APIC – INTERVIEW
Rencontre avec le Grand Rabbin Safran, témoin de l’histoire des relations judéo-chrétiennes
Des Suisses engagés face à l’holocauste
Jacques Berset, Agence APIC
Genève, 4 mars 1998 (APIC) A l’âge de 29 ans, dans une époque troublée, Alexandre Safran est nommé Grand Rabbin de Roumanie. En 1940, à Bucarest, le régime fasciste d’Antonescu, allié de l’Allemagne nazie, ne cache pas son antisémitisme. Grâce à son courage et à sa témérité, et aussi à l’aide du nonce apostolique Andrea Cassulo et de l’ambassadeur de Suisse René de Weck, il parvient à sauver une partie de la communauté juive de Roumanie.
Grand Rabbin de Genève depuis 50 ans, participant avec le futur cardinal Journet à la Conférence judéo-chrétienne de Seelisberg, il est un témoin privilégié de l’histoire des relations judéo-chrétiennes. Adoptés en 1947 dans cette localité de Suisse centrale, les « Dix Points de Seelisberg » allaient influencer de manière déterminante l’attitude de l’Eglise à l’égard de la Synagogue et contribuer à l’ouverture qui a suivi, du document conciliaire « Nostra Aetate » jusqu’à nos jours. Notre interview.
APIC: Vous êtes un survivant de la « shoah » qui a décimé la communauté juive de Roumanie, votre première patrie. Comme Grand Rabbin de Roumanie, vous avez contribué à sauver une partie des juifs du pays de l’extermination. Le nonce apostolique, l’ambassadeur de Suisse à Bucarest, le délégué du CICR, vous ont aidé…
A.S.: Pour commencer par ce qui est positif et beau, je veux parler de mes rapports, en tant que Grand Rabbin de Roumanie pendant la shoah, avec Mgr Andrea Cassulo, nonce apostolique à Bucarest. Avec d’autres, comme le protestant Karl Kolb, délégué suisse du CICR, ou le chef de la Légation suisse à Bucarest, l’ambassadeur fribourgeois René de Weck, il nous a beaucoup aidés dans les moments critiques pour sauver ceux que l’on pouvait sauver. Catholique pratiquant, de Weck, « noble représentant de la Suisse pendant la shoah en Roumanie », était en contact étroit avec le nonce Cassulo. Ressortissant d’un pays neutre, l’ambassadeur de Weck jouissait d’un grand prestige dans les milieux politiques roumains. Tous deux coordonnaient leurs actions. Leurs interventions ont contribué à alléger le sort des déportés de Transdniestrie et aidé à éviter la déportation vers les camps de la mort de Pologne des juifs de Roumanie.
De tels exemples, comme aussi l’aide reçue des ambassadeurs de Suède et de Turquie, nous montrent qu’il faut garder confiance en l’être humain: il est capable de très grandes choses. Dans la discussion qui agite actuellement la Suisse, il est bon de rappeler que des Suisses aussi se sont engagés pour sauver des juifs durant la guerre.
Dans ma maison, nous avions mis sur pied le Conseil clandestin de sauvetage des juifs que je présidais. Le gouvernement dictatorial d’Antonescu le savait. Paradoxalement, il respectait ma personne en tant que Grand Rabbin du pays, alors qu’il méprisait le « Judenrat », le Conseil des juifs de Roumanie qu’il avait lui-même mis en place en collaboration avec les Allemands. Dans le cadre historique de la shoah, la Roumanie est en effet un cas particulier. Le pays fait partie des quelques rares Etats d’où les juifs n’ont pas été déportés vers les camps d’extermination de Pologne. Mais expliquons tout d’abord le contexte historique.
Elu Grand Rabbin à l’âge de 29 ans
Lorsqu’à l’âge de 29 ans, j’ai été élu Grand Rabbin de Roumanie en 1940, près d’un million de juifs vivaient dans le pays. En dehors de l’URSS, il s’agissait de la plus importante communauté juive d’Europe après celle de Pologne, qui en comptait quelque 3 millions. On les rencontrait dans l’ »Ancien Royaume » (Moldavie et Valachie), ainsi qu’en Transylvanie, en Bukovine, dans le Banat et en Bessarabie.
