APIC – Dossier
Le désert où Dieu parle
Maurice Page, agence APIC
Fribourg, février 1998 (APIC) Peu de lieux parlent autant au cœur des contemporains que les monastères. Peut-être parce que les valeurs qu’on y cultive depuis des siècles sont aux antipodes de celles de la société actuelle. Solitude, renoncement, pauvreté, silence, partage, contemplation.
L’image d’un monde clos, protégé, intime, un peu mystérieux, évoque le paradis perdu, la cité idéale. La beauté sobre de la liturgie, de l’architecture, du vêtement renforcent l’émotion. Depuis 900 ans, trente générations de moines et moniales cisterciens ont mis en pratique la consigne de saint Benoît «Ora et labora», prie et travaille. Au service d’une seule cause: l’union intime avec le Christ.
Un «bail» de 900 ans d’histoire laisse largement le temps de connaître toutes les situations possibles: expansion ou repli, rayonnement ou déclin, construction ou destruction, honneur ou persécution, retour ou exil. L’histoire des cisterciens ne faillit pas à la règle. Mais la vie monastique n’a pas de but immédiat. Elle n’a ni apostolat ni service particulier dans l’Eglise. Les «chercheurs de Dieu» sont au service de sa dimension contemplative. Au risque d’entendre parler d’aberration d’illuminé ou de révoltant gaspillage d’une vie.
Ils tournent le dos au confort de Cluny
L’Ordre cistercien naît autour d’une vingtaine de moines clunisiens de l’abbaye de Molesmes qui décidèrent en 1098 de retrouver la pureté et la simplicité de la Règle de saint Benoît. Ils partent alors fonder un nouveau monastère à Cîteaux, un lieu reculé de la Bourgogne, quasiment désert. Autour de Robert de Molesmes, et avec l’approbation du légat du pape, ces religieux font le choix de la pauvreté, de la simplicité et de la solitude dans un esprit de détachement par rapport à la société de l’époque. Les monastères clunisiens qu’ils ont quittés sont trop riches, trop puissants, trop fastueux, trop profanes. Ils veulent rétablir l’équilibre entre la prière et le travail de leurs mains, selon la devise «Ora et labora». Au lieu de faire travailler à leur service une foule de paysans, les moines cultivent eux-mêmes la terre et assurent leur propre subsistance.
La fécondité de la nouvelle fondation n’est pas immédiate, elle commence surtout à partir de saint Bernard, qui entraîne avec un lui une trentaine de compagnons puis fonde l’abbaye de Clairvaux en 1115. De là l’ordre essaime très rapidement dans toute l’Europe. A la mort de saint Bernard en 1153, l’Ordre compte 400 abbayes et prieurés. Avec pour le territoire actuel de la Suisse: Bonmont (VD) (1123), Frienisberg bei Aarberg (BE) (1131), Hauterive (FR) (1138), Montheron (VD) (1135), Hautcrêt (VD) (1143), puis plus tard Kappel am Albis (ZH) (1182), St-Urban (LU) (1194) et enfin Wettingen (AG) (1226).
Des acteurs socio-économiques importants
Le travail des moines, les donations de familles nobles et une organisation rigoureuse assurèrent rapidement la prospérité des abbayes et des prieurés cisterciens qui peuvent écouler leur produits sur les marchés des bourgs avoisinants et devenir ainsi des acteurs socio-économiques importants. Les moines diffusent également les progrès de l’agriculture et des techniques.
Le rôle des convers ou frères lais essentiellement occupés aux tâches matérielles est prépondérant dans ce développement. Jusque-là l’entrée dans la vie monastique était interdite aux fils de paysans pour des raisons économiques et sociales. En devenant convers, ils peuvent combiner l’entrée au monastère pour des motifs religieux avec une activité manuelle ou agricole qui leur est familière. Vivant séparés des moines de chœur, les convers n’ont pas les mêmes obligations liturgiques et les prières qu’ils doivent connaître par cœur sont réduites au minimum. Le convers zélé peut devenir maître de grange, d’une entreprise artisanale ou d’une dépendance urbaine.
Des monastères féminins dès 1150
En 1125, le monastère du Tart, à 25 km de Cîteaux, rassemble des femmes désirant imiter l’austère exemple des cisterciens. Les cisterciens se refusent pendant assez longtemps à créer une branche féminine. Les moines craignent que la direction spirituelle de religieuses ne les détourne de leur vie contemplative. Il faut attendre 1147 pour que le Tart soit reconnu comme fondation de Cîteaux. A partir de 1150 et jusque dans la première moitié du XIVe siècle, une vingtaine de monastères cisterciens féminins sont fondés sur le territoire actuel de la Suisse, dont la Maigrauge à Fribourg qui rejoint l’ordre de Cîteaux en 1261.
Le zèle religieux qui avait provoqué la naissance puis la diffusion de l’ordre cistercien au XIIe et au début du XIIIe siècle va ensuite connaître un déclin progressif. Dès la fin du XIIIe siècle les monastères reprennent l’habitude de vivre des rentes plutôt que du travail manuel des moines comme l’avaient voulu les fondateurs. La discipline se relâche. Le rapport du visiteur de l’ordre en Suisse romande en 1486 relate que les moines ne dorment plus ensemble au dortoir, mais disposent de cellules privées, que les novices ne sont plus formés au chant, que la qualité de la liturgie baisse. L’Abbé de Montheron fait élever son fils au couvent et entretient une maîtresse à Lausanne. Un moine d’Hauterive tient une auberge dans le monastère lui-même.
Dans la tourmente des luttes religieuses
La Réforme va entraîner la disparition de nombreux monastères cisterciens en Suisse. Côté masculin ne subsistèrent que Hauterive, St-Urban et Wettingen. Côté féminin 14 monastères furent maintenus. Les cisterciens subirent aussi la «concurrence» des ordres nés après la Réforme: capucins, jésuites, ursulines.
Au XVIIIe siècle, dans l’esprit des Lumières, se développe la conception selon laquelle les couvents ont un rôle au service de la population et de l’Etat. Certains monastères s’ouvrent à ces idées et assument des tâches sociales, caritatives ou scolaires. C’est le cas notamment de St-Urban qui, au début du XIXe siècle, devient un centre de la réforme scolaire en Suisse et un lieu de formation pour les maîtres d’école villageois.
Les luttes religieuses du milieu du siècle et l’établissement de régimes radicaux après la défaite des cantons catholiques lors de la guerre du Sonderbund entraînèrent la disparition des trois derniers monastères cisterciens masculins et l’expulsion des moines. Seuls subsistèrent quelques couvents féminins.
Ce n’est qu’en 1939 que quatre moines de l’abbaye de Mehrerau dans le Voralberg fondé par les moines exilés de Wettingen en 1841, vinrent réoccuper le monastère d’Hauterive après 90 ans d’interruption. En 1973 enfin la suppression des «articles d’exception» de la Constitution fédérale, qui interdisaient la création de nouveaux couvents, permet d’ériger le monastère en Abbaye.
Dernier en date, le prieuré cistercien d’Orsonnens (FR) a été fondé en 1979 par des moines vietnamiens exilés.
Du côté féminin subsistent aujourd’hui les monastères de La Maigrauge, à Fribourg, Eschenbach (LU), Bollingen (SG), Frauenthal-Hagendorn (ZG), Magdenau-Wolferstwil (SG). Les moniales de la Fille-Dieu, à Romont, suivent la règle des trappistes. Les bernardines de Collombey et de Géronde, en Valais, se rattachent également à la tradition cistercienne. (apic/mp)
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