APIC – Interview
Brésil: Gilio Felicio, un prêtre noir nommé évêque auxiliaire de Salvador da Bahia
Pour l’intégration dans l’Eglise des valeurs venues d’Afrique
Paulo Pereira Lima, pour l’Agence APIC
Salvador, 31 mars 1998 (APIC) Le nombre des évêques noirs au Brésil n’est pas élevé. Cinq seulement sur près de 400, alors que la proportion des Noirs et des Métis avoisine le 50% de la population brésilienne. Voilà pourquoi la récente nomination par Jean Paul II du prêtre noir Gilio Felicio, comme évêque auxiliaire de Salvador da Bahia n’est pas passée inaperçue.
Les médias brésiliens ont mis en évidence la couleur de la peau du nouvel évêque, mais aussi sa lutte, comme prêtre, pour la reconnaissance au Brésil et dans l’Eglise catholique de la négritude et des valeurs humaines et religieuses venues d’Afrique au temps de l’esclavage. Mgr Gilio Felicio, dans une interview exclusive au correspondant d’APIC au Brésil, affirme vouloir poursuivre son combat , en tant qu’évêque auxiliaire à Salvador et en lien avec d’autres mouvements afro-brésiliens.
APIC: Votre nomination est-elle motif de joie pour les Noirs de l’Eglise catholique?
G. F. : Ce geste du pape est très significatif, car il montre l’effort que commence à faire l’Eglise catholique pour acquérir un visage moins uniforme, je dirais plus coloré dans la hiérarchie! Durant son histoire bi-millénaire, l’Eglise s’est montrée très faible sur ce point. Spécialement durant les trois siècles d’esclavage au Brésil, quand la période d’évangélisation a été suivie de graves injustices contre des millions de Noirs.
APIC: En arrivant à Salvador, quelle est votre priorité pastorale?
G. F. : Je viens du Sud du Brésil. Pour éviter d’être parachuté ici à Salvador, je dois nécessairement faire l’expérience d’un exode. Et apprendre des choses nouvelles avec un peuple qui a des caractéristiques culturelles différentes de celles qui existent dans l’Etat de Rio Grande do Sul.
APIC : Pouvez-vous expliquer mieux ces différences culturelles?
G. F. : Le fait que je sois noir peut aider à mieux percevoir ces différences. Il convient de se rappeler que les descendants des esclaves noirs au Brésil, venus d’Afrique, n’ont pas tous la même origine culturelle. Les premiers esclaves noirs africains arrivés par bateaux à Bahia, par exemple, appartenaient à la culture «nagô», tandis que ceux qui arrivaient plus au Sud faisaient partie de la culture bantoue. Ce sont deux grandes cultures différentes. Voilà pourquoi, en arrivant à Salvador, je dois apprendre une nouvelle culture, y prêter beaucoup d’attention avant d’entreprendre quoi que ce soit.
APIC : Durant la quatrième Conférence épiscopale latino-américaine à Saint Domingue, en 1992, le pape a fait un discours rappelant que l’Eglise a besoin de l’aide des Noirs – comme celle des Indiens – pour le processus d’inculturation soit vraiment efficace. Comment définissez-vous cette inculturation?
G: F. : L’Eglise doit annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, en valorisant et respectant la manière de penser et d’aimer de chaque peuple. En apprivoisant aussi les rêves de chaque région du monde. Dieu ne s’est pas manifesté au monde à travers une seule culture. Comme dit saint Jean: «Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire». Or pour moi il est certain que Dieu démontre sa gloire non pas de manière uniforme, ni à la seule manière occidentale, mais bien en valorisant aussi notre manière d’être noir ou d’être indien…
APIC : Comment les Noirs brésiliens agissent pour garantir un espace propre dans l’Eglise?
G . F.: Nous avons de jolies choses qui fleurissent de temps à autre. Ainsi en 1983, la messe «des Quilombos», présidée par l’évêque noir José Maria Pires, archevêque émérite de Joao Pessoa (Paraiba). C’était une messe différente, car elle utilisait des symboles de la culture afro-brésilienne. Malheureusement elle fut interdite par la Congrégation romaine pour le Culte divin et de la Discipline des sacrements. Après cette grande déception, nous avons repris courage et nous avons alors fondé un mouvement noir à l’intérieur de l’Eglise catholique, qu’on appelle les agents de la pastorale noire (APN) qui en juillet de cette année fêteront leur quinzième anniversaire. Une autre bonne chose: la Campagne de la Fraternité de 1988 sur les Noirs au Brésil, avec comme thème: «J’ai entendu la clameur de mon peuple».
APIC : Existent-ils d’autres gestes concrets qui vont dans ce sens?
G. F. : Depuis 95, un groupe de représentants de différents mouvements noirs catholiques travaillent pour la création d’un organisme directement lié à la Conférence nationale des évêques brésiliens (CNBB) . Au moment où la société brésilienne a encore l’audace, à notre époque, de dire que tout ce qui est vient des noirs n’a pas de valeur, il est important qu’un mouvement d’Eglise proclame aux quatre vents: «Noir est beau».
APIC : On affirme qu’il y a plus de lieux de Camdomblé à Salvador que d’églises catholiques. Quelles seront vos relations avec les responsables des cultes d’origine africaine?
G : F. : Je suis disposé à dialoguer. Car nous avons beaucoup de choses en commun. Une d’entre elles, est l’utilisation d’éléments communs à la culture noire. De fait, qui a davantage préservé la culture noire, durant et après la période de l’esclavage, sinon les cultes africains au Brésil? Et d’ailleurs je prétends qu’avant d’appartenir à l’Eglise ou au candomblé, nous sommes noirs. C’est sur cette base que nous devons travailler au dialogue interreligieux. Je veux essayer de promouvoir des rencontres d’études et des débats pour valoriser ce terrain commun.
APIC: Allez-vous comme évêque continuer à célébrer la messe avec des habits liturgiques africains, danser et présenter à l’offertoire des éléments de la culture afro-brésilienne, comme vous le faisiez jusqu’à présent?
G. F. : Je ne vois aucun problème à célébrer la foi et la vie en accord avec notre culture. Il est bon de se rappeler que nous avons déjà reçu du Vatican un feu vert pour faire des expériences dans le domaine liturgique, de manière à ce que l’on reconnaisse un jour officiellement un rite catholique afro-brésilien.
APIC: Cette ouverture de Rome n’est-elle pas en contradiction avec la décision de la Congrégation pour le Culte divin qui avait interdit la Messe des Quilombos?
G. F.: Oui, mais cette fois-ci, la même Congrégation a accepté notre demande faite à travers la commission liturgique de la CNBB. C’est dommage que beaucoup de personnes ignorent encore notre demande auprès de Rome, qu’il soient noirs ou blancs. Il existe même des collègues prêtres noirs qui désapprouvent totalement notre démarche. Mais nous allons de l’avant avec courage et espérance. (apic/ppl/ba)
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