APIC- Dossier
L’historien Pierre Blet publie une documentation nourrie
Pie XII : «la légende à l’épreuve des archives»
Rome, 22 mars 1998 (APIC) Pour l’historien Pierre Blet, la «légende» concernant le «silence» de Pie XII a été bâtie de «toutes pièces». Archives à l’appui, le jésuite met en lumière l’histoire de la résistance de Pie XII face au nazisme. Plus encore, toujours en référence aux archives, c’est un mensonge «pur et simple» que d’affirmer que l’Eglise a soutenu le nazisme.
«La légende à l’épreuve des archives Les accusations récurrentes contre Pie XII» le titre même de l’article de l’historien jésuite français Pierre Blet, publié dans la revue des jésuites italiens «La Civiltà Cattolica» (1998, I, pp. 531-541) annonce la couleur. Pierre Blet est le dernier survivant des quatre historiens chargés par le pape Paul VI de publier les 11 volumes d’»Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la seconde guerre mondiale». Il est également auteur d’un ouvrage publié en septembre 1997, à Paris, aux éditions Perrin, et intitulé «, Pie XII et la seconde guerre mondiale d’après les archives du Vatican».
«Une consultation sereine de cette documentation, explique Pierre Blet, fait apparaître dans sa réalité concrète l’attitude et la conduite de Pie XII pendant le conflit mondial, et par voie de conséquence l’inanité des attaques dirigées contre sa mémoire».
«Lorsque les accusations sont portées à partir d’une base de documents, il est possible, écrit-il, de discuter l’interprétation des textes, de vérifier si ces textes ont été mal compris, reçus sans critique, tronqués et sélectionnés dans un certain sens. Lorsqu’une légende est bâtie de toutes pièces, sur une oeuvre d’imagination, la discussion n’a pas de sens. La seule chose possible est d’opposer le mythe à la réalité historique établie sur des documents incontestables». Sans la nommer il s’agit ici d’une référence claire à la pièce du dramaturge allemand Rolf Hochhuth intitulée «Le Vicaire» et publiée en 1963.
Qui a travaillé sur les archives du Vatican et comment ?
De là la nécessité du travail de l’historien. «C’est dans ce but, explique Pierre Blet, que dès 1964, le pape Paul VI, qui avait été, comme Substitut de la Secrétairerie d’Etat, l’un des plus proches collaborateurs de Pie XII, autorisa la publication des documents du Saint-Siège relatifs à la guerre».
C’est alors que les Pères jésuites Angelo Martini, rédacteur à La Civiltà Cattolica (et qui avait déjà eu accès aux archives réservées du Vatican), Pierre Blet et Burkhart Schneider, professeurs d’histoire à l’Université pontificale grégorienne, ont été chargés par la Secrétairerie d’Etat de rassembler les documents relatifs à Pie XII et la seconde guerre mondiale.
Ils ont dû pour cela faire le tri entre les documents concernant le «for interne» et les documents historiques à publier, les archives de l’Eglise ayant ceci de particulier par rapport aux archives du Quai d’Orsay, par exemple, explique le P. Blet à I. Media, que les deux types de documents se retrouvent dans un même dossier (c’est pour cette raison, par respect du secret de la conscience de personnes encore en vie, que les archives du Vatican sont ouvertes librement aux chercheurs jusqu’en 1922 seulement).
Les historiens ont en outre fait appel au P. Robert Leiber, encore en vie à l’époque, et qui avait été pendant plus de trente ans secrétaire de Pie XII, bien avant donc, qu’il fût pape. C’est lui qui signala l’existence de «minutes» des lettres de Pie XII aux évêques allemands.
En 1966, le P. Robert Graham, jésuite de la revue «America», demanda des renseignements sur ce travail. En réponse, il fut lui-même mobilisé pour cette tâche.
De quel type de documents s’agit-il ?
Les archives de la secrétairerie d’Etat, explique l’historien, conservent des dossiers dans lesquels on peut suivre souvent au jour le jour, parfois d’heure en heure l’activité du pape et de ses services. On y trouve les messages et discours de Pie XII, les lettres échangées entre le pape lui-même et les dignitaires civils et ecclésiastiques, des notes de la Secrétairerie d’Etat, notes de service, rédigées par les subalternes à l’intention des supérieurs pour communiquer des informations ou des propositions, et par surcroît des notes privées, en particulier celles de Mgr Tardini, qui avait l’habitude, fort heureuse pour des historiens, de réfléchir la plume à la main».
