APIC – Interview
Face à la Shoah, pourquoi
les chrétiens sont-ils restés spectateurs?
Urs Altermatt : catholicisme et antisémitisme en Suisse 1918-1945
Interview Walter Müller, traduction Maurice Page, agence APIC
Fribourg,
(APIC) Parallèlement au rapport de la Commission Bergier sur la politique d’asile de la Suisse au cours de la deuxième guerre mondiale, une autre étude très fouillée offre un éclairage inédit sur le catholicisme et l’antisémitisme en Suisse. Moins médiatisé que le rapport Bergier, le dernier ouvrage du professeur fribourgeois Urs Altermatt apporte cependant une contribution importante et attendue à l’histoire des mentalités catholiques de la première moitié de ce siècle.
Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Fribourg, Urs Altermatt est un spécialiste de l’histoire du catholicisme reconnu au niveau international. Etudiant la problématique de l’antisémitisme catholique en Suisse entre 1918 et 1945, notamment à travers la presse locale et d’association, il va au-delà du discours intellectuel. Dans une approche de la réalité quotidienne, il analyse également des pratiques qui imprégnèrent très fortement les mentalités du milieu catholique: rituels de la Semaine sainte, jeux de la passion, enseignement religieux.
Dans une interview à l’APIC, Urs Altermatt relève que si les catholiques ont généralement condamné l’antisémitisme racial du national-socialisme, ils n’en ont pas moins propagé un antisémitisme «autorisé». Basé sur les différences religieuses et culturelles, cet antisémitisme a trouvé son ancrage dans un fonds d’antijudaïsme chrétien millénaire.
APIC: Pourquoi un tel livre ?
Urs Altermatt : Comme bien souvent, ce n’est pas l’auteur qui cherche un thème, mais le thème qui vient au-devant de l’auteur. A vrai dire, ces dernières années, je n’avais plus envie de traiter l’histoire du catholicisme, car j’avais déjà écrit suffisamment de livres et d’articles sur le sujet. Mais le débat actuel sur la Shoah en Suisse et en Europe m’a ramené très concrètement à ce thème en tant qu’historien catholique. Auparavant, je m’étais occupé de l’antisémitisme dans le cadre de mon livre sur l’»ethno-nationalisme» et l’extrémisme de droite.
A la fin du XXe siècle, Auschwitz n’imprègne pas seulement l’identité juive, mais aussi l’identité européenne occidentale. Parce que, durant des siècles, l’Europe chrétienne a représenté dans sa mémoire religieuse le juif comme «l’autre par excellence», la Shoah touche directement les Européens et les Suisses. Avec l’holocauste, ce ne sont pas seulement des millions de juifs qui ont été assassinés, mais une partie de l’identité chrétienne – liée de la façon la plus étroite au judaïsme à cause des mythes religieux – qui a également été blessée.
APIC: Les victimes et les exécutants de la Shoah ne sont donc pas les seuls touchés ?
U.A.: Il n’est plus possible aujourd’hui, quand on fait une analyse historique d’Auschwitz, de partir uniquement de la distinction entre auteurs et victimes et de mettre entre parenthèses les spectateurs de cet événement. En 1992, l’historien juif américain Raul Hilberg, célèbre pour son ouvrage «La Destruction des juifs d’Europe», a publié un livre au titre évocateur: «Exécuteurs, victimes, témoins».
La plupart des Européens ne furent ni auteurs ni victimes au sens étroit du terme. Ils furent des spectateurs qui essayèrent autant que possible de se tenir à l’écart de ces événements terrifiants, soit par lâcheté, soit par manque de conscience morale, soit mus par de solides intérêts ou la cupidité et la soif du profit, soit tout simplement à cause de la peur, ou encore par calcul politique ou pour bien d’autres raisons encore.
APIC: Et les Eglises ?
U.A.: Ce rôle de spectateurs, les Eglises chrétiennes en Europe, à quelque confession qu’elles appartiennent, l’ont également choisi. Certes, à cette époque elles ne disposaient plus tellement du pouvoir social qui leur aurait permis de stopper la machinerie d’extermination national-socialiste. Mais elles possédaient encore, dans la société sécularisée, une fonction de vigilance morale respectée. Dans l’ensemble, les Eglises chrétiennes n’eurent pas le courage d’élever une protestation commune ni d’organiser une action coordonnée en faveur des juifs persécutés en Europe. Les actions d’aide aux juifs restèrent ainsi des actes isolés.
