«J’ai vu la misère de mon peuple!»
Paris, 7 avril 1998 (APIC) Des communautés paroissiales et leurs pasteurs ont accueilli ces dernières semaines en France des «sans-papiers» dans leurs locaux. Beaucoup de gens, croyants ou non, s’interrogent: pourquoi cet asile ? Et pourquoi dans les églises ? Le Comité épiscopal des migrations, présidé par Mgr Jean-Charles Thomas, évêque de Versailles, répond à ces questions tout en demandant aux catholiques français de prendre au sérieux ce cri de Dieu dans la Bible: «J’ai vu la misère de mon peuple!».
Première précision: les «sans-papiers» qui ont demandé l’asile à l’Eglise sont des hommes et des femmes originaires des pays pauvres (Afrique sub-saharienne, Maghreb, Turquie, pays asiatiques). Beaucoup sont célibataires, mais gardent des solidarités avec leur famille restée au pays à laquelle ils envoient une part de ce qu’ils peuvent gagner en France. Certains, précise le texte, sont déboutés du droit d’asile, mais expriment «des craintes justifiées» en cas de retour dans leur pays.
Ces hommes et ces femmes, qui sont là depuis longtemps, ont mis tout leur espoir dans l’opération de régularisation décidée par le gouvernement français en juin 1997. " Ils ont fait confiance à l’administration en lui remettant toutes les données de la situation, explique le Comité épiscopal. Certains ont reçu de la Préfecture une invitation à quitter le territoire français alors qu’ils étaient en situation régulière dans le passé. Leur déception est grande. C’est la ruine de leur projet, l’incertitude sur leur avenir, l’échec de l’aventure qu’ils ont tentée en venant jusqu’à chez nous. «
Pourquoi dans les églises ? Et pourquoi y sont-ils accueillis ? Dans cette situation, lorsque les portes de l’administration se referment, les églises apparaissent aux sans-papiers comme «l’ultime recours», car «ils savent que rien de ce qui touche la dignité de l’homme n’est étranger à l’Eglise», relève le document. Accompagnés depuis longtemps par des chrétiens dans leurs démarches, ils espèrent attirer l’attention de l’opinion publique sur la détresse de leur situation et amener les pouvoirs publics à revoir leur dossier en vue d’une régularisation.
Les motivations de cet accueil sont enracinées dans la tradition de l’Eglise
Les chrétiens qui ont accueilli les sans-papiers «ont pris le risque de l’hospitalité parce qu’ils avaient compris leur souffrance». Toutefois, la question posée en juillet 1996 par le Conseil d’Eglises chrétiennes en France demeure : «Dans une société laïque et sécularisée, les églises ont-elles à devenir les seuls sanctuaires où se réfugient ceux qui veulent clamer leur détresse ? «Les chrétiens, répond le Comité épiscopal, ont la conviction que leur relation au Christ est engagée dans cet accueil et dans ces nouvelles relations de solidarité avec des " sans droits " : " J’étais un étranger et vous m’avez accueilli. " (Mt 25).
Quand elle accueille les sans-papiers, l’Eglise n’est donc pas en dehors de sa mission. Jean Paul II le proclamait dans son message pour la Journée des Migrants de 1996 : «En tant que sacrement d’unité, l’Eglise est le lieu où les immigrés en situation illégale sont reconnus et accueillis comme des frères». La plupart du temps, les hôtes des paroisses se sont engagés à respecter le libre exercice du culte et la prière des fidèles dans les églises. Les salles qu’ils occupent sont attenantes au sanctuaire . Le comité épiscopal relève qu’une telle décision est difficile à prendre. Il ajoute qu’il n’est «pas admissible que les communautés paroissiales soient mises devant le fait accompli par les sans-papiers «.
Des instances de liaison avec les préfectures ont été mises en place pour une révision des dossiers. Un dialogue «clair et fraternel» s’est instauré entre ceux qui accueillent et ceux qui sont accueillis. «De si loin que viennent ces sans-papiers, ils sont devenus le prochain de ceux qui ont accepté de leur offrir l’hospitalité «, note la déclaration.
Un signal d’alarme
Quelle signification donner à cette présence des sans-papiers dans les églises ? C’est «un signal d’alarme «, répond le comité épiscopal. Et de rappeler qu’une partie des «nouvelles mobilités internationales» sont causées par l’extrême misère dans laquelle vivent certains pays, ainsi que par «les atteintes aux droits essentiels de la personne humaine qui sont le lot de nombreux peuples. Les sans-papiers donnent un visage à cette souffrance. Ils sont le cri du tiers monde venant retentir jusqu’au coeur de nos sociétés».
Le comité épiscopal des migrations cite des chiffres «qui parlent d’eux-mêmes»: dans l’Union Européenne, le produit intérieur brut par habitant s’élève à près de 20’000 francs suisses contre 1100 francs dans de nombreux pays d’Afrique d’où viennent les «nouveaux migrants». Beaucoup d’entre eux venus travailler en France envoient la majeure partie de leur salaire à leur famille restée au pays, et rendent ainsi possibles des initiatives de développement dans leur pays d’origine. Une solidarité qui «mérite respect et considération «, souligne le comité épiscopal, qui invite à «y découvrir un appel à notre propre solidarité «.
Le Comité épiscopal des migrations apporte son soutien aux communautés catholiques qui accordent leur hospitalité aux sans-papiers et à tous ceux qui travaillent à ce qu’ils soient reconnus. A la suite du Conseil d’Eglises chrétiennes en France, il demande une large régularisation tenant compte des impératifs de la solidarité, spécialement en faveur des célibataires.
Cette régularisation " large " ne répond pas aux seules exigences de la solidarité. «Elle paraît également raisonnable , affirme le document : de nombreuses personnes non régularisées ne pourront être reconduites à la frontière et risquent de retomber dans la clandestinité. Cette situation peut être cause de manifestations de désespoir préjudiciables à l’ordre public.
Vers le co-développement
Conscient du «nécessaire respect de la loi», le Comité exprime deux souhaits: d’abord, «que la procédure de régularisation tienne compte davantage des possibilités contenues dans la législation prochainement votée, notamment en matière d’asile territorial et de durée de séjour sur le sol français»; ensuite, «que la politique de co-développement récemment proposée dans un rapport remis au Premier ministre puisse être rapidement étudiée et adoptée», car «elle permettrait un partenariat entre pays d’origine et pays d’accueil et prendrait en compte le soutien que les migrants présents en France peuvent apporter au développement de leur pays «.
Un peuple nouveau
Le Comité épiscopal pour les Migrations, qui travaille avec d’autres associations et mouvements d’Eglises chrétiennes qui ont pour objet la solidarité entre les peuples, se dit prêt à se joindre à ceux-ci pour dialoguer avec les responsables politiques sur les moyens de répondre à l’appel des sans-papiers «dans l’optique de la solidarité et de la sagesse».
En ce temps de montée vers Pâques, le Comité appelle les communautés catholiques à réfléchir sur la manière dont elles peuvent mieux connaître, rencontrer et soutenir ces " personnes sans-droits «. Il rappelle que le Christ, par sa mort sur la croix, «a détruit le mur de la haine» qui tient encore les peuples repliés sur eux-mêmes, et qu’en ressuscitant il a donné naissance à un peuple nouveau où chacun peut entendre cette Bonne Nouvelle: «Vous n’êtes plus des immigrés ou des étrangers… Nous sommes tous membres de la famille de Dieu !» (Eph 4…) (apic/cip/com/ba)
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