Proclamer Dieu incompréhensible, c’est laisser place à l’homme
Louvain-la-Neuve, 11 mars 1998 (CIP) «La foi chrétienne ne parle pas de l’homme, ni de Dieu, mais du rapport entre l’homme et Dieu. Quand l’Ecriture qualifie Dieu de miséricordieux, elle ne prétend pas une vérité sur Dieu, mais affirme que l’homme est l’objet de sa bonté.» Telle est la thèse présentée par le professeur Adolphe Gesché à Louvain-la-Neuve à l’occasion troisième conférence d’un cycle consacré aux «regards sur l’humain» portés par les grandes religions.
Le professeur Gesché vient de recevoir le grand prix des «Scriptores christiani» pour l’ensemble de son oeuvre, dont la série d’ouvrages publiés sous le titre «Dieu pour penser» (le mal, le cosmos, l’homme…).
Quand la Bible évoque la Création de Dieu, son Alliance ou l’Incarnation, «c’est pour que nous sachions ce qu’il en est de nous» : «Nous sommes aimés de Dieu», précise Adolphe Gesché. Et de citer saint Bernard, commentant le «Cantique des cantiques» : «Le nom de Dieu se liquéfie et se défait pour devenir Dieu-avec-nous».
Cette «soustraction» de Dieu à la connaissance humaine a été très remarquée dans la tradition chrétienne. Ainsi, la théologie dite «négative» a montré qu’on peut seulement dire de Dieu ce qu’il n’est pas: on le dit «immortel» pour marquer sa différence radicale d’avec l’homme «mortel». Au lieu de «théologie», le discours chrétien parle volontiers d’une «économie» du «salut», c’est-à-dire d’une «connaissance utile» de ce qui est offert à l’homme pour son salut. Des penseurs chrétiens des premiers siècles ont même récusé la «théologie» comme discours typique de la pensée païenne et mythique, pour lui opposer l’amour de la vraie sagesse, la «philosophie».
Dieu incompréhensible
«Nul ne peut voir Dieu sans mourir», affirme la théologie chrétienne à la suite de la Bible. Salutaire affirmation, note A. Gesché : «Proclamer Dieu incompréhensible, c’est laisser place à l’homme. Un Dieu trop compréhensible serait envahissant. Un Dieu incandescent brûlerait tout. Dieu ne se révèle à Moïse que caché : Tu ne sauras pas qui je suis. Ne t’approche pas du buisson en feu, mais marche en faisant cercle autour.» L’Incarnation ne met pas davantage Dieu à disposition de l’homme. «En Jésus, le croyant déchiffre son être en ne connaissant de Dieu que ce qu’il en découvre en Jésus», précise A. Gesché. «Le Christ introduit l’incompréhensibilité de Dieu comme clé de la compréhension de l’homme. L’amour devient alors le seul attribut positif de Dieu : c’est le seul qui ne brûle pas l’homme. Comme l’amour, Dieu reste indéchiffrable. Indéchiffrable, Dieu invite à déchiffrer l’homme autrement que dans la science commune» poursuit le théologien, qui va le montrer sous quatre aspects particuliers.
La grandeur du pauvre
D’un Dieu «incompréhensible», le christianisme en vient à affirmer «la grandeur des pauvres», relève d’abord A. Gesché. «La Grèce a admirablement parlé de l’homme, du citoyen, du héros, des êtres beaux et intelligents. Mais la Grèce n’a su parler du pauvre, du laissé pour compte, de l’économiquement inutile, des hommes mis hors cité ou hors humanité.
«Les Béatitudes, au contraire, sont la reconnaissance et l’affirmation du pauvre. Elles comportent l’exigence d’une égalité sinon d’une priorité d’attention et de respect. Dans l’Evangile, le misérable devient homme. Sa quasi-identification à Jésus-Christ a marqué un tournant de civilisation. Par la folie d’un Dieu incompréhensible, le pauvre est appelé au même destin que l’homme qui a réussi.»
L’histoire sans fatalité
Dans l’Antiquité, l’homme est sous l’emprise de la fatalité. Même les dieux y sont soumis. L’être humain peut certes, comme Antigone, témoigner d’un sens aigu de la liberté : mais tôt ou tard, cette liberté vient butter contre les forces aveugles du hasard ou de la nécessité.
Or, le christianisme a «défatalisé l’histoire», note A. Gesché avec les penseurs de l’Ecole de Francfort. Car le christianisme a introduit l’idée de «salut» au coeur de l’histoire, un salut qui paradoxalement donne au «péché» toute sa place. A. Gesché explique : «laisser entendre que l’homme est pécheur, donc que le mal dépend pour une part de l’homme, c’est lui dire qu’il peut en avoir la maîtrise : il peut ne pas commettre le mal. De coup, l’homme ne se réduit pas au mal qu’il fait, ni le criminel à son crime. Rien n’est irrémédiable.
Certes, le mal, l’injustice, le malheur débordent le péché. Mais ici encore, à l’inverse de l’Antiquité rivée au destin irrationnel, le christianisme affirme que «le mal peut être battu et abattu. Il n’y a pas à s’incliner devant lui ; l’homme a la capacité de le vaincre, avec la grâce de Dieu. Nous n’oserions pas dire que nous sommes déjà libérés du mal, mais nous sommes délivrés de sa tyrannie, de sa peur, de son envahissement.»
Dieu sans peur
Dans presque toutes les religions, constate A. Gesché, les dieux inspirent la peur et sont violents. On les apaise par des sacrifices, on conjure leur violence par la prière. Mais la peur n’engendre que la peur, et la violence n’engendre que la violence.
Or, «chose incompréhensible et folle», note le théologien, le christianisme affirme «que l’homme n’est pas fait pour la peur». «Vous n’avez pas reçu un esprit de servitude pour retomber dans la peur», écrit l’apôtre Paul aux Romains (Rm 8,15). La parole fondatrice est désormais celle de Jésus : «Je ne vous appelle plus serviteurs… Je vous appelle amis…» (Jn 15,15). Reflet d’un rapport «tout nouveau» entre Dieu et l’homme. Avec le philosophe René Girard, A. Gesché voit dans l’Incarnation «la dissolution du sacré comme violence, à cause de l’abaissement du Christ». Cette Incarnation fait découvrir un Dieu que l’on peut «traiter comme Père». Dieu «délivre de la peur» pour rendre l’homme «non violent».
La transgression de l’amour
«Dieu est amour» (1 Jn 4,8) : décidément, le christianisme propose la «transgression suprême» de l’idée de Dieu. Il annonce à l’homme, insiste le théologien : «Dieu n’est plus menaçant. Donc l’homme n’est plus menacé. Nous pouvons servir Dieu, servir les autres et nous servir nous-mêmes sans devenir une menace pour quiconque.» «Pour que Dieu soit Dieu, il faut que l’homme soit libre», a écrit un mystique musulman. A. Gesché traduit : «Pour que Dieu soit Dieu, il faut que l’homme soit non menacé. Et pour que l’homme soit l’homme, il faut que son Dieu soit libre et non menaçant, et que nous apprenions l’amitié divine qui est au coeur de Dieu et doit exister dans nos coeurs et entre nous». Certes, le théologien n’ignore pas que «toute religion reste en candidature d’être violente». Mais, rappelle-t-il, le christianisme ose «rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu». Il est donc prêt à confier au politique le soin d’aménager l’espace social pour se protéger même contre les tentations de la violence pétries de religion.
Et le professeur Gesché de conclure : «Le christianisme, c’est Dieu et l’homme qui s’inter-signifient. Ils peuvent se déchiffrer l’un dans l’autre. L’homme apprend de Dieu quelle est sa grandeur. L’homme, à son tour, peut devenir buisson ardent, non consumé, où Dieu se manifeste. Le Dieu chrétien n’est pas perdu dans une transcendance de galaxie. A Noël, une étoile, détachée des galaxies, s’est arrêtée au-dessus d’une crèche.» (apic/cip/mp)
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