APIC – Reportage

Pérou: Une ONG péruvienne au service de la «SolidarCité»

Les «gratte-ciel» des bidonvilles de Lima

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Lima, 24 février 1998 (APIC) Coincées entre l’océan et les montages, Lima et sa ceinture de bidonvilles ne sont plus extensibles. Le moindre coin de désert ou de colline de terre friable est invariablement et anarchiquement envahi par les nouveaux «desesperados» de la société péruvienne. Depuis plusieurs années, l’ONG péruvienne DESCO tente avec l’aide matérielle de l’Action de Carême suisse d’apporter des solutions à ce grave problème, en pensant et en réalisant des programmes de développement urbain.

Pour DESCO, l’avenir passe par la construction vers le haut: un deuxième voire un troisième étage en briques. Les «gratte-ciel» des bidonvilles, en quelque sorte. Pas n’importe comment cependant. L’organisation apporte avec ses spécialistes son assistance technique gratuite, ainsi que sa caution pour des prêts afin de favoriser l’accès des pauvres à un habitat digne de ce nom. Loin du sordide et des taudis. Des prêts que la plupart d’entre eux n’auraient jamais pu obtenir autrement. L’Action de Carême soutient financièrement l’un des projets de DESCO, à Villa El Salvador. L’œuvre d’entraide catholique n’a pas attendu la campagne de Carême 1998 pour se lancer dans la «SolidarCité». L’APIC s’est rendue sur place. Reportage.

Internationalement connu autrefois pour son modèle d’organisation populaire, le «municipio» – municipalité – de Villa El Salvador, le plus célèbre des «pueblos jovenes» du Pérou, dans la partie sud de Lima, à une vingtaine de km du centre, est lui aussi en pleine décadence sociale. A l’instar de l’Amérique latine et du Pérou, élève appliqué et zélé du néolibéralisme.

La ville qui dérange

Pour le gouvernement du président Fujimori, Villa El Salvador continue de déranger, surtout avec la réapparition à la mairie, en 1996, de Miguel Azcueta, à l’origine d’un projet d’urbanisation sociale de cette «ville» née du désert en 1971, aujourd’hui peuplée de plus de 300’000 habitants. Dérangeant au point qu’il est le seul des «municipios» de la capitale où le président Fujimori n’a jamais mis les pieds. Une raison à cela, observe-t-on: malgré le sous-emploi qui atteint aujourd’hui 70% des habitants, en dépit du chômage grandissant et de la misère envahissante, Villa El Salvador est en passe de retrouver avec le retour de son maire ce qui a fait sa notoriété: la capacité de ses organisations locales à se mobiliser.

Un cas unique

Dans les années 70, le désert environnant de Lima était suffisamment vaste pour permettre à qui le voulait, sans titre de propriété aucun et dans la plus parfaite anarchie, de poser un carton, une tôle, ou encore une brique selon qu’on était ou non «chanceux» pour construire sa «maison». Avec l’arrivée massive de nouveaux «desesperados», la ceinture s’est peu à peu élargie, s’éloignant inexorablement du centre urbain de Lima, des lieux de production et de travail. Aujourd’hui, les bidonvilles représentent entre 30 et 40 % de l’ensemble de la capitale, habitée par près de 7 millions de personnes, le tiers de la population péruvienne.

Ce qui revient à dire, assure Gustavo Rio Frio, 48 ans, sociologue responsable du programme urbain de DESCO, qu’entre 30 et 40% de la partie la plus pauvre de la ville a été construite par les gens eux-mêmes. Sans aucun service d’assistance technique.

A la différence des autres «pueblos jovenes», les pionniers de Villa El Salvador, dont l’actuel maire, ont d’emblée planifié et structuré le bidonville naissant qui passe encore aujourd’hui, malgré les problèmes, pour un modèle d’organisation socio-politique. En subdivisant les quartiers en îlots de maisons, en rues et en avenues dessinés et découpés sur le modèle des villes américaines, notamment. En jetant aussi les bases des premières organisations populaires, en créant enfin les premiers «comedores populares» (cantines populaires), les premiers comités de distribution gratuite du verre de lait…

Aujourd’hui, Villa El Salvador compte 55’000 familles. Chose exceptionnelle, cas unique au monde certainement, chacun, à Villa El Salvador, possède un titre de propriété, malgré la pauvreté, et la misère. Tout le monde? «Les 95% en tout cas», assure Miguel Azcueta, prix de la Paix 1987décerné par le roi d’Espagne Juan Carlos. M. Azcueta est sans doute le seul homme au Pérou encore vivant après un attentat dirigé contre lui par le Sentier Lumineux en 1992.

«Nous démontrons qu’il est possible de prêter aux pauvres»

Le vent du large soulève le sable salé et la terre des rues de Villa El Salvador, en ce jeudi de novembre, pas franchement de printemps, ici sous l’équateur. Dans l’une d’elles, proche de la mairie tout de jaune repeinte, une dizaine de tas de sables et de monticules de briques attestent de travaux en cours: la construction d’un second niveau pour des familles au bénéfice d’un crédit bancaire cautionné par DESCO.

«Contrairement aux parents, qui étaient des immigrants, les enfants sont natifs des bidonvilles. Or il n’y a plus de terrain pour eux. D’où notre concept: bâtir en hauteur. Un couple de jeunes évitera la promiscuité désastreuse et portera une attention plus grande à l’hygiène et à la santé des enfants dès lors qu’il commence sa vie de famille dans un logement décent. Les jeunes réclament des projets d’avenir et revendiquent leur place dans la société. Et ils sont nombreux: sur une population de quelque 300’000 habitants: près du tiers ont moins de 15 ans».

