Face aux nouvelles «Tables de la Loi» du tout marché: résistance!
Lausanne, 26 février 1998 (APIC) Face aux «nouvelles Tables de la Loi» de la mondialisation et du tout marché qui, au Nord comme au Sud, génèrent une «société à deux vitesses», la campagne œcuménique de carême a lancé jeudi à Lausanne le mot d’ordre de résistance. Avec le slogan «SolidarCité», les œuvres d’entraide des trois Eglises nationales entendent offrir des alternatives à l’urbanisation galopante de la planète et à la globalisation qui signifient pour beaucoup misère et exclusion sociale.
Pour lancer leur campagne 98, l’Action de Carême et son homologue protestant Pain pour le Prochain avaient choisi le cadre hautement symbolique de la chapelle de la Maladière à Lausanne. Aujourd’hui, c’est la «chapelle des gens de la rue» et des SDF de l’agglomération lausannoise: ils sont ici entre 1’200 et 1’500 à vivre dans l’errance, rappelle le pasteur Jan de Haas, responsable de la pastorale de la rue de l’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud. La Maladière fut dès le Moyen-Age le lieu de culte du Lausanne «hors-les-murs». L’église de ceux qui n’avaient pas le droit d’entrer dans la cité.
La ville, au cœur de la question sociale du 21ème siècle
C’est là que pouvaient prier les brigands, les pestiférés, les lépreux ou les prisonniers, comme le major Davel, célèbre patriote vaudois, qui s’y recueillit une dernière fois avant sa mise à mort. Aux temps de l’Expo nationale 64, les ouvriers immigrés venus du Sud pour construire l’autoroute y célébrèrent le culte dans toutes les langues. En fait, un lieu qui résume bien les thèmes proposés cette année par «SolidarCité», à savoir la ville, lieu de souffrance et d’exclusion sociale, mais aussi lieu de résistance et d’alternatives.
Les récentes «nuits chaudes» des banlieues françaises ou les manifestations contre la faim qui ont parcouru l’automne dernier quelque 800 villes du Brésil l’ont rappelé: ici comme ailleurs, la ville sera de plus en plus le centre névralgique des mutations et le cœur de la question sociale au 21ème siècle, pour des raisons économiques, écologiques et démographiques.
Plus de 50% de la population mondiale dans les villes et les mégalopoles
Au début du 20ème siècle, a rappelé Michel Egger, secrétaire romand ad intérim de Pain pour le Prochain, seuls 10% des gens vivaient dans les villes; en 2003, ils seront 57%! Sur les quelques 2,5 milliards d’humains qui verront le jour dans les 20 prochaines années, 88% seront des citadins. Une progression particulièrement forte dans le tiers monde, où se trouveront 19 des 25 mégalopoles les plus peuplées: Mexico comptera à la fin du siècle plus de 25 millions d’habitants, Sao Paulo 24, Calcutta plus de 16. Un développement qui se concentre dans les bidonvilles, favelas, slums et autres «villas miserias». Fruit d’une forte croissance démographique et d’un exode rural inexorable, ce développement non maîtrisé génère des problèmes insurmontables d’emploi, de logement, de santé, de pollution, de criminalité et de sécurité. La ville, symbolisée par le contraste entre les taudis de la périphérie et les résidences surprotégées des quartiers résidentiels, entre les bidonvilles et les gratte-ciel du quartier des affaires, n’est en fait que le reflet du mal-développement et des déséquilibres Nord-Sud. Si avec la globalisation de l’économie, le monde devient un, les sociétés par contre se développent à deux vitesses, souligne Michel Egger.
Afrique du Sud, de la libération à la frustration
Dans le cadre de leur travail de promotion du commerce équitable, de lobbying auprès des autorités fédérales et des instances internationales comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou du Fonds monétaire international (FMI), les œuvres suisses d’entraide invitent des partenaires du Sud. Cette année, les hôtes de la campagne seront notamment l’évêque brésilien d’Imperatriz, Dom Affonso Gregory, l’»évêque des favelas» du Nordeste, et l’activiste sud-africaine Zurayah Abass, directrice de Molo Songololo (le «mille-pattes»), une ONG engagée auprès des jeunes des bidonvilles du Cap.