Que contiennent donc ces 11 volumes ? Le premier volume, publié en décembre 1965, montre l’activité de Pie XII entre mars 1939 et juillet 1940, pour «conjurer la guerre». Le second volume concerne les relations du pape avec les évêques à cette période, le troisième, avec la Pologne. Les tomes 4, 5, 7 et 11 concernent «Le Saint-Siège et la guerre en Europe» et «Le Saint-Siège et la guerre mondiale». Les tomes 6, 8, 9 et 10 sont intitulés «Le Saint-Siège et les victimes de la guerre».
Dernier survivant de l’équipe, le P. Blet a consacré les années 1996-1997 à reprendre l’essentiel de ce travail dans son livre publié l’an dernier chez Perrin.
Que révèlent ces documents ?
Selon Pierre Blet, «ils rendent évidents que les efforts de la diplomatie [du Pape] pour éviter la guerre, pour dissuader l’Allemagne d’attaquer la Pologne, pour persuader l’Italie de Mussolini de se dissocier d’Hitler, ont été à la limite de ses possibilités».
Mais Pie XII, qui avait été nonce en Allemagne, n’était-il par germanophile ? «On ne trouve aucune trace, affirme Pierre Blet, de cette prétendue partialité pro-germanique qu’il aurait rapportée de sa nonciature en Allemagne». Et d’expliquer: «Ses efforts conjugués à ceux de Roosevelt pour maintenir l’Italie hors du conflit, les télégrammes de condoléances du 10 mai 1940, aux souverains de Belgique, Hollande et Luxembourg, à la suite de l’invasion de la Wehrmacht, ses suggestions audacieuses auprès de Mussolini et du roi Victor Emmanuel pour insinuer une paix séparée ne vont certainement pas dans ce sens».
Pourtant, n’est-il pas resté silencieux face aux persécutions raciales menées contre les Juifs? «Les documents, reprend l’historien, manifestent les efforts tenaces et continus du pape pour s’opposer aux déportations dont on soupçonnait de plus en plus l’issue. Le silence apparent couvrait une action secrète à travers les nonciatures et les épiscopats pour éviter ou tout au moins restreindre les déportations, les violences, les persécutions. Les motifs de cette discrétion sont expliquées par le pape lui-même, dans plusieurs discours, dans des lettres aux évêques allemands, ou dans des délibérations de la Secrétairerie d’Etat». Leurs conclusions sont que «les déclarations publiques ne servent de rien; elles ne feraient qu’aggraver le sort des victimes».
Les experts n’ont-ils pas négligé ou écarté des documents?
«En premier lieu on voit mal, répond le P. Blet, comment l’omission de certains documents aiderait à justifier Pie XII des omissions qu’on lui reproche. D’autre part, prononcer d’un ton décisif que notre édition n’est pas exhaustive, c’est poser une affirmation que l’on est incapable de prouver: pour ce faire, il faudrait comparer notre édition avec le fond d’archives et montrer des documents présents dans ce fonds et absents dans notre édition. Bien que le fonds d’archives correspondant leur soit encore inaccessible, d’aucuns se sont aventurés à prétendre donner des preuves de ces lacunes des «Actes et Documents». Ce faisant ils ont montré leur peu de familiarité avec l’exploration de ces fonds d’archives, dont ils réclament une ouverture plus large».
Un exemple de ce type d’accusations? Celle faite par un journaliste de l’absence de la correspondance entre le pape et Hitler dans les 11 volumes: inexact. On y trouve (t. 2, dernier document) la lettre par laquelle le pape notifie son élection au Chef d’Etat du Reich. «Pour le reste, si nous n’avons pas édité la correspondance de Pie XII avec Hitler, dit Pierre Blet, c’est pour la raison qu’elle n’existe pas ailleurs que dans l’imagination du journaliste». Ce dernier évoque aussi les éventuels contacts entre le nonce Pacelli et Hitler. Or celui-ci arrive au pouvoir en 1933 alors que Mgr Pacelli était rentré à Rome en 1929 où il était devenu Secrétaire d’Etat. En outre, si une telle correspondance avait existé, précise le P. Blet, on en trouverait des traces dans les archives allemandes.