Comment expliquer ce rôle de spectateurs passifs des Européens, des gouvernements et des Eglises face aux terribles événements de la Shoah? C’est finalement la question que pose mon livre. L’indifférence des chrétiens européens et de leurs Eglises signifiait-elle que le sort des juifs se trouvait largement en-dehors de leur sphère d’intérêt ? Quel rôle a joué l’antijudaïsme chrétien dans cette affaire ? Pourquoi la quasi totalité de la chrétienté s’est-elle tue ? L’histoire de la Shoah ne peut en effet pas être traitée sans poser la question de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme.
APIC: Qu’entendez-vous par antijudaïsme ?
U.A.: Si l’on veut comprendre l’antijudaïsme chrétien, il faut en premier lieu examiner la théologie et la prédication, la liturgie et les rites. Durant l’histoire bimillénaire du catholicisme, la prédication et la liturgie ont eu des effets à long terme qui ont imprégné la manière de penser et de sentir des hommes.
Pour l’image des juifs auprès des chrétiens, le Vendredi Saint et la Semaine Sainte ont joué un rôle central, mettant au premier plan la passion du Christ. Ainsi l’Eglise, en s’appuyant sur les récits du Nouveau Testament, a fréquemment associé le judaïsme de l’époque du Christ à des images négatives. Avec au premier plan les vieux stéréotypes sur les juifs qualifiés de «meurtriers du Christ», considérés comme ceux qui ont brisé l’alliance avec Dieu, un peuple obstiné et réprouvé.
Les Eglises ont ainsi contribué à ce que l’antijudaïsme se répande dans tout l’Occident chrétien. Le fait que dans la société européenne les juifs représentent la minorité méprisée par excellence doit à mon avis être expliqué pour une bonne part par cette tradition. L’antijudaïsme chrétien a ainsi constitué le terreau de l’antisémitisme.
APIC: L’antisémitisme catholique d’avant-guerre a-t-il des caractéristiques particulières ?
U.A.: En ce qui concerne le jugement que portaient les catholiques sur le judaïsme dans la première moitié du XXème siècle, on constate qu’ils possédaient un système de références fermé que l’on retrouve dans les lexiques et les manuels. Ces références étaient popularisées sous diverses variantes par un grand nombre de théologiens et d’intellectuels. Le noyau central de ce système peut se résumer de la manière suivante: alors que l’antisémitisme biologique et racial était interdit aux catholiques, la doctrine officieuse que l’on trouvait dans les manuels leur autorisait un antisémitisme antimoderniste, sous prétexte de protéger l’influence chrétienne dans la culture, la politique et l’économie. C’est ainsi que l’antijudaïsme traditionnel chrétien a pu facilement s’associer aux contenus modernes de l’antisémitisme.
Les auteurs catholiques pouvaient donc faire appel aux arguments religieux quand, dans un raisonnement tout à fait séculier, ils polémiquaient contre l’influence des juifs. Etat donné que nombre de catholiques voyaient dans les juifs libéraux l’avant-garde du modernisme, ils en firent les boucs émissaires pour toute une gamme de problèmes sociaux. Ils les associèrent dans leurs préjugés à tous les «ismes» modernes, du libéralisme à l’athéisme en passant par le socialisme. C’est ainsi que se formèrent les clichés sur le judaïsme, que l’on accusa, avec la franc-maçonnerie et le socialisme, d’être responsable du matérialisme, de la dépravation, de la corruption des moeurs, de la décadence et de nombreux autres maux.
APIC: Qu’en est-il alors de l’aspect racial ?
U.A.: On ne peut porter un jugement correct sur le caractère de l’antisémitisme catholique qu’après avoir franchement relevé que la doctrine officielle de l’Eglise a clairement condamné le racisme biologique. Le catholicisme a considéré les théories darwiniennes de l’évolution comme une doctrine erronée et non chrétienne. Par conséquent, elle a qualifié l’antisémitisme racial du national-socialisme de «nouveau paganisme».
Cette remarque ne doit pas conduire à ignorer que, malgré les condamnations ecclésiales, des catholiques ont effectivement repris, à titre individuel, des éléments racistes dans leur argumentation antijudaïque. Mais en comparaison, de tels arguments sont restés rares. Les catholiques partaient du principe qu’ils ne pouvaient être racistes car, en tant que chrétiens, ils considéraient que tous les hommes sont égaux et de même valeur.
APIC: On se trouve donc devant ce que l’on pourrait appeler une «zone grise»…
U.A.: Au fond, les catholiques d’alors étaient ce que le langage moderne appelle des «culturalistes», qui partaient de l’idée d’une différence culturelle et religieuse entre le catholicisme et le judaïsme. Le «culturalisme» catholique s’exprimait dans des opinions et des préjugés xénophobes. Ces derniers étaient répandus au niveau psychologico-émotionnel, et étaient également diffusées dans le public par des journaux, lors de conférences et de prédications. En général, les catholiques se prononçaient pour l’assimilation des juifs par le baptême et leur intégration culturelle dans la communauté chrétienne. C’était la stratégie de la grande majorité. Quelques catholiques aspiraient à l’isolement des juifs par le boycott de leurs commerces ou par des lois d’exceptions discriminatoires.