Dès 1940, ce fut l’enfer pour les juifs de Roumanie. Le pays, allié de l’Allemagne, bien que formellement souverain, deviendra de plus en plus une sorte de protectorat nazi. Les mesures prises par le régime antisémite des Légionnaires issus de la « Garde de Fer », puis par le « Conducator » fasciste Ion Antonescu – furent très drastiques: la population juive fut laminée. Pour preuve, seuls 400’000 juifs (moins de la moitié) survécurent aux massacres, aux pogroms, à la déportation, aux maladies et à la famine. Sans parler des mesures économiques discriminatoires et des confiscations qui privaient les juifs de toute possibilité de gagner leur vie. Une partie des juifs furent déportés dans des conditions atroces en Transdniestrie, au-delà du fleuve Dniestr.
APIC: Vous vous êtes donc lié d’amitié avec Mgr Andrea Cassulo, le représentant du Vatican à Bucarest… Comment est-il intervenu pour sauver les juifs ?
A. S.: En effet, des liens personnels profonds se sont tissés avec Mgr Andrea Cassulo durant cette période. C’était un « prince de l’Eglise » dans le sens noble du terme. Entre nous, il y avait des sentiments d’estime mutuelle et même d’affection réciproque. Le rôle du représentant du Vatican a été crucial pour sauver ce qui restait de la population juive entre 1942 et 1944. Lorsque les Allemands ont exigé de façon très catégorique du gouvernement du maréchal Antonescu de procéder à la déportation des juifs vers les camps d’extermination de Pologne – Auschwitz, Treblinka, Maïdanek… – l’intervention personnelle du nonce apostolique a sauvé de nombreuses vies.
Cassulo était une personnalité exceptionnelle, rayonnante. Il était aussi en contact avec Mgr Angelo Giuseppe Roncalli, notre « juste parmi les nations ». Le futur pape Jean XXIII était alors délégué apostolique à Istanbul. Il était lui aussi intervenu en faveur des juifs de camps de déportation de Transdniestrie.
Mgr Cassulo prenait des risques personnels pour sauver les juifs
Je souligne que c’est la personnalité de Cassulo qui est ici déterminante, son caractère. Les Allemands de la Gestapo veillaient en face de sa résidence et prenaient des photos de tous les visiteurs. Le nonce allait si loin dans son amitié que lorsqu’il quittait Bucarest, il m’indiquait toujours où je pouvais le trouver. Mais si j’insiste sur cette personnalité exceptionnelle, c’est que d’autres responsables chrétiens n’ont pas eu le même comportement, car l’antisémitisme était fortement enraciné dans le clergé roumain, aussi bien chez les catholiques que chez les orthodoxes.
« Vous les juifs, vous êtes coupables de la mort de Jésus »
Dans un moment de très grave tension, je me suis présenté chez Mgr Cassulo. Il m’a recommandé d’aller voir l’archevêque catholique romain de Bucarest, Mgr Cisar. Ce dernier m’a fait entrer par une porte plus ou moins dérobée. Ce qu’il m’a dit quand j’ai sollicité son aide pour les juifs menacés de mort m’a sidéré: « Mais monsieur le Grand Rabbin, vous les juifs, vous êtes coupables de la mort de Jésus. Il y a une seule solution: demandez à votre communauté de se convertir au christianisme et de reconnaître la divinité de Jésus ».
Je l’ai interpellé sur le précepte de l’amour que nous avons en commun: « Comment pouvez-vous dire cela quand des gens se trouvent en danger de mort ? Comment pouvez-vous demander à mes coreligionnaires de se convertir ? Comme jadis en Espagne, nous affronterons les bûchers et nous resterons juifs ». C’est pour vous montrer la différence d’attitude entre deux personnalités catholiques, dans la même ville, à quelques mètres de distance.
Du côté de l’Eglise dominante, l’Eglise orthodoxe, ce ne fut pas mieux: elle n’est pas intervenue en notre faveur de sa propre initiative. Certains ont même collaboré volontairement au processus de persécution et d’extermination des juifs. J’ai eu des entretiens avec le patriarche Nicodème. Par formation et par la tradition de son Eglise, il était antisémite. Pour lui, les « Yids » ne méritaient que le mépris des « bons Roumains ». Une fois, lorsque je suis tombé à genoux devant lui et je me suis évanoui, il a néanmoins promis de parler avec la Reine Mère Hélène, qui nous a beaucoup aidés. Sur ma proposition, elle a d’ailleurs reçu de l’Institut de Yad Vashem à Jérusalem le titre de « Juste parmi les nations ».