Interrogée par l’Agence APIC, cette militante de couleur a connu les geôles du régime de l’apartheid pour appartenance à l’ANC, «une organisation terroriste» aux yeux de l’ancien pouvoir blanc. Elle a vécu dans sa propre chair ce système basé sur la discrimination raciale la plus brutale: de lointaine origine indienne et indonésienne, sa famille n’a pu éviter l’ordre de déportation de son lieu de naissance qu’en se reclassant dans la catégorie raciale des «métis» d’Afrique du Sud.
Aujourd’hui, près de quatre ans après la libération de 1994, Zurayah Abass ressent une certaine frustration. L’arrivée au pouvoir d’un gouvernement dominé par l’ANC de Nelson Mandela avait suscité tant d’espoirs dans la majorité noire marginalisée! Les années de lutte qui avaient mobilisé des millions de Sud-Africains dans des mouvements démocratiques de masse, la répression implacable du régime d’apartheid, avaient soudé la population.
Grâce à la participation populaire, la nouvelle Constitution sud-africaine est l’une des plus progressistes du monde: elle assure les droits socio-économiques du peuple, comme le logement, la santé, l’approvisionnement en eau et en nourriture, la sécurité sociale. Grâce à la lutte de militants comme Zurayah Abass, elle contient même une section sur les droits de l’enfant. Une reconnaissance pour le rôle que les écoliers ont joué dans la lutte de libération contre l’apartheid.
Loin de la coupe aux lèvres
Si elle reconnaît que le président Mandela et le gouvernement d’unité nationale ont fait preuve d’engagement envers les enfants, la directrice de Molo Songololo pense qu’il y a loin de la coupe aux lèvres entre les promesses et les réalisations concrètes. D’autant plus que la corruption a fait son apparition au niveau gouvernemental et que les orientations économiques actuelles – réduction des dépenses de l’Etat dans le secteur de l’éducation et de la santé – montrent bien que le pays est passé sous les fourches caudines des programmes d’ajustement structurel du FMI et de la Banque Mondiale. Ainsi le programme gouvernemental GEAR (Croissance, Emploi et Redistribution) vise à promouvoir le développement des zones défavorisées et des entreprises créatrices d’emploi et l’investissement étranger pour pallier la faiblesse de l’investissement local. Il prétend également redistribuer les services pour permettre à la population de faire face à ses besoins de base.
Mais la mise en œuvre de cette politique économique contredit ses bonnes intentions: 40’000 enseignants sont en voie de perdre leur emploi, des hôpitaux ont été fermés, tandis que les pauvres – il y a près de 50% de chômeurs, les jeunes sont massivement sans emploi – ne peuvent se payer des soins. Les allocations familiales ont été réduites de 135 rands à 75 rands par mois, juste de quoi payer le pain. L’âge pour en bénéficier a été abaissé de 16 à 12 ans. Plusieurs services publics sont privatisés, ce qui les rend désormais inaccessibles aux pauvres et aux sans emploi. Les accords de libre échange, la globalisation et la libéralisation du marché du travail et du commerce ont entraîné la perte de dizaines de milliers d’emplois et la dégradation des conditions sociales de nombreux autres.
Face aux fruits amers de la mondialisation – dont l’apparition d’une inquiétante prostitution enfantine pour touristes du sexe, la constitution de gangs organisés, le trafic de drogue, la contrebande et l’insécurité à grande échelle – Zurayah Abass refuse de se résigner: «Après avoir tant souffert de la répression et de la misère, les gens espéraient mieux. Malgré toute la frustration que nous ressentons aujourd’hui, le combat contre l’apartheid devait être mené, même si la liberté politique dont nous jouissons ne s’est pas accompagnée de la libération économique pour la majorité». (apic/be)
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