Rome: Discours de Nouvel An devant le corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège

Jean Paul II et l’Algérie: « Personne ne peut tuer au nom de Dieu »

Rome, 11 janvier 1998 (APIC) « Personne ne peut tuer au nom de Dieu: ce serait abuser du nom divin et blasphémer », a déclaré samedi Jean Paul II à propos de l’Algérie. Devant les ambassadeurs des 168 Etats qui entretiennent des relations diplomatiques avec le Saint-Siège, le pape a condamné en termes très clairs les « massacres odieux » qui endeuillent pratiquement chaque jour ce pays « otage d’une violence inhumaine qu’aucune cause politique, ni encore moins une motivation religieuse ne saurait légitimer ».

Le Souverain pontife, qui s’adressait lors du traditionnel discours de Nouvel An aux membres du corps diplomatique accrédités auprès du Saint-Siège, a fait comme à l’accoutumée un tour d’horizon exhaustif de la situation dans le monde et des menaces qui pèsent sur la société humaine à la veille du troisième millénaire.

Jean Paul II s’est inquiéété de voir nos contemporains « souvent soumis à des idéologies qui leur imposent des modèles de société ou de comportement prétendant décider de tout, de leur vie comme de leur mort, de leur intimité et de leur pensée, de la procréation comme du patrimoine génétique ». Dans son traditionnel panorama de la situation dans le monde, le pape a relevé que des progrès ont été enregistrés, mais les difficultés évoquées révèlent « combien la femme et l’homme de cette fin de siècle sont vulnérables

Avancées démocratiques en Europe de l’Est, reculs en Afrique

Signalant des avancées un peu partout dans le monde, notamment en Europe de l’Est, il a relevé que cette région a poursuivi sa marche vers la démocratie, « se libérant peu à peu du poids et des conditionnements du totalitarisme d’hier ». Rappelant son « inoubliable visite pastorale à Sarajevo », le pape a salué le processus de paix qui s’installe en Bosnie-Herzégovine, une paix toutefois « relative » et précaire, et plaidé pour le retour des réfugiés des trois ommunautés dans leurs foyers. Il a également considéré comme positifs l’élargissement de l’Union européenne vers l’Est et les efforts pour une stabilité monétaire qui « devraient conduire à une complémentarité progressive des peuples ». Le dialogue a été renoué en Irlande du Nord.

Massacres d’Indiens au Chiapas et visite pastorale à Cuba

En Amérique Latine, le pape, tout en saluant le processus de démocratisation qui se poursuit, a relevé que ça et là « des réflexes pervers ont pu entraver sa marche ». Jean Paul II mentionne alors les « tragiques événements » du Chiapas, où des dizaines d’Indiens, hommes, femmes et enfants, ont été massacrés peu avant Noël par des milices pro-gouvernementales.

A la veille de sa visite historique à Cuba, le pape a relevé que ce sera pour lui « l’occasion de conforter non seulement les catholiques si courageux de ce pays mais encore tous leurs concitoyens dans leurs efforts pour l’avènement d’une patrie toujours plus juste et plus solidaire, où chacun trouve sa place et se voie reconnu dans ses légitimes aspirations ».

Pour l’Asie, le pape applaudit aux conversations entre les deux Corée qui se déroulent à Genève, dont le succès « allégerait notablement la tension dans toute la région et encouragerait sans doute un dialogue constructif entre d’autres pays de la région, encore divisés ou antagonistes ». Jean Paul II déclare suivre attentivement l’évolution en Chine, souhaitant qu’elle favorise « l’établissement de rapports sereins avec le Saint-Siège ».

Sa pensée va aussi à l’Eglise du Vietnam, « qui aspire toujours à des conditions d’existence meilleures », aux habitants du Timor Oriental, notamment aux catholiques (de cette île occupée par l’Indonésie, ndr), « qui attendent encore de connaître une existence plus paisible pour pouvoir regarder l’avenir avec davantage de confiance ». Relevant les soubresauts financiers ont récemment occupé le devant de la scène, le pape, qui n’a mentionné ni Hong Kong, ni la Corée ou l’Indonésie, a estimé que cette crise appelle à une sérieuse réflexion sur la moralité des échanges économiques et financiers.

