Suisse: Succès du 37ème Challenge Alfred Delavay à Charmey

APIC-Reportage

Une centaine de prêtres cultivent l’amitié sur les pistes de ski

Jacques Berset, Agence APIC

Charmey, 10 février 1998 (APIC) « Charrette, ils sont fous avec cette descente! Déjà qu’y a plus beaucoup de curés… faudrait pas qu’un de nous se casse la tête! ». La bonne humeur est là, les plaisanteries fusent au portillon de départ. Peut-être pour masquer l’appréhension face à une pente glacée de près de 300m de dénivellation qu’il va falloir dompter en une, deux, trois minutes, voire plus… L’essentiel, c’est d’arriver au fond… entier.

« On va faire de l’ombre à Nagano, parce qu’ici on a la neige… et le soleil », plaisante l’abbé Léon Chatagny, curé de Payerne, l’une des chevilles ouvrières de la 37ème édition du Challenge Alfred Delavay qui se déroule cette année du 8 au 11 février dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Près de 120 personnes – dont 90 prêtres et agents pastoraux venus de 10 diocèses de France, de 4 diocèses de Suisse et de 4 autres d’Italie – ont rejoint pour l’occasion la station de Charmey, au cœur des Préalpes fribourgeoises.

Le village gruyérien s’est mis en quatre pour accueillir ces « mini-Jeux olympiques du clergé », qui ont pour première ambition de cultiver l’amitié entre les prêtres de l’Arc alpin (on se limite aux voisins latins, pour des raisons d’organisation) et d’honorer la mémoire d’un amoureux de la montagne, l’abbé Alfred Delavay. Guide de haute montagne et moniteur de ski, ce prêtre originaire des Gets, en Haute-Savoie, devait trouver tragiquement la mort dans le massif du Mont Blanc en 1965.

Dès 1962, l’abbé Delavay met sur pied des rencontres sportives et amicales pour les prêtres de sa région. Après sa mort, sa famille, notamment son frère Joseph et sa belle-sœur Monique, ont repris le flambeau et le Challenge Delavay s’est rapidement ouvert aux régions francophones voisines du Val d’Aoste et de la Suisse romande, puis à d’autres diocèses du Piémont. Pour la petite histoire, les curés ne skient pas en soutane. « C’est déjà arrivé que quelqu’un essaie, mais c’est vraiment pas très pratique », plaisante Léon Chatagny. Mais voilà que les choses sérieuses commencent: la distribution des dossards au haut de la piste.

De belles barbes blanches côtoient des visages plus jeunes qu’on peine à distinguer à cause des bonnets et des lunettes de skieurs. Si la moyenne d’âge des 80 inscrits à la descente atteint les 55 ans, pas question de favoriser les jeunes: pour le slalom géant, les concurrents à partir de 36 ans voient leur temps bonifié de 0,2″. « Les participants très âgés peuvent alors gagner sans courir », lâche le blagueur de service. Pour la course de fond sur 8km, qui aura lieu le lendemain à Im Fang, dans la vallée de la Jogne, la bonification sera de 10’. Style classique obligatoire, car le pas de patineur serait trop sélectif.

Plus d’un, par précaution mais aussi pour augmenter ses chances d’être le premier – la compétition, c’est du sérieux! – a déjà soigneusement reconnu le parcours. Attention aux plaques de glace qui rendent les dévers périlleux, il faudra jouer des carres. Les premières portes de cette piste homologuée FIS sont piquetées très serrées, cela risque d’être sélectif.

Et voici déjà le premier ouvreur en bas de piste, en 45″29. Meilleur temps, mais hors compétition. C’est Jacques Lüthy, médaille de bronze aux Jeux Olympiques de Lake Placid, en 1980. Même pour le sportif d’élite charmeysan, ce n’était pas une partie de plaisir: « Heureusement que je n’ai pas attaqué à fond dès le départ, sinon je serais sorti de la piste… Comme c’est piqueté en haut, c’est très difficile ». Les premiers Italiens se signent avant de s’élancer sur la piste. Le tempérament méditerranéen fait des émules chez les Valdôtains…

Quelques « vieux combattants » battent la semelle au bas de la piste; ils se prennent au jeu. L’air entendu, ils scrutent la piste, désignent les premières plaques de glace fatales près d’une des portes du bas. Le Challenge Delavay s’est déjà forgé ses légendes et ses traditions, avec ses vieux routiniers et ses caïds.

Le témoignage de l’amitié, un signe fort sur le plan pastoral

« T’as la liste. Le numéro 3, c’est Clavien qui descend, il est chaque fois premier ou à peu près », commente l’abbé Henri Nicod, bientôt 78 ans. Vicaire auxiliaire à Notre-Dame à Genève, il est fidèle au rendez-vous depuis trois décennies. Mais il ne concourt plus depuis son accident. « C’était il y a environ huit ans, j’ai accroché la troisième porte avec le ski et je me suis retrouvé par terre, avec l’épaule sortie. On m’a évacué sur une luge. J’ai été dans le plâtre un bon mois. Même si je ne participe plus au concours proprement dit, car j’ai peur de me laisser emporter par ma fougue, le Challenge Delavay reste avant tout pour moi un challenge de l’amitié ».

