Asie: La libération en Asie ne peut se faire que dans la rencontre interreligieuse

« Vivre en liberté », du théologien jésuite indien Michael Amaladoss

Bruxelles, 6 janvier 1998 (APIC) « On croit souvent que la lutte pour la libération vient d’Amérique latine. Or, Gandhi en Inde l’a précédée de cinquante ans », constate le Père Michael Amaladoss. Le dernier livre du théologien jésuite indien, « Vivre en liberté », dont la version française est prévue pour février, porte justement sur les théologies de la libération en Asie.

Le théologien indien était pour la troisième fois l’invité de l’Institut théologique jésuite « Lumen Vitae » à Bruxelles pour un cours sur les théologies de la libération en Asie. L’occasion d’une rencontre avec l’auteur.

Déjà paru en anglais, l’ouvrage du Père Amaladoss fera découvrir aux lecteurs francophones un monde largement méconnu: celui des mouvements de libération du continent asiatique et des théologiens qui en expriment l’expérience originale. La théologie « Minjung » du petit peuple de Corée, la théologie de la lutte aux Philippines et la théologie des « Dalit », hommes et femmes brisés par le système des castes en Inde, représentent trois approches typiques de la libération par des chrétiens du continent.

Mais l’auteur ne s’est pas limité aux approches chrétiennes: la libération en Asie, c’est aussi l’éveil des femmes, la recherche d’harmonie avec la terre, deux mouvements où se croisent forcément les regards d’autres religions. Michael Amaladoss s’est donc, dans un second temps, penché sur une question de fond: qu’en est-il de la libération dans l’hindouisme, le bouddhisme, le confucianisme, le christianisme, les religions cosmiques…? La conclusion invite à dégager un fil conducteur pour « vivre en liberté ».

Au-delà des frontières

« On croit souvent que la lutte pour la libération vient d’Amérique latine. Or, Gandhi en Inde l’a précédée de cinquante ans », observe d’emblée Michael Amaladoss, qui a été ces dernières années assistant du supérieur général des jésuites. « En outre, en Asie, comme dans d’autres continents, on ne peut pas lutter pour la libération des personnes et des groupes sans entrer en dialogue avec les autres religions. Nous vivons dans des sociétés pluralistes ».

En Inde, les chrétiens composent à peine 2,5 % de la population. La recherche de libération ne peut donc être qu’interreligieuse. La collaboration est d’ailleurs possible dans la lutte pour la justice. Et puis, cet Indien de 61 ans est fier de ses origines : « L’Asie est la source des grandes religions. Le christianisme aussi est né en Asie. » L’islam aussi se développe sur le continent, pas forcément dans un sens intégriste. A condition d’aller voir « de l’autre côté » de ce que l’on en connaît, insiste l’auteur.

Pour chaque religion, M. Amaladoss a retenu trois représentants typiques d’une approche originale de la libération. Cette riche diversité l’a renforcé dans sa conviction que « la pratique libératrice doit être un projet intégral, embrassant les aspects économiques, politiques, culturels, religieux, personnels… » Mais au juste, de quelle « libération » parle-t-on ? « On ne se libère pas seulement « de » quelque chose. On se libère « pour » vivre plus pleinement: pour vivre ensemble et dans une plus grande liberté. Je suis même convaincu qu’il n’y a de libération si elle ne libère pas de l’égoïsme personnel, qui est à l’origine de toutes les structures d’oppression. »

Le théologien indien est à l’aise au carrefour des religions, d’autant plus qu’il se sent bien chez lui. Rien ne lui semblerait plus injuste que de le soupçonner de syncrétisme. « Je peux comprendre qu’après coup, on taxe une approche de syncrétique, quand elle est tellement superficielle qu’elle en vient à tout mélanger. Mais je n’admets pas que le soupçon soit porté a priori ».

« Pour moi qui suis chrétien indien, l’hindouisme n’est pas du tout étranger et j’y suis à l’aise: c’est la religion de mes ancêtres. Pourquoi me couper de mes racines ? Les autres religions parlent de l’Esprit. D’ailleurs, je n’ai jamais entendu un chrétien dire du mal de Gandhi qui se disait chrétien dans la mesure où il percevait que son message était en harmonie avec l’Evangile. En Asie, des non-chrétiens sont ouverts au christianisme comme des chrétiens sont ouverts à d’autres religions. »

Même en Europe ?

La théologie de la libération qui se pratique en Asie ou en Amérique latine a-t-elle quelque chose à dire à l’Europe, ou bien son message perd-il de sa portée au-delà des frontières ? D’un point de vue chrétien, l’exigence de la mission est universelle, répond Michael Amaladoss. « C’est même devenu une priorité pour le Premier Monde. » Du reste, poursuit le théologien jésuite, « comment voulez-vous libérer des structures économiques et politiques qui oppriment en Asie ou délivrer l’Afrique du trafic des armes si la source des problèmes est en Occident ? Bien des structures qui nous accablent en Asie nous sont imposées par le monde riche ».

« Les Africains et les Asiatiques ne pourront pas vivre en liberté tant que leurs structures d’oppression, qu’elles soient liées au système bancaire ou au système politique, auront le soutien de l’Occident. Derrière les humiliations sur le terrain, il y a souvent des grandes puissances, même si elles sont à l’étranger. Jamais les pauvres ne pourront se libérer s’il n’y a pas libération des oppresseurs. Douter que la théologie de la libération n’ait rien à dire à l’Europe ? Autant dire que les Européens n’auraient pas besoin d’être libérés. Or, les gens sont égoïstes partout, que je sache ! » (*) (apic/cip/be)

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