La grâce frappe le métropolite Balan de Transylvanie
Quand les juifs furent menacés d’être déportés en Pologne – les convois devaient commencer d’abord par la Transylvanie, prélude à la déportation totale des juifs de Roumanie – j’ai interpellé le métropolite Balan de Transylvanie, qui était un antisémite notoire. Il se trouvait à Sibiu (pour les Allemands Hermannstadt), une ville peuplée d’Allemands et infestée par la Gestapo. Comme j’étais considéré en tant que Grand Rabbin comme le « premier otage », je ne pouvais quitter Bucarest pour me rendre à Sibiu.
J’ai vu alors l’intervention de la grâce divine qui permet des métamorphoses dans l’être humain quand il se trouve dans des « situations-limites »: Mgr Balan s’est déplacé en personne à Bucarest. Il m’a reçu dans la demeure du général Vaitoianu, ancien Premier ministre. Je l’ai mis devant ses responsabilités devant Dieu: « Quand vous paraîtrez devant le Juge Suprême, vous serez responsable de ces milliers de juifs qui vont être déportés dans votre diocèse, sous vos yeux ». Après un moment d’hésitation, il a téléphoné au maréchal Antonescu, qui l’a reçu. Le « Conducator » annulera alors l’ordre de déportation, provoquant la colère du SS Hauptsturmführer Gustav Richter, chargé de la « question juive » auprès de la légation allemande de Bucarest. C’était une action simultanée à celle de Mgr Cassulo, mais ce dernier le faisait avec bonté, avec conviction et je dirais même en vertu de sa foi en Dieu, ces prélats l’ont fait sous ma menace spirituelle et morale.
APIC: Pourquoi les Eglises chrétiennes étaient-elle généralement si disposées à accepter ces déportations et cette extermination des juifs, voire même à les justifier théologiquement ?
A.S.: La réponse vous a été donnée plus haut par Mgr Cisar: depuis l’avènement de l’empereur Constantin et l’établissement de l’Eglise d’Etat, l’Eglise chrétienne nous a rendus responsables du déicide et a fait peser sur nous la malédiction. Elle a présidé aux massacres lors des croisades, a instauré l’Inquisition. Pendant tous ces siècles, elle a éduqué les chrétiens dans ce sens, ce que l’on appelle « l’enseignement du mépris », selon le terme de Jules Isaac. Selon nous, la shoah en est l’aboutissement logique, cette fois-ci apocalyptique.
Même si depuis le « Siècle des Lumières », il y avait eu des essais de traiter les juifs dans l’égalité, regardez le procès Dreyfuss, en grande partie patronné par l’Eglise. Regardez où est arrivé le peuple allemand, héritier des Lumières, qui a offert à l’humanité Goethe et Beethoven! Si c’est seulement la raison humaine qui préside – et elle seule – à l’instauration d’une société d’équité (pour ne pas encore dire d’amour, parlons simplement d’absence de la haine), elle échouera. Parce que cette raison est simplement humaine et qu’elle est la mesure de son propre pouvoir. Elle échouera s’il n’y a pas l’appui actif de la foi. Quand on considère l’histoire des deux derniers millénaires, et ce qu’on a vécu il y a quelques décennies avec la shoah, on constate que l’absence de la foi ou sa dénaturation ont souvent prévalu.
APIC: Vous êtes un témoin privilégié de l’histoire des relations judéo-chrétiennes depuis près trois quarts de siècle, et vous avez participé à la Conférence de Seelisberg.
A. S.: Personne ne pouvait nier qu’au cœur de l’antisémitisme qui a culminé avec la shoah au cœur de l’Europe, il y avait la haine séculaire entretenue par les Eglises chrétiennes envers les juifs et le judaïsme. Il fallait trouver un remède à cette incitation à la colère contre le « peuple maudit » accusé de déicide. C’est pour faire face à l’antisémitisme que se réunirent des personnalités juives comme le Grand Rabbin français Jacob Kaplan, le professeur anglais Selig Brodetzki, le célèbre historien français Jules Isaac, et des personnalités chrétiennes comme le Révérend anglais William Simpson ou l’abbé suisse Charles Journet, qui lut un message de son ami Jacques Maritain.