De fait, l’historien souligne que la plupart des documents du Vatican sont confirmés par d’autres archives, par exemple, les notes échangées avec les ambassadeurs, ou encore des documents interceptés par les services de renseignements des belligérants. Or, jusqu’ici, leurs archives n’ont pas révélé l’existence de pièces que les auteurs des 11 volumes auraient dissimulées.
Et la fuite des criminels de guerre nazis?
Ils auraient utilisé «leur or» (le Croate Ante Pavelic par exemple), et auraient été aidés par le Vatican à fuir vers l’Amérique latine suivant une «communication d’un informateur romain digne de confiance». Or, le P. Graham a établi l’identité de cet «informateur», Scattolini, qui «vivait des renseignements tirés de son imagination», dit P. Blet (Cf. Robert A. Graham, «Il Vaticanista falsario. L’incredibile successo di Virgilio Scattolini», article de La civiltà cattolica, 1973, 3, pp. 491 et 494). Si Mgr Hudal, Recteur de l’Eglise nationale allemande à Rome, avait des sympathies connues pour le grand Reich, les ecclésiastiques romains n’en connaissaient pas moins les plans des nazis contre l’Eglise et le Saint-Siège (cf. Allocution de Pie XII, du 2 juin 1945), explique encore l’historien qui exclut pour cela toute complicité romaine envers les criminels en fuite.
A ce propos, le P. Blet reconnaît que dans la fiction d’un «quatrième Reich» qui se serait reconstitué grâce à des ecclésiastiques romains dans les pampas d’Amérique du Sud, la construction est telle qu’il est difficile de distinguer l’histoire et l’invention. «Avec le titre anglais: «Le IVe Reich», tout est dit», commente l’historien qui reconnaît à l’auteur la précision d’une Agatha Christi. «Si le recteur Hudal a fait échapper quelque gros bonnet nazi, il ne sera pas allé demander la permission du pape», s’exclame le P. Blet. Autrement dit, comment des archives du Vatican pourraient-elles en garder la trace?
Et pour ce qui est de l’attitude de l’Eglise allemande vis à vis du nazisme?
L’auteur insiste sur les minutes de la correspondance de Pie XII avec les évêques allemands, retrouvées grâce au P. Leiber. Elle confirme, affirme P. Blet, «l’opposition tenace de l’Eglise au nazisme». Pie XII ayant pour sa part le souci de «recourir à l’enseignement des évêques pour mettre les catholiques allemands en garde contre les attraits pervers du national-socialisme, plus dangereux que jamais en temps de guerre». Et de conclure: «On peut donc considérer comme un mensonge pur et simple l’affirmation que l’Eglise ait soutenu le nazisme». A l’appui, les actions des évêques Faulhaber et von Gallen, de religieux et de prêtres, et la lecture de l’encyclique de Pie XI contre le nazisme «Mit Brennender Sorge», dans toutes les églises d’Allemagne, aux Rameaux de 1937, «à la barbe de la Gestapo».
Le Saint-Siège n’aurait-il pas soutenu le IIIe Reich, par crainte de la Russie soviétique? Le pape Pie XII a fait dire aux catholiques américains, à la demande de Roosevelt, que l’encyclique de Pie XI, «Divini Redemptoris», contre le communisme, ne s’appliquait pas à la «situation présente». Il s’agissait de les convaincre, explique l’auteur, que cette condamnation de l’idéologie communiste ne devait pas empêcher les Etats-Unis de «venir en aide à l’effort de guerre de la Russie soviétique contre le IIIe Reich». «Ce sont là des conclusions irréformables», conclut le chercheur.
Les ressources des archives du Vatican étant épuisées par le travail consigné dans les 11 volumes, Pierre Blet invite les chercheurs à s’intéresser maintenant aux archives du Quai d’Orsay, du Foreign Office, du Département d’Etat et d’autres nations «qui avaient des représentants près le Saint-Siège». Par exemple, «les dépêches du ministre Osborne, lance-t-il, font mieux revivre que les notes de la secrétairerie d’Etat la situation du Vatican, encerclé dans la Rome fasciste, puis tombée sous le contrôle de l’armée et de la police allemande» (cf. O. Chadwick, Britain and the Vatican during the IInd World War, Cambridge, 1986). «En se livrant à ces recherches, non en réclamant avec arrogance une ouverture prématurée des archives du Vatican, ils montreront que c’est bien la vérité qu’ils désirent». (apic/imed/mp)
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