La pensée de l’Eglise n’est pas un simple « contre-poison »
Fribourg, 16 février 1998 (APIC) Au moment où une grande partie de l’humanité lutte chaque jour pour sa survie, l’économie est sans conteste possible un des domaines les plus urgents de la mission de l’Eglise. Mais l’influence de l’Eglise en matière économique n’est-elle pas aujourd’hui inversement proportionnelle au nombre de discours qu’elle produit sur ce sujet ? Un colloque réuni à l’Université de Fribourg à l’invitation de l’Institut international Jacques Maritain et de l’Institut de théologie morale s’est penché sur la question la semaine dernière.
La dimension centrale de la dignité humaine dans la foi chrétienne fait une obligation à l’Eglise de se garder de la tentation de la résignation, de l’indifférence, du repli sur soi face à la toute puissance de l’économie, souligne le Père Roger Berthouzoz, professeur de théologie morale à Fribourg. A l’inverse, considérer la religion comme une affaire privée et séparer totalement la dimension économique de la dimension religieuse n’est pas conforme à la foi chrétienne.
Depuis une centaine d’année l’enseignement social de l’Eglise s’est considérablement développé. Au-delà des encycliques pontificales de très nombreux évêques ou épiscopats ont pris la parole sur les questions économiques. La réalisation d’un répertoire de ces documents épiscopaux par l’Institut Jacques Maritain et l’Institut de théologie morale de l’Université de Fribourg est une contribution décisive à la réflexion, a souligné Ramon Sugranyes de Franch, professeur émérite. Depuis longtemps l’Eglise a compris qu’il n’y a pas besoin d’être marxiste pour se rendre compte que l’économie est la force motrice de l’Histoire. Les 1’500 documents présentés sous forme de fiche dans le répertoire permettent de rendre compte de l’évolution et d’ouvrir des pistes d’avenir.
Présenter les exigences de la foi face à la société
A partir du commandement de l’amour donné par le Christ à ses disciples, selon le principe de solidarité et l’unique destinée du genre humain, l’Eglise est légitimée à proposer des normes pour l’activité économique. Elle présente les exigences de la foi et des croyants face à la société. Elle n’a pas pour autant de modèle ou de théorie économique, relève le Père Berthouzoz. Deux discours n’ont aucune pertinence en éthique économique: Celui qui défendrait une éthique purement corrective comme « contre-poison » aux dérives de l’économie; le second purement fonctionnaliste dans lequel l’éthique ne servirait qu’à promouvoir une meilleure productivité. Une troisième voie est donc nécessaire, elle consiste en une éthique intégrative qui définit des valeurs et des principes d’action, qui détermine des finalités et qui contrôle la qualité des procédures. Une telle éthique ne peut se baser que sur le dialogue entre le système économique et le système religieux.
L’intervention de l’Eglise peut se passer selon trois modes. La contribution au débat public en faveur de la dignité humaine et de la justice sociale, par l’enseignement et le témoignage des pasteurs, est la méthode la plus visible. Au risque bien sûr de ne pas être écouté. La promotion de la justice sous forme de soutien aux partis politiques, aux syndicats ou à d’autres groupes sociaux qui défendent les valeurs chrétiennes constitue le deuxième mode d’action. Il vise à l’engagement social prépondérant des laïcs.
Enfin l’aide directe à ceux qui souffrent est indispensable, mais il faut avoir conscience qu’elle ne peut que difficilement contribuer aux changements nécessaires dans le domaine économique.
Non à l’étatisme, oui au contrat social
Le professeur d’économie politique Maurice Villet, commentant la lettre des évêques australiens sur l’économie de 1991, plaide pour un système basé sur le libéralisme contractuel sur le principe du contrat social. La formule proposé par les évêques australiens d’une intervention accrue de l’Etat pour résoudre l’ensemble des problèmes économique et sociaux ne lui semble pas approprié. L’omniprésence de l’Etat comme grand architecte de la réalité économique pose question. Adresser toutes les revendications sociales au gouvernement sans faire mention des réalités macro-économiques telle que la relance par la croissance, la politique monétaire, la fiscalité ou le contrôle de l’inflation est proche de l’hérésie aux yeux d’un économiste. Reporter les coûts sociaux sur les budgets de l’Etat ne paraît pas très réaliste. Une société juste a-t-elle besoin de tels instruments étatiques? S’interroge le professeur Villet. Ne convient-il pas plutôt de trouver et de développer des formules parallèles basées sur le non-profit et le principe de réciprocité.
Le point de vue du Sud
Enrique Perez Olivares professeur de politologie à l’université centrale de Caracas et ancien ministre de l’éducation du Venezuela, dénonce de son côté « l’impérialisme homologateur » de l’Occident. L’universalisme chrétien est à l’origine de l’universalisme occidental, même si celui-ci est aujourd’hui totalement sécularisé.
La foi chrétienne qui a été à la base de la civilisation occidentale est en train de perdre sa place. L’individualisme, le relativisme et l’hédonisme ont une incidence directe sur la notion de bien commun en tant que finalité de la politique. Face à l’expansion de « l’American Way of life », l’Eglise et en particulier les épiscopats du tiers monde ont heureusement réagi. Mais le thème de l’inculturation du message évangélique a suscité des polémiques dans l’Eglise dès ses origines. Il faut bien distinguer entre évangélisation et « mission universaliste occidentale » souligne le professeur vénézuélien. Face à la mondialisation, le respect de chaque culture est une cause décisive. (apic/mp)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse