APIC- Interview
«La société est profondément divisée sur l’avortement»
Christoph Strack / APIC
Mayence, 29 janvier 1998 (APIC) La récente lettre du pape sur les services de consultation catholiques pour les femmes enceintes en détresse a relancé le débat sur l’avortement en Allemagne. Le président de la Conférence épiscopale allemande, Mgr Karl Lehmann, revient sur la portée du message du pape. L’évêque de Mayence annonce la formation d’un groupe de travail chargé de réfléchir à son application.
APIC: Quel est pour vous le point crucial de la lettre du pape?
Mgr Lehmann: De mon point de vue, la lettre du pape est comme une médaille à deux faces. Ce qui est décisif, c’est la volonté absolue de défendre la dignité de l’enfant non encore né, le refus de l’avortement et la nécessité de conseiller les femmes enceintes en détresse. Le pape en arrive à la conclusion que ce témoignage de l’Eglise et des chrétiens doit être transmis, précisément dans la société actuelle, sans être ni dilué ni altéré.
Il y a aussi le revers de la médaille: le pape se méfie du certificat de consultation sous sa forme actuelle parce qu’il pourrait renforcer la tendance selon laquelle il y pourrait y avoir de toute façon un «droit à l’avortement». Le pape utilise pour cela des formules imagées frappantes: obscurcissement du témoignage, l’Eglise qui s’empêtre dans cette ambiguïté. Il ne s’ensuit pas la résignation, mais un élan vers de nouvelles voies de conseil qui ne soient pas entachées de ces risques et de ces dangers.
APIC: Que signifie pour vous prendre une décision en conscience dans ce contexte?
Mgr Lehmann : Je suis prudent avec ce terme. Je ne voudrais pas me retirer sur une île isolée pour décider. Il s’agit de peser les aspects pastoraux et éthiques de diverses voies, ce qui peut se faire le mieux dans la communion de l’Eglise. On ne peut pas tout simplement mettre entre parenthèses le pape et sa parole. Sinon nous ne serions pas catholiques. Certes, à la fin, il reste la décision personnelle de chacun des évêques qui se détermine pour une voie donnée. C’est là que la conscience individuelle joue alors un rôle. Mais pas seule.
En outre, il faut rappeler l’arrêté de la Cour constitutionnelle fédérale allemande de 1993. La Cour remarque que lors d’une décision concernant la vie d’un enfant à naître on ne peut pas se prévaloir de la liberté de conscience parce que l’on se trouve là à la limite infranchissable constituée par le propre droit à la vie de l’enfant non encore né. A maintes occasions, on n’a pas pris cela en considération.
APIC: Qu’adviendra-t-il des services de consultation légaux organisés dans le cadre de l’Eglise?
Mgr Lehmann: Le Conseil permanent de l’épiscopat est de l’avis unanime que nous, les évêques, devons donner suite à la demande insistante du pape pour ce qui regarde les certificats de consultation. Mais cela ne signifie pas pour autant une réduction du conseil, ni quelque chose qui ressemblerait à un retrait de la consultation pour les cas de femmes enceintes en détresse.
Nous allons chercher de nouvelles voies possibles sans pouvoir continuer à distribuer des certificats sous leur forme actuelle. Nous voulons en discuter rapidement mais pas sous une fausse pression. Au début mars, lors de la session de printemps de la Conférence des évêques, nous nommerons un groupe de travail. Jusqu’à ce nous ayons trouvé une nouvelle voie, nous avons l’intention de poursuivre la pratique actuelle.
APIC: Quelles attentes avez-vous concrètement au niveau politique?
Mgr Lehmann: J’espère que l’on jugera la position du pape et notre prise de position sans idées préconçues. Après l’arrêt de la Cour constitutionnelle fédérale de 1993 et la loi sur l’avortement du 21 août 1995, on ne peut plus se targuer tout simplement du droit à l’autodétermination de la femme. Nous savons tous que l’enfant à naître ne peut être sauvé qu’avec sa mère. Mais dans les discours politiques, le droit propre de l’enfant à la vie reste souvent sur la touche. J’espère qu’il y aura enfin ici du changement. Sinon la discussion à la longue n’a plus de sens. Si nous sommes vraiment reconnus et notre présence souhaitée dans le dispositif de consultation légale, on nous respectera également par rapport à nos réflexions quelque peu gênantes. Le certificat a d’ailleurs toujours été une exigence de l’Etat envers l’Eglise. Je suis sous cet angle fondamentalement confiant.
APIC: Votre engagement en faveur de la poursuite du système de conseil actuel vous a valu de dures attaques à l’intérieur de l’Eglise. La lettre du pape va-t-elle conduire à plus d’objectivité dans le débat ?
Mgr Lehmann: Sur la question de l’avortement, notre société reste comme elle l’était déjà, profondément divisée. Ce débat provoque blessures et égratignures. Dans une moindre mesure, on rencontre la même situation à l’intérieur de l’Eglise. En tant que président de la Conférence des évêques et à titre personnel, je devais et voulais aussi me faire l’avocat des services de consultation sous leur forme actuelle. Je n’en ai cependant jamais nié les faiblesses. C’est pourquoi, malgré une certaine déception, je peux comprendre les motifs profonds de la lettre du pape et m’en faire l’interprète dans notre situation. Je souhaite justement pour cette raison aussi que l’on mène le débat avec objectivité. Mais il faut ici garder la tête froide: l’intérêt va aller décroissant, car il n’y a aucune sensation à attendre dans cette affaire. (apic/kna/mp)
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