APIC – Dossier

Trente ans après la mort de M. Luther King, son « rêve » est loin d’être réalisé

L’Héritage du Prix Nobel de la Paix dilapidé

Dallas, 10 avril 1998 (APIC) Lorsque, le 4 avril 1968, Martin Luther King s’effondra sous les balles d’un extrémiste, c’est une part du rêve de toute la communauté noire que l’on assassina. La nouvelle de sa mort provoqua des émeutes dans 125 villes des Etats-Unis, entraînant la mort de 46 personnes et 21 270 arrestations. Trente ans après la mort de Martin Luther King la discrimination et la tension raciale ainsi que les disparités économiques entre blancs et noirs alimentent toujours l’actualité. Sa veuve demande en outre la réouverture de l’enquête.

La politique raciale actuelle aux Etats-Unis a abouti à de piètres résultats. Un récent sondage le démontré: 76% des blancs estiment que les noirs jouissent des mêmes droits professionnels et éducatifs qu’eux ainsi que des mêmes facilités de logement. Ils ne sont en revanche que 49% à le penser dans la communauté noire. Confrontée à de persistants « appels au réveil », le pays reconnaît que le fossé est encore grand.

Les résultats concrets de la politique raciale que cherche à mettre en place Bill Clinton sont pour l’heure plutôt maigres, alors que les symboles actuels du dilemme racial américain ont pour nom Rodney King (le passage à tabac de ce noir par la police de Los Angeles avait déclenché une vague d’émeutes sanglantes) et O. J. Simpson, la vedette de football américain, accusé d’avoir tué sa femme et finalement blanchi par la justice. Le nom de Martin Luther King figure aujourd’hui dans le dictionnaire national. Il évoque des notions idéalistes d’intégration, d’unité et de fraternité. Le souvenir de M. L. King se dresse aussi bien comme un signe commémoratif du chemin parcouru qu’un signal d’alarme en regard du chemin qu’il reste à parcourir.

Le jugement de l’Eglise sur Martin Luther King est aussi multiple que le pays qu’il a cherché à réconcilier. Les uns l’adulent comme un héros et un prophète de la paix, tandis que d’autres ne sont pas aussi convaincus de la pureté religieuse de son message public. Pour ces derniers, la non-violence et l’amour qu’il prônait étaient davantage le fruit d’un pragmatisme dicté par les circonstances que de sa foi. Comme Gandhi, M. L. King s’en serait servi comme tactique pour gagner une bataille dans laquelle ni le pouvoir, ni le nombre ne faisaient pencher la balance. Ils pensent encore que la non-violence était l’unique moyen dont il disposait pour aboutir à la reconnaissance des droits civiques de la communauté noire.

De l’autre côté, on n’est évidemment pas du même avis. M. L. King apparaissait comme le profil type dont la communauté noire du Sud avait besoin pour s’inscrire en faux contre les propos favorables à l’exploitation tenus par de nombreux pasteurs. M. L. King a su démonter les mécanismes qui faisaient des noirs des citoyens de seconde zone, contraints de céder leurs places aux blancs dans les transports publics et de fréquenter les arrière-salles des restaurants ou les arrière-boutiques, quand ils n’étaient pas tout simplement exclus des lieux « for Whites only » (réservés aux blancs).

Le succès d’un boycott

C’est en 1955, à Montgomery, en Alabama, que naît le mouvement de résistance non-violente. Martin Luther King, âgé de 26 ans, y est pasteur depuis un an. Depuis de nombreuses années, cette ville, dirigée par un certain Jim Crow, connaît la ségrégation raciale. Jusqu’alors, la communauté noire ne s’est jamais véritablement mobilisée pour faire valoir ses droits. Cela va changer après l’arrestation de Rosa Parks, une femme inculpée par la police pour avoir refusé de céder sa place dans le bus à un blanc. « Mes jambes étaient fatiguées », explique-t-elle aux représentants de l’ordre.

La communauté noire réagit en masse et décide de boycotter les transports publics. Le pasteur King devient le porte-parole de ce mouvement. Le pasteur Robert Groetz est le seul blanc à soutenir le mouvement. Le succès du boycott dépasse toute espérance, au point que les autorités de la ville abrogent le privilège des blancs dans les transports publics. La réaction ne se fait pas attendre: les domiciles de M. L. King, d’autres dirigeants noirs et de Groetz, « l’amant des Nègres », sont la cible de plusieurs attentats.

Le pasteur King et son mouvement donnent des idées aux communautés noires du Sud. Avec l’appui du pasteur Ralph Abernathy et d’autres dirigeants chrétiens noirs, M. L. King lance une organisation pour la reconnaissance des droits civiques. la Southern Christian Leadership Conference (SCLC). « On oublie souvent que le mouvement pour les droits civiques était un mouvement d’église, observe R. Groetz. Ses responsables étaient des pasteurs et les services religieux faisaient office de rencontres de masse. »

Fils, petit-fils et arrière-petit-fils de pasteurs d’Atlanta, Martin Luther King a baigné dans l’univers de l’église baptiste noire « Ebenezer » d’Atlanta et son enseignement « évangélique fondamental ». Sa curiosité intellectuelle et son désir de comprendre la situation raciale profondément non-chrétienne du Sud le poussent à s’interroger. Sa théologie ira ainsi bien au-delà de ses racines fondamentalistes, sans l’amener pour autant à renier son héritage.