Cette initiative a trouvé son origine essentiellement dans des milieux protestants des Etats-Unis et d’Angleterre. Le monde catholique a été représenté de façon impressionnante par l’abbé Journet. L’Eglise n’était pas encore arrivée au stade de reconnaître la nécessité de se repentir pour ses responsabilités face à l’antisémitisme. Seelisberg a été la préparation de ce qui allait se passer plus tard avec la déclaration conciliaire « Nostra Aetate » en ce qui concerne l’attitude de l’Eglise à l’égard de la Synagogue.
La déclaration conciliaire « Nostra Aetate » de 1965 est certes d’une très grande importance, mais en ce qui concerne les juifs, elle reste encore assez elliptique. Il y manque l’acte de repentir, qui est fondamental pour le croyant, la reconnaissance de ses fautes et de sa responsabilité.
APIC: Vous saluez la « déclaration de repentance » des évêques français, prononcée le 30 septembre dernier à Drancy, devant le mémorial dressé en souvenir des juifs déportés de ce lieu vers Auschwitz, mais cela n’est à vos yeux pas suffisant…
A.S.: Cette déclaration que nous saluons, ne parachève pas mais accomplit ce qui n’a pas été fait au Concile. Les évêques l’ont évidemment faite en tant qu’évêques français. Mais l’Eglise universelle n’est pas encore arrivée à ce niveau, certes. Nous devons toutefois relever les gestes significatifs du pape Jean Paul II, comme sa visite à la Grande Synagogue de Rome (13 avril 1986) ou la reconnaissance diplomatique complète de l’Etat d’Israël (15 juin 1994). Une reconnaissance certainement liée à toute la problématique théologique qui a nourri l’animosité et l’hostilité multiséculaires entre chrétiens et juifs depuis bientôt 2000 ans. Les premiers contacts entre Theodor Herzl, initiateur du mouvement sioniste, et le pape, nous montrent qu’à l’époque l’Eglise en était encore à un stade où elle ne reconnaissait pas aux juifs leur droit théologique au retour en Terre Promise en tant qu’Etat.
Il faut saluer la grande évolution accomplie par le pape Jean Paul II avec la reconnaissance de l’Etat d’Israël. La reconnaissance aussi de la personnalité du judaïsme, de la foi juive, de la Synagogue, par sa visite historique du 13 avril 1986. Entre-temps, nous avons tout de même eu des problèmes, notamment lors de l’installation du couvent des carmélites au camp d’Auschwitz. Il y a encore des choses qui doivent se réaliser au niveau de l’Eglise universelle.
APIC: On parle pourtant d’un « acte de contrition » de l’Eglise catholique à l’occasion du Grand Jubilé de l’an 2000, d’une déclaration sur la shoah, qui est en préparation…
A. S.: Comme je vous l’ai déjà dit, j’ai confiance en l’être humain, car l’homme est quand même le gardien de l’étincelle divine et le porteur de l’image divine, qu’il a malheureusement souvent dénaturée. Mais virtuellement l’être humain reste toujours porteur de l’image divine…
Nous attendons une telle déclaration de repentance de la part de l’Eglise universelle à l’occasion du Jubilé, mais cela dépend de l’Eglise elle-même, de l’influence du Saint-Esprit, pour utiliser le langage de l’Eglise catholique. J’ai le ferme espoir qu’un tel acte aura lieu. Ce sera un nouveau point de départ, mais pas un point final. Le point final est encore très lointain, parce que, comme nous le constatons maintenant partout dans le monde, on assiste à des réactions anti-juives.
Ce ne sont pas que des vestiges en voie de disparition, mais bien plutôt des réalités encore fortement enracinées dans l’âme de beaucoup de chrétiens. Cela ne m’étonne pas, car ce sont des processus à l’œuvre depuis près de 2000 ans. Il reste à faire un long travail d’éducation qui va prendre certainement des générations. Mais nous avons aussi cette foi humaine en la grâce divine, qui peut intervenir d’une façon soudaine et gratuite, et provoquer ce changement. (apic/be)
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