Parmi les aspects positifs de son bilan, Jean Paul II retient encore la sensibilité accrue à la préservation de l’environnement, le consensus international qui a permis la signature du traité sur l’interdiction des mines anti-personnel (que le Saint-Siège s’apprête à ratifier), les initiatives prises par les responsables de la communauté internationale « en faveur de l’enfance hélas trop souvent flétrie dans son innocence », la lutte contre le crime organisé ou le commerce de la drogue, les efforts pour contrecarrer la traite des êtres humains sous toutes ses formes. Ces initiatives montrent bien qu’ »avec la volonté politique, on peut s’attaquer aux causes des dérèglements qui trop souvent défigurent la personne humaine ».

Des initiatives ambiguës mettent à mal le processus de paix au Moyen-Orient

Parmi les « points chauds », le pape déplore que la paix « semble s’être éloignée du Moyen-Orient » et que le processus de paix mis en route à Madrid en 1991 « est comme suspendu ». « Quand il n’est pas mis à mal par des initiatives ambiguës ou même violentes ». Et Jean Paul, qui ne mentionne pas explicitement le blocage provoqué par les atermoiements du gouvernement Netanyahou et la poursuite provocante de la colonisation juive en territoire palestinien, ni les flambées extrémistes chez les Palestiniens, s’interroge: « Qu’en est-il aujourd’hui de cette volonté de paix ? »

Convaincu que les principes de la Conférence de Madrid et les orientations de la réunion d’Oslo de 1993 « demeurent aujourd’hui encore les seuls éléments valables pour aller de l’avant », que « point n’est besoin de s’aventurer sur d’autres chemins », le pape dit la volonté du Saint-Siège de continuer à dialoguer avec toutes les parties concernées pour sauver la paix et « guérir les plaies de l’injustice ».

Rappelant la constante sollicitude du Saint-Siège pour cette région, le pape, à la veille du Jubilé de l’an 2000, tourne aussi son regard vers Jérusalem, « la Cité Sainte entre toutes, priant chaque jour pour qu’elle devienne bientôt et à jamais, avec Bethléem et Nazareth, un lieu de justice et de paix où juifs, chrétiens et musulmans pourront enfin cheminer ensemble sous le regard de Dieu ».

Embargo impitoyable contre l’Irak

Le pape – qui est l’un des rares responsables au niveau international à élever la voix contre le sort inhumain réservé à la partie la plus vulnérable de la population irakienne, en particulier les enfants – dénonce une fois encore l’ »embargo impitoyable »: « Tout un peuple est victime d’un enfermement qui le place dans des conditions de survie aléatoires ». Parlant de « nos frères de l’Irak » qui font parvenir au Saint-Siège des appels au secours incessants, le pape se doit « d’interpeller la conscience de ceux qui, en Irak ou ailleurs, font passer des considérations politiques, économiques ou stratégiques avant le bien fondamental des populations ». Pour Jean Paul II, « les faibles et les innocents ne sauraient payer pour des erreurs dont ils ne sont pas responsables ». Il souhaite que ce pays retrouve sa dignité et qu’il retrouve un développement normal.

Plus loin, le pape évoque encore le Soudan, où les chrétiens sont toujours l’objet de graves discriminations et le drame des populations kurdes: « La nécessaire compassion envers des réfugiés aux abois ne saurait faire oublier la quête de millions de leurs frères qui sont à la recherche de conditions d’existence sûres et dignes ».

Le drame de l’Afrique centrale: on continue à tuer dans le plus grand silence

Prenant acte de la recomposition régionale des équilibres ethniques et politiques en Afrique Centrale – Rwanda, Burundi, République démocratique du Congo et Congo-Brazzaville -, Jean Paul II rappelle essentiellement les épreuves infligées aux populations: les combats, les déplacements de personnes, le drame des réfugiés, la situation sanitaire, l’administration défectueuse de la justice. « Devant de telles situations, personne ne peut garder la conscience tranquille. Aujourd’hui encore, dans le plus grand silence, on continue à intimider ou à tuer », s’insurge le pape.

Et d’avertir les responsables politiques de la région: « Si la conquête violente du pouvoir devient la norme, si l’ethnocentrisme continue à tout imprégner, si la représentation démocratique est systématiquement laissée de côté, si la corruption et le commerce des armes sévissent encore, alors l’Afrique ne connaîtra jamais la paix, et les générations futures porteront un jugement impitoyable sur ces pages de l’histoire africaine. »

Pour une solidarité « africaine »: appel à la propre responsabilité des Africains

Une note originale dans le discours: le pape, plutôt que d’interpeller la communauté internationale, lance un appel à la solidarité des pays du continent et à la propre responsabilité des Africains. « Les Africains ne doivent pas tout attendre de l’aide extérieure, dit-il. Parmi eux, beaucoup de femmes et d’hommes ont toutes les aptitudes humaines et intellectuelles pour relever les défis de notre époque et gérer adéquatement les sociétés ». Mais, ajoute le pape, il faudrait davantage de solidarité « africaine » pour soutenir les pays en difficulté, et aussi pour que ne leur soient pas imposées des mesures ou des sanctions discriminatoires.

