Un texte d’une extrême importance
Paris, 19 mars 1998 (APIC) Le document «Nous nous souvenons: une réflexion sur la shoah» manque de courage, et on ne pouvait s’attendre à ce qu’il soit bien reçu par la communauté juive, a déclaré au quotidien catholique français «La Croix» Gerhart Riegner, vice-président d’honneur du Congrès juif mondial à Genève.
A la veille de participer du 23 au 26 mars à la rencontre annuelle de dialogue entre juifs et catholiques (qui se tiendra pour la première fois au Vatican), Gerhart Riegner reconnaît que le document romain est «d’une extrême importance». «Dès la toute première phrase le ton est donné. Cela ne peut laisser indifférent lorsque l’on sait d’où l’on vient. Cela dit, nous ne pouvons tout «aimer» dans ce texte», a-t-il déclaré à «La Croix».
Une distinction qui ne tient pas
L’objection du spécialiste des relations judéo-chrétiennes porte surtout sur la distinction entre l’attitude des chrétiens au cours des siècles et la responsabilité globale de l’Eglise, qui «ne tient pas au regard de l’histoire», a-t-il expliqué au quotidien catholique. Et de renvoyer aux actes de quelques Conciles de la fin du Moyen Age, comme Latran II (1139) ou Latran IV (1215), qui concluent à des mesures discriminatoires contre les communautés juives. Et comment imaginer, ajoute-t-il, que les chrétiens aient pu ignorer l’enseignement de certains Pères de l’Eglise ?
Plus largement, Gerhart Riegner doute que l’on puisse affirmer que des siècles d’enseignement du mépris contre les juifs n’aient pas contribué à la shoah. «On peut dire que naturellement le nazisme païen était aussi anti-chrétien qu’il fut anti-juif, dit-il, mais c’est insuffisant face à l’ampleur de l’Holocauste. Le document se contente de poser la question. Il n’ose pas y répondre. A mon avis, il aurait fallu un peu plus de courage».
L’argumentation concernant Pie XII: inopportune et inexacte
Concernant l’attitude de Pie XII, le vice-président honoraire du Congrès juif mondial dit avoir maintes fois averti lors de ses contacts avec le Saint-Siège que «si un texte d’une telle portée devait disculper Pie XII, il serait rejeté par la communauté juive». Il n’y avait pas lieu de citer telle ou telle personnalité, dit-il, regrettant de n’avoir pas été entendu. D’autant plus que l’argumentation utilisée par le document est «inexacte» : «On y affirme que l’action du pape aurait permis de sauver des centaines de milliers de vies juives, réagit-il. Les récents travaux historiques ont démontré que cette affirmation n’est pas fondée. J’ai moi-même été un de ceux qui ont vécu cette période. Dès mars 1942, j’ai transmis un mémorandum au nonce apostolique en Suisse établissant l’extermination du peuple juif en cours.»
Gerhart Riegner, qui était à Castelgandolfo quand ce texte à été promis aux partenaires juifs du dialogue, il y a de cela dix ans, comprend la déception de la communauté juive, surtout après la déclaration de repentance des évêques français. Mais il reconnaît qu’on ne s’adresse pas à tous les catholiques du monde comme on le fait dans un seul pays. Notant que l’Eglise intervient «alors que la shoah est considérée depuis trois ou quatre ans comme un fait central du XXe siècle», il conclut: «C’est la conscience universelle qui a changé vis-à-vis de la shoah. L’Eglise accompagne le changement de mentalités. Elle doit encore prendre en compte toute la réalité historique. On peut regretter qu’il ait fallu plus de cinquante ans pour que cette prise de conscience se fasse.»
Le Père Remi Hoekman: en finir avec un mythe
Il fallait en finir avec le mythe du silence du pape Pie XII, a réagi de son côté le P. Remi Hoekman, secrétaire de la Commission vaticane pour les Rapports avec le Judaïsme. Le document du Saint-Siège a voulu garder «le silence sur le silence» (du pape Pie XII) «parce qu’on en a trop parlé», a déclaré le dominicain néerlandais au journal italien «Corriere della Sera». «Notre intention a été de mettre un terme à la polémique. Le mythe du silence de ce pape l’emporte sur tout. Mais les mythes n’aident pas à comprendre», a précisé le P. Hoekman. Et d’ajouter: «Celui qui voit dans notre choix d’éviter la polémique une attitude de défense aveugle (de Pie XII) montre qu’il ne comprend pas le chemin difficile que l’Eglise catholique est en train de faire dans ce domaine». (apic/cip/cx/be)
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