Voyage de Jean Paul II en Inde, du 5 au 8 novembre: sous le signe de la tension

APIC – Dossier

La menace des fondamentalistes indispose le gouvernement

Rome, 2 novembre 1999 (APIC) Le voyage que Jean Paul II effectuera en Inde du 5 au 8 novembre prochains est «un coup de maître». Mais le pape devra se montrer prudent afin de ne pas provoquer les réactions négatives des fondamentalistes hindous, estime Mgr Telesphore Placidus Toppo, archevêque de Ranchi, en Inde à la veille de ce déplacement. Il s’agit du second voyage de Jean Paul II dans ce pays, après celui de 1986. Cette visite pastorale, faite dans le cadre de l’Exhortation apostolique de conclusion du Synode des évêques pour l’Asie, ne s’annonce pas sans risque, avec les manifestations annoncées des fondamentalistes Hindous et le climat de violence contre les chrétiens.

«Nous sommes très heureux que le pape ait choisi de venir à New Delhi, mais il faudra qu’il soit prudent pour ne pas provoquer des réactions négatives de la part des fondamentalistes hindous», a en effet expliqué à l’APIC Mgr Toppo. Ce dernier était présent à Rome en qualité de représentant du continent asiatique pour le Synode des évêques pour l’Europe, puis pour la rencontre interreligieuse, tenue au Vatican du 24 au 28 octobre.

Pour Mgr Toppo, la visite de Jean Paul II en Inde pour la publication de l’Exhortation apostolique de conclusion du Synode pour l’Asie, est un «coup de maître» et aura certainement des effets positifs. D’après l’archevêque, l’Inde a été choisie pour cette conclusion du Synode parce qu’elle occupe une place importante en Asie, et qu’elle y joue un rôle central au plan politique, comme la Chine.

Les 21 évêques indiens représentaient un pourcentage important des évêques présents lors de l’Assemblée synodale, du 19 avril au 14 mai 1998, fait remarquer Mgr Toppo, qui en faisait lui-même partie. Toutefois, au moment de s’exprimer sur la destination du voyage du pape en Asie, ils n’avaient pas tous voté pour l’Inde, indique l’archevêque. «Certains avaient peur que sa venue ne soit source de tensions et provoque des réactions contre les chrétiens de la part des fondamentalistes hindous».

«Il faut du courage au pape pour venir en Inde. Il devra être prudent, parce que ces fondamentalistes hindous ne veulent pas qu’il parle d’évangélisation, et peuvent faire du mal. Même Mère Teresa était accusée de prosélytisme!» s’exclame-t-il. Mais pour l’archevêque, la visite de Jean Paul II, «même si elle crée quelques tensions avec les Hindous sur le moment, sera objectivement un point de guérison à long terme. J’en ai parlé avec le pape en déjeunant avec lui au moment du Synode pour l’Europe», raconte Mgr Toppo.

Un coup de maître

«Je lui ai dit que sa venue à New Delhi est un coup de maître, un événement historique, et sera comme une ’bouffée d’air’ pour les chrétiens». L’archevêque indien estime personnellement qu’il est même préférable que ce soit un gouvernement composé de fondamentalistes hindous qui reçoive le pape, plutôt qu’un gouvernement dirigé par Sonia Gandhi, une catholique.eMgr Toppo signale toutefois que les fondamentalistes prévoient une marche de Goa à New Delhi le 4 novembre, avant que le pape n’arrive, pour exiger de lui qu’il demande pardon parce que les Portugais sont venus autrefois à Goa et que, d’après les fondamentalistes, ils ont converti par force les Indiens. L’archevêque rappelle que lors de la précédente visite de Jean Paul II en Inde en 1986, il y avait déjà eu des protestations de ces mêmes fondamentalistes. «Beaucoup de catholiques avaient vu le pape au cours des quatorze étapes de ce voyage, et ce fut un grand encouragement pour eux, se souvient-il. «Depuis cette visite, de nouveaux diocèses ont été créés en Inde, et c’est un signe de croissance pour l’Eglise. Les fondamentalistes le savent», ajoute-t-il. «C’est pourquoi ils protestent».

«Ces dernières années, leurs attaques se sont faites plus agressives contre les chrétiens», souligne encore Mgr Toppo. «Mais certaines Eglises évangéliques sont quelques fois un peu provocatrices, par exemple, estime-t-il, quand leurs membres écrivent ’Jésus’ en grosses lettres sur les murs de New Delhi».

«Parmi les chrétiens, ce sont les catholiques que craignent surtout les fondamentalistes», indique cependant l’archevêque, «parce qu’ils sont les plus nombreux, que l’Eglise catholique est mieux organisée, et qu’elle s’occupe de beaucoup d’écoles et des plus grands hôpitaux dans le pays».

Les chrétiens sont un peu plus de 2 % de la population indienne, et les catholiques représentent 17 millions de personnes, sur plus de 950 millions d’habitants. L’archevêque explique que l’Eglise catholique s’occupe d’une part des «intouchables», les hors caste, qui représentent une centaine de millions de personnes particulièrement opprimées, et des membres des «tribus», environ 60 millions, dont il fait lui-même partie.

Un programme prudent

«Les membres des tribus sont pauvres, mais possèdent quand même des terres et peuvent quelque fois étudier», explique Mgr Toppo. «Ils peuvent même devenir archevêques!». D’après Mgr Toppo, les Hindous se rendent compte que s’ils laissent l’Eglise oeuvrer librement, ces 160 millions de personnes sont susceptibles de devenir chrétiennes. «Cela peut changer la physionomie de l’Inde au plan politique et social» remarque-t-il. «D’où la crainte des Hindous».

