Le pape a su toucher la fibre spirituelle des musulmans

Liban: L’analyse d’un universitaire musulman chiite

Beyrouth/Paris, 7 janvier 1998 (APIC)La visite de Jean-Paul II au Liban en mai dernier et le message qu’il y a délivré ont été bien accueillis par les musulmans. Jamais un pape n’avait affirmé aussi fortement le sentiment de double appartenance – chrétienne et arabe – des chrétiens libanais, a déclaré au journal fran\ais «La Croix» Ahmad Beydoun, un musulman chiite qui est membre fondateur du centre de dialogue islamo-chrétien de l’Université de Balamand au Liban-Nord.

Selon l’universitaire libanais, «les Arabes en général et les musulmans en particulier» apprécient les prises de position du Vatican sur le conflit israélo-arabe, ses rappels constants à la dignité et au respect des Palestiniens. Ils considèrent le Vatican comme «un lieu de modération qui s’est toujours démarqué des intégrismes de tout bord». Le pape, ajoute-t-il, a eu le courage de rappeler à l’ordre certains courants de l’Eglise libanaise qui alimentaient ces intégrismes.

L’exhortation que Jean-Paul II a proposée après le Synode spécial sur le Liban tenu à Rome en 1995 «touche la fibre spirituelle des musulmans», affirme Ahmad Beydoun. Par ses «constants rappels à la prière, à la foi, à l’Esprit Saint», elle les ramène aux fondements de l’islam, si bien qu’»un religieux musulman ne peut pas rester insensible à ce texte».

Le sociologue chiite craint pourtant que cette élévation spirituelle ne soit détournée encore une fois pour renforcer un sentiment d’appartenance communautaire, dans un pays où les pouvoirs religieux et politiques se mélangent et où, face aux difficultés de la vie quotidienne, la tentation de repli est grande. Ainsi, quand le pape écrit: «Soyez profondément chrétiens pour vivre avec les musulmans», certains entendent: «soyez puissants face aux musulmans».

Le Liban n’est pas un camembert !

De l’exhortation, l’universitaire retient trois points essentiels pour faire avancer le dialogue: le pape rappelle avec modération que chrétiens et musulmans doivent partager le pouvoir, il défend la souveraineté du Liban «avec intelligence», il incite les chrétiens à participer activement à la vie politique et sociale du pays, en étant fiers d’être chrétiens et arabes: «Jamais un pape n’avait affirmé aussi fortement ce sentiment de double appartenance. L’Exhortation n’est pas une concession mais un appel à une vraie convivialité.»

Aux yeux d’Ahmad Beyden, si le dialogue n’a jamais pu se concrétiser, c’est parce que le pouvoir politique et économique a toujours été détenu par une communauté au détriment de l’autre: les chrétiens avant 1975, aujourd’hui les musulmans, «que la mauvaise interprétation des accords de Taef avantage», tandis que «nous sommes un pays occupé par des forces étrangères qui choisissent elles-mêmes les interlocuteurs».

Pour que le Liban soit vraiment un message d’espoir, insiste A. Beydoun, il ne doit pas être considéré comme «un camembert» à partager entre deux communautés: il faut privilégier des droits des individus et non plus seulement des communautés, favoriser des «entreprises communes laïques» et développer «le sentiment de citoyenneté au détriment de l’esprit clanique». Et de conclure: «Sans les chrétiens, les musulmans libanais perdraient une grande partie de leur liberté. Et sans les musulmans, le sens de la mission chrétienne n’aurait plus la même signification.» (apic/cip/cx/mp)

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