Des négligences face à des faits graves, estime la présidente

Bruxelles : Le cardinal Danneels et Mgr Lanneau entendus au procès de l’abbé Vanderlyn

Bruxelles, 9 février 1998 (APIC) Le cardinal Godfried Danneels, archevêque de Malines-Bruxelles, et son auxiliaire Mgr Paul Lanneau ont été entendus lundi dans le cadre du procès contre l’abbé André Vanderlyn, ancien curé de Saint-Gilles, accusé de plusieurs faits de viols de mineurs. L’interrogatoire de la présidente du tribunal et le réquisitoire du procureur ont démontré une certaine négligence des autorités ecclésiales face à des faits graves.

Le cardinal Danneels et son auxiliaire ne s’étaient pas rendus personnellement à l’audience du 18 décembre dernier, ils s’étaient fait représenter par leurs avocats. La présidente de la 54e Chambre correctionnelle, Claire Degryse, avait alors souhaité entendre personnellement le cardinal. En se rendant librement au tribunal pour y être entendu, Mgr Danneels a rencontré l’attente de Mme Degryse. La présidente a préécisé que le cardinal n’est saisi « d’aucune faute pénale », mais qu’elle compte sur ses éclaircissements pour y voir plus clair dans certains dysfonctionnements actuels et dans les remèdes à y apporter.

Des faits « graves »

L’interrogatoire de la présidente comme le réquisitoire du procureur ont tenté de démontrer une certaine négligence des autorités ecclésiales dans le cas de l’affaire Vanderlyn. Mgr Lanneau n’aurait pas tout dit et aurait eu tendance à minimiser les faits par amitié pour l’abbé Vanderlyn. Quant au cardinal Danneels il se serait fié trop facilement à la bonne réputation dont jouissait par ailleurs le prêtre pédophile.

Le 8 octobre 1996 Claude Lelièvre, Délégué général aux Droits de l’Enfant a prévenu le procureur général ainsi que le cardinal Danneels des soupçons d’attouchements sexuels sur un enfant, portés contre l’abbé Vanderlyn par deux animatrices de camp scout et confirmés par leur aumônier fédéral. Suite à cette lettre, l’archevêque avait chargé Mgr Lanneau d’inerroger le prêtre mis en cause, puis a fait savoir à Claude Lelièvre qu’il ne voyait « pas un quelconque acte répréhensible » et recommandait dès lors la « circonspection », vu la « bonne réputation » dont jouissait le prêtre.

« Mais Mgr Lanneau ne vous a pas tout dit, pas plus qu’au juge d’instruction », lance la présidente. Elle lit, en effet, une déposition de l’abbé Vanderlyn, qui aurait averti son évêque qu’il avait embrassé le petit Jonathan, une des victimes, « non seulement sur les lèvres, mais avec pénétration de la langue dans la bouche ». Interrogé à nouveau, l’abbé Vanderlyn n’avait pas confirmé cette déposition. Il n’empêche : pour la présidente, Mgr Lanneau « pouvait supposer des faits graves », puisque que les attouchements sexuels avaient nécessité une prise en charge de la victime.

Quant au cardinal, il reconnaît avoir été informé par Mgr Lanneau que son évêque auxiliaire avait interrogé l’abbé Vanderlyn sur le fait qu’on l’avait vu « embrasser fortement » un enfant, mais le prêtre, rappelle-t-il, déclarait ne pas se souvenir, à cause de son état d’ébriété. « Devant cette dénégation, que pouvais-je faire ? s’interroge le cardinal. Augmenter la vigilance, et je l’ai fait, du côté des doyens, des collègues de ce prêtre et de sa communauté paroissiale. Mais on ne m’a rien signalé de précis. J’aurais pu aussi interroger ce prêtre moi-même. Mais il aurait continué à nier, comme le font généralement les personnes accusées de pédophilie. Peut-être faut-il améliorer la méthode employée par l’Eglise? Elle se base sur la confiance entre les évêques et leurs prêtres et sur la vigilance pastorale. Mais ne faudrait-il pas instaurer un organisme pour des investigations dans le cadre des structures de l’Eglise ? Je me pose la question, sans vouloir cependant porter un soupçon sur l’ensemble du clergé. »

« Si j’avais su… ! » – « Si vous aviez interrogé… ! »

Interrogé à son tour sur les faits « graves » dont il aurait omis d’informer le cardinal, Mgr Lanneau affirme n’avoir appris les tendances pédophiles de l’abbéé Vanderlyn qu’au moment de son arrestation, en juin 1997″. La réputation dont jouissait l’ancien curé de St-Gilles jouait également en sa faveur, surtout que les anciens paroissiens à Notre-Dame de la Chapelle étaient venu plaider auprès de l’évêque contre son transfert.

