Amérique latine: Un jésuite s’interroge sur le rôle de l’Eglise catholique sous les dictatures
Lima, 8 avril (APIC) Selon l’auteur d’un livre sur «l’Eglise, les dictatures et la démocratie en Amérique latine», le rôle joué par l’Eglise catholique-romaine dans la promotion des droits de l’homme et la défense de la démocratie a été «assez positif», en particulier sous les régimes militaires des dernières décennies en Amérique latine.
Dans ce livre intitulé «L’Eglesia, dictaduras y democracia en America Latina», Jeffrey Klaiber, prêtre jésuite des Etats-Unis établi au Pérou, présente le rôle joué par l’Eglise catholique durant la période des dictatures militaires depuis les années 60 et qui ont cédé le pas aux gouvernements démocratiques à la fin des années 70 et dans les années 80.
Dans une interview accordée à l’Agence de nouvelles d’Amérique latine et des Caraïbes (ALC), à Lima, au Pérou, Jeffrey Klaiber rappelle le rôle joué par l’Eglise catholique dans l’affaiblissement des dictatures militaires en de nombreuses situations. Pourtant, en d’autres, fait-il remarquer, les responsables catholiques n’ont pas su condamner publiquement les violations des droits de l’homme.
Au lieu d’être un «pilier de l’ordre établi», en de nombreux cas, l’Eglise catholique a assumé une grande part dans la «délégitimation» des dictatures. «En grande partie grâce à ce changement au sein de l’Eglise catholique, les régimes militaires qui se fondaient sur la doctrine de la sécurité nationale ne réussirent pas à devenir des Etats vraiment totalitaires comme l’Allemagne de Hitler ou l’Union soviétique de Staline».
Jeffrey Klaiber, historien renommé du catholicisme en Amérique latine, rappelle que, sur un fond de crises politiques qui divisaient les civils dans de nombreux pays, l’Eglise catholique a été l’unique institution nationale reconnue par la majorité de la population comme un lieu commun de rencontre.
La recherche d’une légitimation religieuse
En dénonçant les dictatures, l’Eglise catholique les privait de la légitimation qu’elle leur garantissait en d’autres temps. Ceci fut particulièrement important dans le cas de régimes de sécurité nationale – comme le Chili – qui de façon explicite cherchaient à se présenter comme les défenseurs de la «civilisation occidentale et chrétienne».
Certaines de ces dictatures, a précisé Jeffrey Klaiber, n’eurent d’autre choix que de rechercher une légitimation religieuse en se tournant vers des évêques catholiques ultraconservateurs ou des évangéliques fondamentalistes. C’est ce que fit le dictateur chilien Augusto Pinochet qui, sans cesser de s’identifier comme catholique, chercha un soutien auprès des pentecôtistes.
Cependant, reconnaît le jésuite, les dictateurs argentins n’eurent pas besoin de ceci puisque la grande majorité des évêques se contentèrent de dénoncer timidement la répression en privé, tout en donnant leur aval, en public, au régime de Jorge Rafael Videla et de ses successeurs.
Par ailleurs, ajoute l’historien, à l’exception de la dictature guatémaltèque dirigée par Efrain Rios Montt, qui s’entourait des symboles de sa nouvelle religion évangélique, «jamais il n’y eut une rupture totale entre les dictatures et les symboles catholiques».
Ambiguïtés
Ainsi, même lorsque l’Eglise catholique dénonçait les dictatures militaires, les aumôniers militaires continuaient de célébrer des messes en l’honneur des forces armées. L’Eglise catholique aurait dû être un instrument de promotion de la démocratie et des droits de l’homme sur le continent, a souligné Jeffrey Klaiber. Mais ceci ne fut pas toujours le cas en pratique, en raison de «nombreuses pressions externes et internes, de limitations humaines et de conditionnements idéologiques et psychologiques».
Parmi les facteurs qui ont influencé la pensée et le comportement des évêques d’Amérique latine, la papauté a joué un rôle important, en particulier depuis l’accession de Jean Paul II en 1978, qui a renforcé l’autorité et l’unité interne de l’Eglise catholique.
Dans des pays comme le Brésil, le Chili et le Paraguay, où les Conférences épiscopales avaient une vision claire du chemin à suivre pour promouvoir les droits de la l’homme et aider les civils à s’organiser, «le pape s’est limité à approuver cette ligne».
D’autres cas, surtout celui de l’Argentine, furent «plus ambigus». Même si Paul VI et Jean Paul II condamnaient la répression et les violations des droits perpétrées par les militaires, a conclu l’historien jésuite, «du moins en public, ils n’ont pas reproché à la Conférence épiscopale son silence» durant cette période. (apic/eni/pr)
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