G. Rio Frio médite. Il fallait, dit-il, mettre en oeuvre une politique du logement et de l’habitat dans tous les sens du terme, avec des parcs et des zones vertes. «Ce que nous faisons, avec peu d’argent. Nous sommes en train de démontrer qu’il est possible de prêter aux pauvres, de leur faire confiance. Et c’est parce qu’ils remboursent jusqu’au dernier sou que nous faisons la démonstration qu’une politique nouvelle est possible dans ce domaine».

Le chercheur a de quoi s’indigner des carences politiques, des discours démagogiques du palais présidentiel. «Donnez-moi 1,5% ou 2% du budget global annuel alloué au ministère de la «vivienda» – du logement – qui est de 500 millions de dollars, et je construis 9’000 seconds niveaux à Villa El Salvador».

La femme devant

Selon l’importance et la surface du second niveau à bâtir, les coûts de construction varient entre 1’400 et 2’600 dollars. Sans les finitions, les portes ou les planchers, les lavabos ou autres accessoires, mais avec un toit, susceptible de supporter l’élévation d’un troisième niveau. Prix de gros et volonté de contrôle obligent, DESCO achète et fournit les briques, le ciment et l’ensemble des matériaux nécessaires. Il appartiendra ensuite aux familles, au fil du temps et en fonction de leurs possibilités matérielles, d’apporter une touche particulière, un «petit luxe supplémentaire». Un travail de finition qui contribuera à donner des petits boulots à autant d’artisans.

Seule ombre au tableau, de taille, les intérêts usuraires pratiqués: 20%. Un taux «de faveur», pourtant, obtenu par DESCO auprès d’une banque, après s’être fait l’intermédiaire et le garant de l’opération. «Et nous sommes privilégiés, commentent Pablo et Jaime, deux jeunes employés de l’ONG chargés des opérations de prêt . Souvent les taux pratiqués s’élèvent à 24 ou 30%… cela peut aller jusqu’à 40%…»Quant aux remboursements, fixés en dollars, ils peuvent s’échelonner entre 80 et 120 dollars par mois. Souvent moins, mais rarement plus.

Tout le monde ne peut prétendre à un prêt. Pour apporter sa caution qui suffira à l’obtention du crédit, DESCO ne prend pas en compte le seul salaire de l’homme ajouté à celui de la femme si cette dernière travaille. Contrairement à la pratique bancaire, l’ensemble des revenus de la famille au sens large du terme sont évalués, pris en compte, à l’exclusion des enfants de moins de 15 ans. Selon Gustavo Rio Frio, les femmes sont souvent à l’origine de l’initiative. Du premier pas. C’est le cas pour 60% des crédits octroyés. Ce qui ne veut pas dire que les hommes sont tenus à l’écart: «Nous insistons pour qu’avec nos dessinateurs et nos architectes, ils tracent les plans, conçoivent leur chez soi. Tous doivent se sentir concerner. C’est là une autre de nos exigences».

Pour donner raison au chercheur de DESCO, Florinda, une grand-mère de 60 ans, prépare en ce jeudi ce qui est à chaque fois un événement et une fête: la «techada», le coulage de la dalle de toiture du troisième niveau. Une opération, un rite plutôt qui se déroule les samedis. Jour où les membres de la famille ne travaillent pas à l’extérieur. Ils seront ainsi une quinzaine à se relayer la journée durant du bas en haut, avec des seaux remplis de béton.

Avec l’aide de sa fille, laborantine, qui occupera ces 5 pièces et la cuisine, elle rembourse déjà 103 dollars par mois pour ce nouveau crédit. Un premier, remboursé début 1996 lui avait permis de bâtir le second niveau, pour son fils récemment marié.

L’eau, cette denrée rare

Comme les autres habitants de Villa El Salvador, mais aussi des quartiers les plus défavorisées de Lima, Florinda et sa famille doivent quotidiennement faire face au problème de l’eau. Au manque terrible d’eau, à cause de son utilisation sauvage. «Le sous-sol est sur exploité. Les ’pueblos jovenes’ sont situés au bout du réseau. Aussi la pression n’arrive-t-elle pas. Résultat, commente Gustavo Rio Frio, pendant les premiers mois de 1996, l’eau parvenait à Villa El Salvador une fois par semaine. Et encore, durant 3 ou 4 heures, au milieu de la nuit». Les cris des habitants ont fini par être entendus…l’eau arrive en ce mois de novembre deux fois par semaine.

Comment font les gens? Ils laissent les robinets ouverts. Le bruit de l’eau tant attendu les sortira du sommeil. Réservoirs, bidons, boîtes de conserves mêmes seront alors remplis minutieusement. Pour qu’aucune goutte ne se perde, dans cette capitale où le commerce de l’eau est devenu lucratif. Pour faire leur lessive, assure le sociologue, les habitantes doivent acheter l’eau aux camions-citernes qui passent régulièrement. Et malheur à celle qui n’a pas les moyens de payer.

Sur l’une des dernières collines pas encore très peuplée, en face de Villa El Salvador, loin du centre de Lima, les derniers «desesperados» ont envahi deux terrains pour y «construire» leur demeure avec ce qui leur tombe sur la main: tôle ondulée ou morceaux de bâches récupérés. Sans crainte aucune du danger réel de glissement de terrain. Il y a une dizaine d’années, ces lieux étaient des décharges. Si le feu ne couve plus, bonjour les bestioles et les maladies, explique, dépité, l’homme de DESCO. Ces «terrains» ont été mis à disposition par le président Fujimori avant son divorce. L’un, en reconnaissance, porte le nom d’Alberto Fujimori, l’autre de son ex-épouse, Suzanna. (apic/pr)

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