Mgr Lanneau, qui a reçu l’abbé Vanderlyn à deux reprises à l’automne 1996, suite aux lettres de Claude Lelièvre, a gardé l’impression suivante de la seconde visite. « Il m’a confié qu’on l’avait quand même vu embrasser un enfant sur les lèvres en public. Ne connaissant pas ses tendances pédophiles, j’ai eu la conviction qu’il était venu me dire la seule chose qu’on aurait pu lui reprocher. Cette seconde visite de l’abbé Vanderlyn aura été une visite de trop. Elle m’a hélas tranquillisée. J’en ai conclu qu’il ne s’était rien passé. Si j’avais su qu’il se passait en réalité des choses bien plus graves, j’aurais évidemment suivi cela de très près. »

« Nous avons l’impression que vous avez voulu minimiser les faits par amitié pour l’abé Vanderlyn », réplique la présidente, relevant que Mgr Lanneau n’a « constitué aucun dossier », tandis qu’il a adressé au prêtre emprisonné « plusieurs lettres » pour lui témoigner sa compassion.

Un passé déjà lourdement chargé

Mme Degryse fait aussi état du passé du prévenu. Dès 1970, une plainte avait été portée auprès du doyen de Bruxelles contre l’abbé Vanderlyn pour abus sexuel sur un mineur de plus de 16 ans. Malgré des « actes de fellation soutenus », aucune dossier ne fut constitué et aucune mesure prise. Au contraire, on avait demandé aux victimes « de ne pas porter plainte », s’étonne la présidente.

Et de rappeler ce qui a éveillé les horribles soupçons de la maman d’une des victimes : « Le petit Jonathan a été surpris par sa mère alors qu’il était en train de faire une fellation sur son petit frère… » Aussi Mme Degryse reste-t-elle perplexe : « Si on avait poussé l’interrogatoire de façon plus énergique et plus responsable, si on avait noté les contradictions éventuelles, l’abbé Vanderlyn serait sans doute vite passé aux aveux, comme il l’a fait dès le premier interrogatoire devant la police judiciaire. » Alors serait apparue la déviance sexuelle que traîne depuis 30 ans ce prêtre qui fut lui-même victime d’actes pédophiles à 12 ans.

La présidente cite aussi la psychologue que le prévenu a consultée de 1984 à 1988 : « Il savait qu’il était homosexuel, à tendance pédophile… Il a dû s’engager dans l’Eglise pour échapper à son problème psychologique. » Mgr Lanneau ne se souvient pas avoir été informé de cet tendance pédophile par la psychologue. Il redit sa préoccupation de recommander à ses prêtres un conseiller spirituel, un groupe d’amitié, sans oublier le service de consultation gratuite créé pour le clergé.

Les prêtres ne sont pas de simples subordonnés

Quant aux responsabilités civiles de la hiérarchie, le cardinal Danneels laisse au tribunal et aux avocats le soin d’en discuter. Mais il tient encore à préciser : « Je n’ai jamais considéré mes prêtres comme mes subordonnés. Les prêtres sont ordonnés, dit le rituel d’ordination, comme « fidèles collaborateurs » de l’évêque. Il serait inconvenant et même offensant de les considérer comme de simples haut-parleurs de leur évêque. Une autorité propre leur est reconnue, du moment qu’elle s’exerce dans le cadre de la doctrine de l’Eglise et de leur charge pastorale. Assurément, l’abus sexuel d’un enfant n’est pas dans le mandat que je confie à mes prêtres. »

Un réquisitoire sobre mais sévère

Quant au ministère public, son réquisitoire contre l’abbé Vanderlyn sera sobre, alignant les faits révélant « une pédophilie constante, active et très ancienne », avec cette circonstance aggravante que le prévenu exerce sur les victimes un ascendant moral. Les préventions retenues sont : viols de mineurs, attentats à la pudeur et outrages aux moeurs. Plusieurs victimes ont subi la fellation ou la sodomie à 11 ou 12 ans. Ces relations pédophiles avaient lieu contre de l’argent. Une des victimes, le petit Jonathan, dont les parents se sont portéés partie civile, avait même été menacé, dans la sacristie, de ne pas pouvoir faire sa communion.

L’abbé Vanderlyn utilisait une triple « technique de séduction », relève la procureur du Roi : « l’abus d’autorité morale, l’aide financière à l’enfant ou à la famille, le choix de la victime vulnérable ou isolée ». Bien que l’accusé ait fait des efforts pour s’amender, et ait lancé, de manière voilée, divers appels au secours, l’alcool exerçait sur sa pédérastie un effet inhibant, note encore la procureur, qui relève au passage: « Personne n’a réagi à la présence d’adolescents chez lui ! »

Pour le ministère public, l’accusé n’a manifesté « aucun regret » et sa « sexualité figée » est « sans espoir ». D’où la demande, à titre « dissuasif », d’une peine « sévère » huit ans de prison avec un minimum de cinq ans fermes.

Quant aux avocats de la partie civile, après avoir déploré la « passivité » de l’autorité religieuse et son manque de contacts avec les familles des victimes , ils réclament du tribunal de consiérer l’abbé Vanderlyn et sa hiérarchie comme « solidairement responsables » des dommages à réparer.

La défense plaidera lors de la prochaine audience, fixée au 23 février. (apic/cip/mp)

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