Les uns et les autres devraient s’entraider pour l’analyse et l’évaluation des options politiques, et aussi accepter de ne pas participer à la fourniture des armes. Il faudrait plutôt que les pays du continent favorisent la pacification et la réconciliation, si besoin est par le moyen de forces de paix composées de soldats africains. Alors, la crédibilité de l’Afrique serait plus réelle aux yeux du reste du monde et l’aide internationale se ferait sans doute plus intense, dans le respect de la souveraineté des nations. « Il est urgent que les différends territoriaux, les initiatives économiques et les droits de l’homme mobilisent les énergies des Africains pour des solutions équitables et pacifiques qui mettent l’Afrique en situation d’aborder le XXIe siècle avec davantage d’atouts et de confiance. »

La nature, un simple matériau ouvert à toutes les expériences

Poursuivant sa réflexion sur les menaces qui pèsent sur l’humanité, Jean Paul II relève les dérives de la société contemporaine: l’on a parfois l’impression que la vie n’est appréciée qu’en fonction de l’utilité ou du bien-être qu’elle peut procurer, que la souffrance est dépourvue de signification. On néglige la personne handicapée et le vieillard parce qu’encombrants, on tient trop souvent l’enfant à naître pour un intrus dans une existence planifiée en fonction d’intérêts subjectifs peu généreux. L’avortement ou l’euthanasie en viennent alors rapidement à apparaître comme des « solutions » acceptables. » Désormais, la nature n’est plus qu’un simple matériau, ouvert à toutes les expériences.

L’homme étant « hélas capable de trahir son humanité », explique le pape, il faut l’éclairer « pour que, dans ses errements, il puisse toujours retrouver les sources de la vie et de l’Ordre que le Créateur a inscrits au plus intime de son être. Là où l’homme naît, souffre et meurt, l’Eglise, pour sa part, sera toujours présente afin de signifier que, au moment où il fait l’expérience de sa finitude, Quelqu’un l’appelle pour l’accueillir et donner un sens à son existence fragile ».

La loi non écrite de la conscience humaine

Jean Paul II rappelle une fois encore « l’absolue dignité de la personne humaine depuis le moment de la conception jusqu’à son dernier souffle; le caractère sacré de la famille comme lieu privilégié de la protection et de la promotion de la personne, la grandeur et la beauté de la paternité et de la maternité responsables, ainsi que les nobles finalités de la médecine et de la recherche scientifique ». Des éléments qui s’imposent à la conscience des croyants: « Quand l’homme court le risque d’être considéré comme un objet que l’on peut transformer ou asservir à son gré, quand on ne perçoit plus en lui l’image de Dieu, quand sa capacité d’aimer et de se sacrifier est délibérément occultée, quand l’égoïsme et le profit deviennent les motivations premières de l’activité économique, alors tout est possible et la barbarie n’est pas loin. »

Si le pape a voulu proposer une fois encore à la réflexion des diplomates accrédités au Vatican ces considérations qui leur sont familières, c’est, dit-il, qu’ »on a souvent l’impression que les responsables des sociétés comme des organisations internationales se laissent conditionner par un nouveau langage, qui semble accrédité par des technologies récentes et que certaines législations admettent ou même ratifient. « En réalité, il s’agit de l’expression d’idéologies ou de groupes de pression qui tendent à imposer à tous leurs conceptions et leurs comportements. Le pacte social est alors profondément affaibli et les citoyens perdent leurs repères ».

Et le Souverain pontife de conclure que ceux qui sont garants de la loi et de la cohésion sociale d’un pays, ou ceux qui guident des organisations créées pour le bien de la communauté des nations, « ne peuvent éluder la question de la fidélité à la loi non écrite de la conscience humaine dont parlaient déjà les Anciens et qui est pour nous, croyants ou non, le fondement et le garant universel de la dignité humaine et de la vie en société. » Le pape, citant son encyclique « Veritatis splendor », relève que devant la conscience, « il n’y a de privilèges ni d’exceptions pour personne. Que l’on soit le maître du monde ou le dernier des misérables sur la face de la terre, cela ne fait aucune différence: devant les exigences morales, nous sommes tous absolument égaux ». (apic/bol/be)

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