Faire comprendre «l’épaisseur» du fait religieux
Paris, 13 avril 1998 (APIC) Pour débattre du dialogue difficile entre religions et médias, l’Association des journalistes de l’information religieuse (AJIR) avait convoqué pour une journée de travail à Paris, non seulement le gratin de la profession, mais aussi de hauts représentants des diverses religions. La discussion a tournée sur la nécessité de comprendre et de faire comprendre «l’épaisseur» du fait religieux.
L’objectif de cette rencontre parisienne était de dépasser les oppositions frontales entre journalistes et représentants des religions pour forger une pédagogie nouvelle de l’information religieuse. De fait le public attend de plus en plus qu’on lui explique de manière intelligente les tenants et aboutissants des grandes religions. Pour preuve la série télévisée «Corpus Christi» dont le succès en 1997 a étonné les auteurs eux-mêmes et conduit à une nouvelle diffusion cette année.
Pour le sociologue Jean Louis Schlegel, les médias, surtout la télévision, accordent trop peu de place aux aspects doctrinaux. Les quotidiens, libérés de l’audimat, font mieux que les hebdomadaires, estime-t-il. La cause principale de ce problème semble être l’inculture religieuse de nombreux journalistes.
Le spécialiste des médias Dominique Wolton va plus loin lorsqu’il remet en cause les stéréotypes laïcs de nombre de rédacteurs en chef qui ne se sont pas départis d’une hostilité sourde envers la religion. Le nombre de journalistes politiques est inversement proportionnel à l’importance réelle de la politique. Par contraste celui des informateurs religieux est trop faible. Dominique Wolton reconnaît cependant la difficulté à articuler convenablement la logique de la foi à celle de l’image. Mais reléguer l’information religieuse aux seules chaînes thématiques représente un sérieux danger. Cette information doit être traitée dans les médias généralistes. «Encore conviendrait-il qu’elle ne soit pas confinée au ’mille-feuilles’ du dimanche matin. C’est une bataille à mener au niveau de l’Europe.
Le fait religieux ne se limite pas à sa mécanique sociale
Pour le cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, le fait religieux ne se limite pas à ses seuls mécanismes visibles, en privilégiant la mécanique sociale. Rendre mieux perceptible la profondeur du fait religieux, serait rendre service à beaucoup de gens. Les analyses courantes ignorent les faits de société en profondeur et les facteurs de longue durée. «La médiasphère réduit la durée à l’instant. Notre société n’a plus de mémoire, elle est raplatie sur elle-même. Or la référence religieuse est d’abord une référence historique à l’origine et à l’achèvement». L’archevêque de Paris invite à un nouveau journalisme, presque impossible, concède-t-il, qui s’attache à un travail de fond accessible au plus grand nombre, instrument d’éducation et de réflexion qui n’accélère pas l’étourdissement ambiant.
Le cardinal Lustiger accorde cependant un satisfecit pour le traitement télévisuel des Journées mondiales de la Jeunesse, en août dernier à Paris. Les journalistes ont plus fait alors acte de médiation que de médiatisation, en donnant à voir avec sympathie, sans juger.
La fin des idéologies
Jacques Julliard, rédacteur en chef du Nouvel Observateur, remarque que depuis la fin des idéologies, le fait religieux paraît plus déterminant que le politique. Citant le philosophe Maurice Clavel qui évoquait un «journalisme transcendantal», mêlant deux univers habituellement séparés, il se demande s’il est possible de parler du religieux en dehors de la chronique religieuse et comment celle-ci peut ne pas parler des institutions religieuses ? Pas simple. «Le journaliste, historien de l’instant, peut-il rejoindre l’historien de la longue durée ?
«Quelque chose de notre message ne passe pas», reconnaît le rabbin Gilles Bernheim. «Quand la communauté juive défend des intérêts propres, il est vital pour nous d’expliquer les enjeux de nos pratiques religieuses en termes citoyens. De meilleures relations avec le non-juifs enrichissent la laïcité bien comprise». Illustration avec le respect du Shabat, dont l’enjeu est de se mettre en retrait pour faire toute la place à l’autre dans sa différence.
Judaïsme et protestantisme sont mieux vus dans les médias que le catholicisme, constate Olivier Abel, de l’Eglise réformée de France et initiateur des «Nuits de l’éthique». Les journalistes ont cependant du mal à se départir de trois clichés: la femme pasteure, libérée et progressiste; le pouvoir protestant et le puritanisme. Il souligne par ailleurs la nécessité de rompre avec «l’idéologie du direct». «Pour donner un sens, il faut prendre du temps. Les religions sont aussi des machines à ralentir le temps qui s’accélère.»
Enseigner les religions à l’école?
Il s’agit aussi de dépasser l’opposition entre positivisme réductionniste et irrationalité croyante. Rouvrir, au nom même de la laïcité, les portes de la connaissance. Pourquoi pas en enseignant les religions à l’école. Une demande de plus en plus forte, y compris de la part des syndicats d’enseignants.
Pour Soheib Benkeich, grand mufti de Marseille et auteur de «Marianne et le Prophète», la méconnaissance du fait religieux frappe l’islam de plein fouet, y compris parmi les musulmans. Ceux-ci «dénoncent trop facilement un complot des médias occidentaux contre l’islam. A tort. Ils font ainsi l’économie d’un effort d’analyse, visant à comprendre pourquoi le discours musulman actuel n’est pas pertinent.» La situation chaotique de l’Islam en France et l’impossible unité des musulmans de l’hexagone ne font que confirmer les préjugés qui leur sont défavorables. (apic/jcn/mp/ba)
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