Pour le prêtre genevois, le côté compétition stimule encore davantage l’esprit de fête: on refait les courses le soir autour d’une bonne bouteille. Des anecdotes à se raconter, il y en a à foison, comme les célèbres « tiraillements » entre l’Abbaye de St-Maurice et le diocèse de Sion: « Ils se rachètent les bons éléments de l’Hospice du Grand-St-Bernard, pour avoir une meilleure équipe ». Les curés valaisans, c’est des fidèles, ils sont archi-connus au Challenge. « Quand on est allé dans le diocèse de Nice, les Valaisans avaient affrété un car, avec les tonneaux au fond. Le fendant a coulé, au milieu des chants ».

Match Sion – St-Maurice

A propos de la « rivalité » Sion-St-Maurice, voilà justement que l’abbé Hervé Clavien, de Sion, déboule au bas de la pente. Il a fait un temps canon: 55″16 en temps réel, 50″56 en temps compensé. Il occupera dès le départ la première place du classement et ne sera plus qu’inquiété par le jeune Nicolo Anselmi, du diocèse de Gênes, avec un temps de 51″12. Le trio de tête sera complété par Marc Cholin, du diocèse de Grenoble (52″67).

On accoste aussitôt le héros: « Paraît que cette année, ceux de St-Maurice sont très bons ». Et la réponse du curé-doyen de St-Guérin de fuser: « C’est un bon gag, cela fait plusieurs années qu’ils se prétendent très forts mais qu’ils n’arrivent pas. Voilà un des Roduit, nobles représentants de l’Abbaye. Bien sûr, les chanoines nous sont supérieurs en théologie. On serait tout de même heureux qu’ils nous battent une fois au plan sportif. Mais ce n’est pas encore demain la veille! » Au début, quand les Valaisans participaient ensemble au Challenge, ils étaient quasiment imbattables: « Les premières années, on a tout raflé ».

Le numéro 32, c’est Filippo Monteverde, un jeune prêtre du diocèse de Gênes à la barbe rousse. « J’ai loupé une porte, je ne sais pas ce qui est arrivé! », répète-t-il inconsolable à ses camarades, en groupe compact au bas de la piste, qui ovationnent tous les coureurs de la péninsule. Maintenant le rythme se fait plus irrégulier, et des coureurs partis précédemment sont rattrapés dans les portes par d’autres plus rapides.

A 70 ans, l’abbé Mario Montaldo, de Gênes, est surtout content d’être arrivé sans tomber: « Grandissimo. Tu sais, nous on vit au bord de la mer, la neige, on la voit avec les jumelles… » Il sera 67ème sur les 69 arrivés en bas, juste avant l’abbé François Fleury, du diocèse de Bâle, le plus âgé des coureurs avec ses 78 ans. Près de 2 minutes de retard, avant dernier mais le Jurassien de Saignelégier est visiblement content de sa performance. On l’applaudit.

Henri Nicod l’affirme: de telles occasions sont pour le clergé une belle manière de cultiver la fraternité, au-delà des grandes sessions de théologie ou de liturgie. « Pour moi, le témoignage de l’amitié est très fort sur le plan pastoral; quand les gens peuvent dire: ’voyez comment ils s’aiment’, cela vaut la meilleure des prédications ».

Mens sana in corpore sano

Avec son œil malicieux, l’abbé Dominique Theux, rappelle la devise des romains « Mens sana in corpore sano ». Fils et frère de maîtres de sport, le curé d’Arbaz se déclare sportif dans l’âme. Pas étonnant quand la cure n’est située qu’à quelques encablures des fameuses pistes d’Anzère. « Le sport c’est une hygiène de vie, sans le sport, impossible pour moi de vivre; on n’a pas seulement une âme, on a aussi un corps ». Et de décréter que le Challenge Delavay est un passage obligé pour tous les curés. Ne voulant manquer cette occasion à aucun prix, il nous assure avoir déclaré à ses paroissiens d’Arbaz « l’interdiction de mourir » pendant le Challenge Delavay. « Et cela a toujours marché ». Gros éclats de rire à la cantonade.

Le soir, lors de la messe en l’église de Charmey, présidée par l’évêque diocésain, Mgr Amédée Grab, le curé-doyen Jean-Claude Pilloud de Fribourg l’a rappelé encore une fois: faire du sport, pour un prêtre, c’est rendre grâce à Dieu pour son corps, pour la joie ressentie. Un prêtre en forme, en bonne santé, épanoui, est encore plus heureux d’être un apôtre. Faire du sport, « ce n’est pas du temps perdu, c’est du temps gagné ». Un message reçu 5 sur 5 par ces véritables athlètes de l’Evangile. (apic/be)

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