«En cas de danger de mort, les biens deviennent communs»
Indaiatuba (Brésil), 27 avril 1998 (APIC) Des évêques brésiliens légitiment l’invasion des supermarchés qui se multiplient dans le Nord-Est à cause du manque de nourriture provoqué par la sécheresse. Pour ces évêques, les affamés, en cas d’extrême nécessité, peuvent voler ce qui est à leur portée. C’est d’abord au gouvernement de faire son devoir: réaliser la réforme agraire et distribuer, en cas d’urgence, des aliments aux victimes de l’injustice sociale.
Réunis à Indaiatuba (Etat de Sao Paulo) pour l’Assemblée annuelle de la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) – depuis le 22 avril jusqu’au 1er mai – près de 300 évêques doivent traiter principalement du thème du rôle des laïcs dans la vie de l’Eglise. Ils ont été rattrapés par la réalité quotidienne. Des évêques dénoncent vertement la politique du gouvernement qui, à leurs yeux, est le grand responsable de la situation de misère et de faim que vit une nouvelle fois le Nord Est.
La lenteur du gouvernement est affligeante
Mgr Orlando Dotti, évêque de Vacaria, dans l’Etat de Rio Grande do Sul, qui a participé durant quatre ans à la Commission pastorale de la Terre (CPM), estime que le gouvernement brésilien n’a démontré aucune disposition politique de résoudre véritablement les problèmes urgents qui affament la population la plus pauvre. «La lenteur du gouvernement est si grande qu’elle provoque nécessairement les occupations de terre et l’invasion des supermarchés. Au lieu d’envoyer l’armée pour empêcher les familles d’envahir les grands magasins, le gouvernement devrait plutôt se servir de l’armée pour distribuer des corbeilles de nourriture».
L’évêque dénonçait ainsi la décision du gouvernement de Brasilia d’envoyer des troupes pour protéger les grands hangars de la Compagnie nationale de biens de consommation (CONAB) dans le Nord-Est. Le recours à l’arméée a été déclenché il y a deux semaines, quand des affamés ont retiré 17,5 tonnes de nourriture d’un grand hangar situé dans la ville d’Afogados da Ingazeira, dans l’Etat de Pernambuco. La semaine dernière des milliers de paysans ont également envahi et pris la nourriture de supermarchés dans les Etats du Ceara, d’Alagoas, de Pernambuco et de Rio Grande do Norte.
Déjà saint Thomas d’Aquin disait la même chose…
Lors d’une interview réalisée durant l’assemblée de la CNBB, Mgr Dotti a rappelé la doctrine sociale de l’Eglise qui ne condamne pas des actions de ce genre en cas d’extrême nécessité. «On n’a pas le droit de laisser mourir de faim. En cas de danger de mort, tous les biens deviennent communs. Cette prise de position, ajoute-t-il, n’est pas une invention des évêques brésiliens. Déjà saint Thomas d’Aquin, au Moyen-Age, affirmait que le droit de tuer la faim pour sauver une vie devient supérieur aux autres droits. Le document «Gaudium et Spes», élaboré par le Concile Vatican II, a renforcé cete thèse. Interrogé si sa déclaration n’allait pas encourager d’autres invasions de supermarchés, l’évêque de Vacaria répond: «S’il y a des invasions, c’est parce que les droits élémentaires du peuple ne sont pas respectés. J’accuse les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire pour la situation dans laquelle se trouve le peuple. Ces pouvoirs sont également responsables des conflits pour la terre. Les députés jusqu’à ce jour n’ont pas encore proposé une réforme agraire au sens classique du terme. Les juges défendent toujours la cause des propriétaires riches sans se préoccuper de la vie des pauvres. Et le gouvernement fédéral paraît totalement immobilisé» .
L’avis d’un archevêque nordestin
Mgr Marcelo Pinto Carvalheira, archevêque de Joao Pessoa (Paraiba), a également affirmé jeudi dernier que la doctrine sociale de l’Eglise légitime des attitudes extrêmes lorsque la vie des personnes est en jeu. «Il vaut mieux tuer la faim du peuple que le maintien économique d’un supermarché», a-t-il répondu aux journalistes qui l’interrogeaient sur les événements survenus dans sa région. Il a ajouté. «Quand le peuple est désespéré, il avance la main sur ce qui lui est proche. La réforme agraire n’est absolument pas prise en compte par le gouvernement».
Le président de la Centrale Unique des travailleurs (CUT), Vicente Paulo da Silva, se déclare de son côté disposé à appuyer les chômeurs dont le taux atteint 18,2% en mars 98 dans le grand Sao Paulo, soit 1,5 million de personnes. «Nous n’allons pas encourager directement les invasions des supermarchés: Mais si le gouvernement ne prend aucune initiative pour venir au secours des affamés, qu’il s’attende bientôt à ce que de telles actions aient lieu dans les grands centres urbains de Sao Paulo et Rio de Janeiro».
Le Mouvement des paysans sans terre se fait menaçant et déclare pour sa part envisager d’organiser lui-même des invasions de supermarchés dans le Nord-Est, si le gouvernement ne distribue pas des vivres et n’organise pas des travaux communautaires pour ceux qui sont victimes de la sécheresse. Un des coordinateurs de MST, Gilberto Portes, a déclaré à la presse: «Les travailleurs ruraux ne vont pas mourir de faim et de soif. S’il le faut, nous irons chercher la nourriture là où elle se trouve». (apic/ppl/ba)
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