La Communauté Sant’Egidio a 30 ans
Bruxelles, 27 avril 1998 (APIC) Le professeur Andrea Richard était le 24 avril à Bruxelles pour présenter la version néerlandaise d’un livre-interview consacré à la Communauté Sant’Egidio, qui fête ses 30 ans. Il fut en effet à l’origine de cette communauté catholique, fondée à Rome en 1968 et qui compte aujourd’hui 15’000 membres ou collaborateurs à travers le monde. Bilan avec cet historien de métier et professeur à l’Université romaine «La Sapienza».
Il y a 20 ans, on connaissait à peine cette Communauté en dehors des quelques villes italiennes où elle s’était implantée. Elle est davantage connue depuis dix ans. C’est elle, en effet, qui a pris le relais du Vatican pour organiser chaque année, dans le sillage de la rencontre convoquée par le pape en octobre 1986 à Assise, une grande rencontrer internationale de responsables des grandes religions. La prochaine aura lieu à Bucarest en septembre de cette année. Puis, le nom de Sant’Egidio a été mêlé de près à plusieurs négociations diplomatiques d’accords de paix, à commencer par celui du 4 octobre 1992, qui a mis fin à la guerre civile du Mozambique.
La paix passe par le travail social
Cette publicité internationale ne satisfait qu’à moitié le fondateur. «Nous sommes hélas plus connus pour notre travail sur la scène internationale pour faire avancer la cause de la paix que pour notre travail sur le terrain quotidien pour faire reculer la pauvreté. Or, l’un ne va pas sans l’autre. Nous ne voulons donc pas qu’on attende trop de nous pour résoudre les conflits. Car, si beaucoup de gens peuvent faire la guerre, beaucoup aussi peuvent faire la paix».
Et le professeur Richard d’évoquer les négociations en cours au Kosovo, où la Communauté vient d’obtenir un accord sur l’Enseignement. Selon cet accord, trois Facultés seront restituées par les Serbes aux Albanais. «Mais le problème de fond demeure, note A. Richard. Autonomie du Kosovo ou indépendance ? Tant que ce problème n’est pas résolu, des tensions énormes vont subsister. Avec un risque de guerre civile, d’ailleurs accru par un trafic d’armes étonnant dans la région.
L’accord sur l’école n’est donc qu’un aspect parmi d’autres. Mais il implique un enjeu de taille: comment construire entre les deux communautés un espace interculturel. Va-t-on couper l’Université de Pristina par un nouveau mur de Berlin, ou va-t-on s’engager à faire oeuvre commune pour l’enrichissement culturel de tous?» Optimiste ? «Dans mon espoir, je ne me cache jamais les difficultés des rencontres humaines. C’est pourquoi je plaide tellement pour le mariage entre la grande politique et ce que j’appelle : la politique de la réalité sur le terrain. Au Kosovo, la réalité n’est pas la volonté de paix. Une partie veut la victoire sur les Albanais, et l’autre l’indépendance par rapport à la Serbie. Or, il n’est pas possible de remporter deux victoires opposées sur un même enjeu. Donc il faudra que les conceptions évoluent. Le plus difficile, c’est de passer d’un esprit de vengeance à la réconciliation. C’est pourquoi l’action pour la paix doit s’inscrire dans un cadre de travail social. Nous y sommes aussi engagés au Kosovo».
Le défi permanent
Le succès des négociations menées par l’intermédiaire de Sant’Egidio entre le gouvernement mozambicain et la guérilla n’a pas grisé la Communauté. Elle s’est gardée d’en tirer parti pour proposer de nouvelles médiations ailleurs. Elle n’aurait fait ainsi que décharger les parties en conflit de leurs responsabilités, sans avoir elle-même de quoi jouer un rôle efficace sur le terrain.
«Nous n’avons d’autre intérêt que la paix, souligne Andrea Richard: la paix que les gens ou les peuples concernés voudront bien s’accorder. Nous ne voulons pas nous instituer en médiateurs. Nous n’en avons pas les moyens politiques. Nous ne pouvons tirer notre pouvoir que de notre faiblesse. Et c’est vrai à tous les niveaux : dans le combat pour la paix, pour la justice sociale, pour les valeurs éthiques, pour le dialogue interreligieux. C’est là qu’est pour nous le défi permanent. Car, quand on veut la paix, il faut accepter de parler avec les assassins ou avec les hommes de guerre. Sur le terrain, ceux qui doivent faire la paix ne sont jamais des anges. Et il y a souvent plus de deux parties en conflit. Nous vivons dans un monde compliqué, où les tensions ont tendance à se fragmenter davantage».
On dit parfois que, sur le plan diplomatique, Sant’Egidio fait le travail dont le Vatican n’a pas voulu. Le professeur Richard réplique avec le sourire: «Cela ne me déplaît pas qu’on le pense. Mais franchement, personne au Vatican ne nous a demandé quoi que ce soit. Bien entendu, nous avons des rapports avec le Saint-Siège. Mais il n’y a pas de concertation entre nous sur de pareils sujets. Ceci dit, Rome, c’est petit. On se connaît. Donc, on se parle. Le Vatican n’est d’ailleurs pas notre seul interlocuteur : nous avons également des contacts avec plusieurs ministères des Affaires étrangères».
Les textes ne font pas l’histoire
Une rencontre qui réjouit d’avance le professeur Richard sera le nouveau sommet «Hommes et religions» que la Communauté organisera, en septembre, pour la première fois en terre orthodoxe: à Bucarest, en Roumanie. Commentant l’enjeu de cette rencontre, l’historien romain laisse une nouvelle fois deviner en quoi son espérance d’homme «réaliste» se démarque du simple «optimisme» :
«Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’ocuménisme est en recul. Les chrétiens sont plus unis qu’on ne le dit. Au fond, ce qui divise les orthodoxes et les catholiques, par exemple, c’est peu de choses. Il suffit de voir jusqu’où vont les accords signés à Balaman au Liban entre orthodoxes et grecs-catholiques. Mais mon métier d’historien m’a appris que ce ne sont pas les textes qui font l’histoire. Les accords ocuméniques jusqu’ici n’ont été que des accords théologiques. En cette fin de XXe siècle, nous assistons à la fin de l’oecuménisme des négociations. La difficulté n’est pas de faire des textes, mais de faire évoluer tout un peuple, où catholiques et orthodoxes ont cimenté leurs identités respectives par la lutte! Seule manière d’en sortir: promouvoir la solidarité concrète entre chrétiens. «Voilà pourquoi je me réjouis de la rencontre de septembre à Bucarest».
Le fondateur de la Communauté de Sant’Egidio n’entend pas réduire le dialogue entre les religions à l’oecuménisme entre chrétiens. Mais une fois encore, il prône le réalisme: «En vingt ans de mariage, on n’arrive pas à changer son conjoint, ni ses enfants. Et vous voudriez, en quelques mois, changer des siècles de civilisation?» (apic/cip/pr)
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