseil de Paix, à Lima, près de 700 personnes ont renoncé ces derniers mois à leurs mandats politiques sous la menace, que ce soit au niveau du district, de la province ou de la commune. La région passe pour la principale zone d’action du SL. Elle est actuellement sous le contrôle de quatre colonnes sendéristes formées de 60 à 70 guérilleros chacune. Entre janvier et novembre 97, on a dénombré 64 victimes abattues par le SL.

Le plan du 25 mai

La reprise des activités terroristes du SL coïncide en réalité avec la réorganisation du mouvement, début 1997. Une réorganisation à l’échelle du pays que la police nationale situe entre le 1er et le 31 mai 1997, sous la direction de deux des trois nouveaux leaders du dissident «Sentier Rouge», Feliciano et Artemio. Selon des sources dignes de foi, confirmées par la même police nationale, les différents comités régionaux ont approuvé le 25 mai 97 un plan stratégique appelé à être mis en pratique en juin. Ce qui c’est dramatiquement vérifié depuis. Des témoins affirment que dans les zones attaquées par le SL, les colonnes ne sont pas uniquement formées de «militants restés en guerre», mais aussi de jeunes garçons et filles venus grossir les rangs.

L’opportunité gâchée

Pour la sociologue péruvienne Carmen Rosa Balbi, la faillite du modèle économique péruvien du président Fujimori fait que les projets liés à la violence sont devenus «plus attractifs» pour tout un secteur de la population. La solution militaire et définitive pour mettre un terme à l’occupation du MRTA de la résidence de l’ambassadeur du Japon, en avril 1997, a, selon elle, largement gâché une opportunité de mettre fin à la violence dans le pays.

Une opinion que nombre de Péruviens ressentent confusément ou affirment clairement: Dans une interview accordée à l’APIC au lendemain de l’action sanglante des forces de l’ordre contre le MRTA, César Hildebrandt, l’animateur de «En Persona», l’un des programmes TV politico-économico-culturel les plus écoutés du Pérou, relevait: «La guérilla ou toute autre personne intéressée au changement social pourrait bien tirer de cet acte la leçon suivante: avec l’Etat péruvien, il est impossible de négocier. J’ai peur que la leçon morale de tout cela soit celle de la culture de la violence plutôt que la vertu de la négociation».

Ces 18 dernières années, la violence et la guerre ont laissé entre 30’000 et 40’000 morts selon les sources, et causé pour quelque 25 milliards de dollars de dégâts matériels.

Le couloir de la misère

La sociologue Carmen Rosa Balbi trace sur la carte ce qu’elle nomme le couloir de la misère dessiné par le SL: Ayacucho, Huanta, Huanuco, Junin, Cerro de Pasco, Ucayali, San Martin, La Mar, l’Alto Huallaga et La Libertad, sans oublier Lima. Des régions qui partent du nord au sud du pays, situées entre la partie centrale et les zones tropicales péruviennes, jusqu’à Tingo Maria, principal axe d’où se développe et part la réorganisation du SL, un lieu de prédilection et de négociations pour les narcotrafiquants. C’est du reste dans ces différentes parties du pays que le gouvernement a prolongé, en janvier 1998, l’état d’urgence dans les provinces et districts de six Départements du centre et du sud du Pérou, y compris Ayacucho, où le SL a commencé sa lutte armée en 1980.

Toutes sont des régions et des provinces d’une extrême pauvreté, constate Carmen Rosa Balbi. Dans la province de Junin, 90% de la population est dépourvue des services de base: l’eau et l’électricité. A Huanuco (Ayacucho), 13 enfants sur 100 sont dans l’obligation de travailler et seules 8 personnes sur 100 peuvent se targuer d’avoir un métier. Quant au niveau de dénutrition, il atteint des sommets dans les régions de Huanta (Ayacucho) et de La Mar. C’est aussi là que les niveaux d’éducation et de santé sont les plus bas du Pérou.

Pour l’un des responsables des «rondas», groupes de paysans d’autodéfense utilisés par l’armée, le SL gagne effectivement du terrain en profitant de l’extrême misère et du terrible malaise social.

Le triste constat des évêques péruviens

Dans une déclaration faite en octobre dernier, la Conférence des évêques péruviens mettait à son tour en garde et dénonçait: «Les institutions démocratiques du pays sont en perdition, discréditées et rongées par des luttes internes. A l’appui, les évêques citaient une étude du programme des Nations Unies pour le développement selon lequel 49,5% de la population du Pérou vit avec moins d’un dollar par jour. Les pauvres, écrivaient-ils dans une lettre pastorale, ne bénéficient pas du développement actuel du pays. Le problème du chômage est encore aggravé par les entreprises nationales, pénalisées face à la concurrence que livre le puissant capital étranger, encore favorisé par l’ouverture sans restriction au commerce extérieur.

Les chiffres laissent en effet songeur. Près de la moitié des 26 millions de Péruviens vivent dans une extrême pauvreté. Il y a une dizaine d’années, la retraite perçue par une institutrice lui permettait de vivre modestement chaque mois. Aujourd’hui, l’allocation perçue ne lui permet guère de passer le cap de la semaine. 75% sont victimes du sous-emploi, entre 30 et 40% de la population ne jouit d’aucune assistance médicale. Sans parler des 2 millions d’analphabètes et de la disparition des organisations syndicales voulue par le président Fujimori, confie à l’APIC le congressiste Javier Diez Canseco.

Pour Carmen Rosa Balbi, le gouvernement porte une lourde responsabilité. Les autorités, dit-elle, ont commencé par nier la recomposition du SL, bien réelle pourtant. Or cette négation empêche le pays de faire une réflexion sur le lien entre le problème économique et la réapparition de la subversion, alors même que les agents de la Dincote (services de renseignements) ont donné l’alerte depuis belle lurette. Selon la sociologue de Lima, la violence n’atteindra heureusement plus l’envergure des années passées, parce que le SL a tout de même été fortement touché et que la grande majorité de la population repousse la terreur. «Mais cela n’est pas une raison pour se mettre des œillères face à la nouvelle escalade terroriste que vit le pays». (apic/pr)

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