L’archevêque fait enfin remarquer que le programme de Jean Paul II "a été établi avec prudence", et ne comporte qu’un seul grand rendez-vous public pour le pape. Arrivé le soir du 5 novembre dans la capitale indienne, Jean Paul II sera en effet reçu le lendemain au palais présidentiel de New Delhi pour une visite "de courtoisie" au président de la République, puis une rencontre avec le vice-président et le Premier ministre. Le pape se rendra ensuite auprès du mausolée de Gandhi comme le font tous les chefs d’Etat en visite en Inde. Mgr Toppo souligne d’ailleurs que "ce n’est pas sans poser quelques problèmes pratiques parce que pour y arriver, il faut marcher pieds nus pendant 300 ou 400 mètres ! >>

Le soir du 6 novembre, Jean Paul II rencontrera les évêques d’Asie pour la signature officielle du document de conclusion du Synode. Tous les participants du Synode pour l’Asie ont été invités à cette rencontre par le cardinal Jan Schotte, Secrétaire général du Synode. Le Secrétariat du Synode a même offert de payer le voyage de ceux dont les diocèses sont trop pauvres, précise Mgr Toppo.

Le 7 novembre, Jean Paul II célébrera la Messe solennelle de conclusion du Synode sur le «Jawarharlal Nehru Stadium» de New Delhi. Enfin, dans l’après-midi, il rencontrera des représentants des autres religions et des autres confessions chrétiennes, avant de prendre congé le lendemain matin pour partir cette fois pour la Géorgie.

Menaces

Face aux menaces qui planent sur ce voyage, le gouvernement nationaliste indien s’est distancié des manifestations anti-Jean Paul II prévues par les fondamentalistes hindous, pas contents de visite. Dans un appel aux leaders religieux hindous, les autorités indiennes leur ont demandé de faire preuve de retenue.

Membre du parti nationaliste hindou Bharatiya Janata Party (BJP), récent vainqueur des élections indiennes, Lal Krishna Advani, ministre de la Sécurité intérieure, a pris publiquement ses distances avec les manifestations anti-papales organisées par les fondamentalistes hindous. Ces derniers ont mis sur pied une marche de protestation sur une distance de 1’575 km, partant de l’ancienne colonie portugaise de Goa, au sud-ouest de l’Inde, jusqu’à la capitale de l’Union indienne, New Delhi, que les manifestants devraient atteindre le 4 novembre, veille de l’arrivée de Jean Paul II. Lal Krishna Advani a qualifié cette démarche d’opposition de «non appropriée» quand il s’agit d’un hôte de l’Etat. «Et le pape visite l’Inde en qualité de chef d’Etat», a-t-il précisé dans une interview au quotidien «The Indian Express».

Les fondamentalistes hindous exigent des excuses du pape

Certains historiens indiens avancent le fait que 75’000 personnes qui résistaient à la conversion au christianisme auraient été mises à mort il y a quatre siècles. A l’époque coloniale, des temples hindous ont été rasés et de nombreux hindous ont dû fuir Goa pour échapper à la persécution, affirment les militants locaux. «Si vous voulez venir en Inde, nous n’avons aucun problème, mais vous devez demander pardon pour les atrocités du passé et les conversions doivent cesser», lance Sadhvi Ritambara, un moine hindou radical. Les mouvements fondamentalistes «Vishwa Hindu Parishad (VHP) et Bajrang Dal ont décidé de lancer une campagne de propagande et de distribuer des tracts exigeant des excuses du pape Jean Paul II pour les «conversions forcées du passé».

Le VHP (Conseil Mondial Hindou), une organisation religieuse liée au parti au pouvoir BJP, a prévu des manifestations à travers tout le pays pour que le pape demande pardon publiquement pour les soi-disant conversions forcées d’Indiens des milieux pauvres par des missionnaires chrétiens. Ces accusations ont été vigoureusement démenties par l’archevêque catholique de New Delhi, Alan Basil de Lastic, président de la Conférence épiscopale indienne.

Mgr de Lastic qualifie de positif le fait que l’ensemble des évêques catholiques en Inde soient des autochtones. L’archevêque indien pense que le pape va encourager l’Eglise locale à s’insérer dans l’ethos indien et à accueillir la culture indienne. Cela aidera l’Eglise indienne à définir les défis auxquels elle doit faire face, relève-t-il. Mgr de Lastic espère que la visite du pape encouragera les chrétiens à ne pas changer leur identité et à ne pas renoncer à ce qui fait leur essence, «même s’ils sont attaqués ou ignorés».

Plus d’une centaine d’attaques anti-chrétiennes en une année

Du côté de l’Eglise, on insiste en effet sur le fait que si des troubles éclatent à l’occasion de la visite du pape, l’image internationale de l’Inde n’en sortira pas grandie. Les autorités indiennes sont déjà sous le feu de la critique des défenseurs des droits de l’homme pour ne pas avoir assuré la sécurité des minorités religieuses dans le pays. En un an, les communautés chrétiennes de l’Inde ont été la cible d’une bonne centaine d’agressions de la part des militants fondamentalistes hindous, et plusieurs chrétiens ont trouvé la mort dans ces attaques, comme le missionnaire australien Graham Stuart Staines, brûlé vif avec ses deux jeunes enfants en janvier dernier par des fanatiques hindous dans l’Etat d’Orissa. C’est dans ce même Etat que le 2 septembre dernier a été assassiné le Père Arul Doss par des militants masqués. (apic/imed/be/pr)

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