En août 63, Martin Luther King s’apprête à marcher sur Washington. L’événement au cours duquel il prononcera le célèbre « J’ai fait un rêve » reste l’apogée de sa célébrité. En 64, il reçoit le Prix Nobel de la paix et obtient la reconnaissance des droits civiques pour la communauté noire. En 65, il obtient le droit de vote pour les noirs. Si le combat de M. L. King commence à porter ses fruits dans le Sud du pays, la pauvreté, le chômage et la discrimination raciale font en revanche exploser la situation dans le Nord. Certains jeunes meneurs du mouvement non-violent commencent à perdre patience et finissent par se laisser séduire par le « black power movement ».

Un discours prophétique

En 68, M. L. King prépare l’organisation d’une campagne devant réunir communautés noires et blanches qui doit avoir lieu à Washington. A la fin du mois de mars, il arrive à Memphis pour soutenir une grève d’ouvriers sanitaires noirs. Sa popularité a pâli depuis longtemps. J. Edgar Hoover, tristement célèbre chef suprême du FBI, le traite de communiste. Pour de nombreux Américains à la peau blanche, le nom de Martin Luther King est synonyme de troubles urbains. La haine et l’hostilité auxquelles il a dû faire face ont marqué son esprit.

Lorsque dans la nuit du 3 avril 68, il s’adresse aux 2’000 personnes réunies dans le Mason Temple de Memphis, son discours prend une dimension prophétique. Après un vibrant appel à poursuivre l’oeuvre commencée, le ton se fait plus grave. « Des jours difficiles sont devant nous(…). Mais cela ne me préoccupe pas maintenant. Parce que je me suis rendu au sommet de la montagne(…). Comme tout le monde. j’aurais voulu avoir une longue vie(…). Mais cela n’est pas pour moi aujourd’hui. Je ne veux qu’accomplir la volonté de Dieu. Il m’a permis de gravir la montagne. J’ai regardé au loin et j’ai vu la terre promise. Je ne pourrai pas y entrer avec vous. Mais je veux que vous sachiez qu’en tant que Peuple, nous entrerons dans cette terre promise ».

Le lendemain soir. Martin Luther King était abattu, alors qu’il se trouvait sur le balcon du deuxième étage du motel Lorraine de Memphis.

Les évangéliques sont partagés

Trente ans après sa mort, en quoi les relations entre noirs et blancs ont-elles évolué? Cette dernière décennie a vu plusieurs mouvements évangéliques se repentir publiquement de leurs attitudes raciales passées. Parmi eux, les pentecôtistes, les baptistes du Sud et les Promise Keepers. Don Argue, président de l’Association évangélique nationale (AEN), pense qu’il reste néanmoins, parmi les évangéliques blancs, une « incapacité persistante à comprendre la question raciale ». « La question du racisme est à l’ordre du jour dans chacune des communautés noires que je visite. Par contre, lors de rencontres organisées par des blancs, ce sujet n’est quasiment jamais abordé. J’en conclus que c’est parce que les Afro-américains sont confrontés à une forme de racisme continu et sont plus fréquemment tenus de justifier qui ils sont que leurs compatriotes blancs ».

Si le rêve de Martin Luther King demeure l’idéal par lequel les chrétiens et les Etats devraient mesurer leur progrès dans les relations raciales, qu’en est-il dans les faits? Bien qu’un grand nombre de congrégations américaines soient intentionnellement devenues pluri-culturelles, de nombreuses églises locales donnent encore l’exemple d’une ségrégation raciale aux Etats-Unis.

Sur cette question aussi, les avis sont partagés. Les uns estiment qu’il ne s’agit pas forcément d’une mauvaise chose, la perspective d’intégration raciale de M. L. King étant jugée trop idéaliste et ne tenant pas compte des facteurs culturels, traditionnels et historiques. Pour les autres, cette séparation affaiblit la position de l’Eglise. Ils déplorent le confort dans lequel se complaisent les deux communautés aujourd’hui. Il n’en reste pas moins que les évangéliques ont mûri – tardivement – dans leur compréhension du personnage.

La plupart ont compris que l’Evangile impliquait un engagement crucial. Ils ont reconnu l’extraordinaire contribution de M. L. King et des autres pionniers des droits civiques. « Je sais que de nombreux progrès restent à accomplir, mais je crois qu’aussi longtemps que nous poursuivons le rêve. c’est à Dieu que nous plaisons », affirme l’un d’eux. (apic/spp/pr)

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