APIC: Comment interprétez-vous les fréquentes doléances contre la «presse enjuivée» que l’on rencontre souvent dans les journaux catholiques de l’époque ?
U.A.: Etant donné que les élites catholiques étaient conscientes de l’influence de la presse pour la formation de l’opinion publique, elles voulaient édifier une contre-société catholique disposant de ses associations, ses journaux, etc. C’est la raison pour laquelle ils polémiquaient contre la presse non catholique, accusée par certains intellectuels d’être sous influence judéo-maçonnique. Dans ces théories du complot, on imputait aux juifs le dessein de dominer le monde. L’obsession du complot mondial tramé par les juifs était, dans les années 20, le cliché le plus connu et, dans un certain sens, le plus sournois envers les juifs. Il n’était d’ailleurs pas répandu seulement dans les milieux catholiques.
APIC: Expliquez-vous aussi le silence des Eglises à partir de cette mentalité ?
U.A.: Etant donné que l’Eglise et les fidèles catholiques considéraient le national-socialisme comme un danger pour la foi chrétienne a provoqué le refus de l’antisémitisme racial. Mais en général, ce rejet n’avait pas lieu en raison des victimes juives, mais pour préserver ses propres intérêts. Dans l’ensemble, il n’y a eu que peu de personnalités qui firent front publiquement et concrètement à l’antisémitisme et qui élevèrent la voix en faveur des juifs. Le manque de solidarité avec les juifs persécutés est une constante quasi-générale.
D’un point de vue actuel, il est particulièrement incompréhensible que ces argumentations contradictoires aient pu être encore utilisées durant la seconde guerre mondiale, à un moment où les crimes atroces commis contre les juifs étaient déjà connus – au moins partiellement – d’une large part de l’opinion publique suisse. La défaillance de l’Eglise en tant que gardienne de la morale réside en premier lieu dans l’échec de la formation des consciences. Avec le recul, sa grande faute morale a été d’omettre d’éduquer ses fidèles au respect, à la tolérance ou à la compassion envers les juifs persécutés.
APIC: Il y a tout de même eu quelques exceptions ?
U.A.: Parmi les théologiens catholiques, le professeur fribourgeois Charles Journet, qui sera fait cardinal en 1965, est l’une de ces rares exceptions. Journet a condamné la persécution des juifs sans jamais se laisser aller à ce que l’on appellera l’antisémitisme «autorisé». En ce qui concerne l’antijudaïsme chrétien, il se situait certes en partie dans le schéma de pensée traditionnel, mais il montrait déjà des interprétations théologiques d’avenir, dans la mesure où il ne rejetait pas la responsabilité de la mort du Christ en premier lieu sur les juifs.
APIC: Quand se situe le changement d’attitude des catholiques envers les juifs ?
U.A.: Déjà immédiatement après la guerre, quelques milieux ecclésiaux reconnaissent la coresponsabilité des chrétiens dans la Shoah et cherchent à relancer le dialogue avec les juifs. L’essai le plus connu de réflexion dans l’immédiat après-guerre est la Conférence de Seelisberg en 1947, suivie d’une deuxième rencontre à Fribourg, en 1948.
A l’occasion du nouveau millénaire, le pape Jean Paul II publie en 1995 la lettre «Tertio Millenio adveniente» où il invite les chrétiens à l’examen de conscience, à la pénitence et à la conversion. A cet égard, je souhaite relever la différence fondamentale entre la faute et la honte. La faute concerne l’individu et ne peut pas être transmise d’une personne à une autre. Ce qui signifie qu’il n’y a pas de faute collective pour les crimes du national-socialisme. Par contre, la honte peut être partagée. Nous pouvons avoir honte du comportement d’un groupe au sein duquel nous sommes nés ou auquel nous nous sentons particulièrement liés, même si nous ne portons pas de faute individuelle. Il existe par conséquent une honte collective.
La solidarité avec un groupe, qu’il s’agisse de catholiques ou de protestants, nous permet de nous situer aussi par rapport au passé même si ce passé provoque un sentiment de honte. C’est parce que je me sens appartenir à ce collectif qui s’appelle catholicisme que je me suis occupé dans ce livre du fardeau de l’antisémitisme chrétien. Faire mémoire signifie ici assumer sa responsabilité pour le passé. (apic/wm/mp)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse