Lancée en 1959, «Choisir» a d’emblée voulu toucher l’intelligentsia romande au-delà des chapelles idéologiques ou confessionnelles. Tout en essayant d’éviter l’élitisme. Son but: donner un peu d’oxygène à des Suisses romands asphyxiés par le conformisme alors dominant. Aider des chercheurs de sens attentifs à la vie foisonnante dans le monde de la culture et dans les Eglises. Des personnes en recherche tentées, comme tant d’artistes et d’hommes de lettres à l’époque, par l’exode vers des horizons plus ouverts.
«Choisir», c’est aujourd’hui une bonne quarantaine de pages roboratives publiées chaque mois. Des analyses, commentaires ou enquêtes qui ont longtemps donné de l’urticaire à la hiérarchie. Le verbe chaud du solide jésuite de Martigny trahit ses origines valaisannes. A 63 ans, le rédacteur en chef de «Choisir» – depuis 22 ans dans la maison, il dirige la rédaction depuis 4 ans – préfère dessiner l’avenir. C’est dans son caractère: Pierre Emonet n’aime pas trop s’attarder sur l’histoire.
Il préférerait plutôt parler d’avenir. Du projet de «Choisir», de son manifeste: être un lieu de dialogue et de réflexion sur les grandes questions qui mobilisent actuellement l’humanité, les enjeux moraux de la bioéthique, le défi du néolibéralisme triomphant et de la mondialisation, l’exclusion sociale, l’évolution politique de la Suisse, le dialogue interreligieux… S’il ne veut pas donner dans le piétisme et se laisser porter par la vague des nouveaux mouvements ecclésiaux, Pierre Emonet tient à des articles de spiritualité charpentés, aujourd’hui très demandés. Au plan strictement ecclésial, le combat est clair: «Sauver Vatican II, qu’on est en train d’enterrer!»
Aux frontières de l’institution ecclésiale
«Notre mission nous situe souvent aux frontières de l’institution ecclésiale, dans des zones où la hiérarchie ne peut ni ne doit s’engager… Nous ne voulons pas porter sur le monde le regard d’une institution trop souvent prisonnière de ses propres limites».
Mais, tient immédiatement à préciser le prêtre-rédacteur, «si l’attention que nous portons aux questions qui hantent nos contemporains semble parfois nous happer loin du centre, ce n’est là que fausse impression, l’attachement à l’Eglise et à son enseignement l’emporte toujours». Dans un monde sécularisé, qui n’a souvent plus de références chrétiennes, «Choisir» tient à reconnaître Dieu dans l’immense bouillonnement culturel qui ne cesse de pousser le monde vers son accomplissement. Pas question donc, pour le Père Emonet, de choisir entre Dieu et le monde, «parce que nous sommes convaincus que Dieu est à l’œuvre dans tout ce qui vit et qui progresse». «Choisir» essaie d’aborder toutes les questions, sans tabous ni ukases, mais cherche à ne pas être à la remorque des modes passagères.
A la fin des années 50, en Suisse romande, l’atmosphère intellectuelle est confinée: Jean Nicod et ses confrères Robert Stalder et Raymond Bréchet (dans la revue, aucune mention de l’appartenance des trois confrères à la Compagnie de Jésus, car la présence des disciples de saint Ignace de Loyola est, à l’époque encore, inscrite dans la Constitution fédérale), veulent, en lançant «Choisir», combattre cette «impression d’asphyxie». A part «Nova & Vetera», fondée par le cardinal Journet, une publication tout à fait dans la ligne thomiste et somme toute assez élitaire, il n’y avait pas en Suisse romande de revue culturelle digne de ce nom, souligne Pierre Emonet.
Mgr Charrière: Installez-vous ailleurs !
Mgr François Charrière, l’évêque d’alors, est tout à fait d’accord pour que les jésuites publient une revue, mais il aurait voulu qu’elle soit le porte-parole des évêques et de la hiérarchie. «Quand il a vu que ce n’était pas le cas, il a alors supplié les jésuites d’aller fonder leur revue ailleurs que dans son diocèse. Nous sommes restés, mais nos compagnons ont eu l’honneur d’avoir un censeur: tous les articles devaient lui être soumis.»
Mgr Charrière n’avait pas la largeur d’esprit de son prédécesseur Mgr Besson, rapporte un membre de la première équipe de «Choisir». Il était fondamentalement méfiant envers toute ouverture, «comme Rome d’ailleurs». «Nous l’avons tout de suite ressenti lorsque nous lui avons annoncé notre projet. Il nous a immédiatement imposé la censure épiscopale! Notre censeur était le vicaire général Perroud». Dans le premier numéro, le philosophe français Gabriel Marcel, membre de l’Institut, affirme que la liberté religieuse est un droit fondamental… et le censeur laisse passer l’article!
En le lisant, Mgr Charrière se met dans une véritable colère. Il souligne en rouge le passage incriminé. Quelques temps après, le théologien protestant Oscar Cullmann prend l’initiative d’organiser une collecte commune dans les églises protestantes et catholiques. Raymond Bréchet compose un petit article à ce sujet. Il s’agit d’une information plutôt que d’une invitation. Le censeur l’interdit sans tarder, par peur de l’évêque. «Nous avons rencontré le censeur, et c’est seulement après une longue discussion et au prix d’amendements du texte que l’article a finalement été autorisé.» A Genève, le censeur est l’abbé Druetti, «moins timoré que l’abbé Perroud», assure P. Emonet.
Début 1970, l’évêché manie toujours les ciseaux d’Anastasie
Malgré la tornade de mai 68, les «ciseaux d’Anastasie» – la censure diocésaine – ne sont pas encore rangés en ce début des années 70. Dans le numéro de février 1970, un article de Raymond Bréchet intitulé «Concile pastoral hollandais: les évêques ont choisi le dialogue» est écarté à la dernière minute par le censeur. Pour d’aucuns, à l’époque, la question du célibat des prêtres et de l’admission d’hommes mariés au sacerdoce était quasiment sacrilège.
Révulsée par la méthode, l’équipe de «Choisir» remplace l’article manquant par quatre pages blanches placées, à dessein, de façon plutôt incongrue, dans la rubrique «Eglise vivante». Le coup d’éclat va porter un coup fatal à la censure; cet instrument d’un autre âge sera enfin aboli.
Geste de défi? «Choisir» de mars 1972 publie in extenso le texte de la conférence du dominicain Stephan H. Pfürtner, alors professeur à l’Université de Fribourg, «Qu’est-ce qui reste valable aujourd’hui ? Considérations à propos de la morale sexuelle», qui avait provoqué un scandale sans précédent quelques mois auparavant. Dans son intervention du 3 novembre 1971 à Berne, le Père Pfürtner s’insurgeait contre le caractère légaliste des normes catholiques en matière de sexualité, dont le pape Paul VI avait rappelé les grands principes dans l’encyclique «Humanae Vitae». «L’évêque était furieux, nous avons reçu des coups de crosse…», précise le Père Emonet. Cette initiative, interprétée comme un acte évident de rébellion, suscite les tensions au sein de l’équipe de «Choisir», dont la rédaction d’alors finira par se saborder en juin 1976.
Pas touche à l’Opus
Mais les ennuis n’en sont pas finis pour autant. La nouvelle rédaction va en savoir quelque chose, avec le dernier conflit d’importance avec la hiérarchie, provoqué par un dossier solidement étayé de Pierre Emonet sur l’Opus Dei. Intitulé «Une Eglise dans l’Eglise», il est publié en février 1981. L’auteur, qui parle espagnol, lit dans le texte toute la prose d’Escriva de Balaguer, le fondateur de l’»œuvre de Dieu». Il se lance sur la piste de ce mouvement après avoir été interpellé par des parents dont les enfants, étudiants au Collège St-Michel de Fribourg, fréquentent les activités du Club Alpha, tenu par l’Opus Dei. Certes, ces jeunes travaillent désormais très bien à l’école et suivent même récollections et retraites durant le week-end. Ils deviennent par contre de plus en plus intransigeants et fermés au dialogue. Un comble pour le Père Emonet: «Ces adolescents ont été poussés – à 16 ans! – à faire des vœux de chasteté.»
Après s’être rendu notamment à Paris et à Zurich pour son enquête, le Père Emonet publie une enquête fouillée qui ne cherche en rien le scandale, mais qui le provoque en affirmant que plus qu’une spiritualité, l’Opus Dei a une discipline et une morale. Furieux, des responsables de l’Opus Dei interpellent le rédacteur en chef, Albert Longchamp. Ce dernier est prêt à leur ouvrir les colonnes de sa revue pour publier d’éventuelles rectifications. L’article étant inattaquable, ils ne trouvent pas la faille. Ils s’adressent alors au provincial à Zurich, qui prend la défense de la revue.
«Au nom de l’autorité supérieure»
Plusieurs mois après, un émissaire de la Compagnie de Jésus arrive de Rome avec une lettre du cardinal secrétaire d’Etat Casaroli. Le numéro deux du Vatican ordonne «au nom de l’autorité supérieure», de cesser à l’avenir toute publication ou débat public sur cet institut. Casaroli estime inconvenant que des ordres religieux se chicanent sur la place publique. Une incise précise cette interdiction absolue, en concédant qu’elle doit être respectée «même si les faits allégués sont vrais». Pour l’anecdote, le Père Emonet relève qu’il n’a même pas pu avoir la lettre entre les mains, la décision devant rester secrète!
La publication en décembre 1982 de la recension d’un ouvrage – réprouvé par Rome – d’un jésuite américain sur l’homosexualité faillit entraîner la suppression de la revue. L’article suscite la colère du Père Dezza, «délégué» du pape imposé temporairement à la Compagnie de Jésus vers la fin du mandat du Père Arrupe, le supérieur général très malade. Le Père Stefan Bamberger, provincial suisse des jésuites, n’a alors le choix qu’entre l’interruption de la publication ou la désapprobation publique de son directeur et de sa rédaction. Ce qui fut fait. «Choisir» publie tout de même la mise au point du provincial… dans le courrier des lecteurs.
«Ensuite nous n’avons plus eu d’ennuis avec la hiérarchie, ni avec Mgr Mamie, ni avec Mgr Grab, ni avec Mgr Genoud. Cela fait quatre ans que je suis rédacteur en chef, et je n’ai plus eu de problèmes de ce genre, même si j’ai écrit sur des thèmes brûlants comme les divorcés remariés», remarque le Père Emonet. A l’occasion des 40 ans de la revue, la Commission des médias de la Conférence des évêques suisses lui adresse d’ailleurs un hommage appuyé. Elle souligne l’importance de «Choisir» dans le paysage des médias chrétiens en Suisse romande et salue l’esprit critique avec lequel la revue analyse la réalité.
«Dans notre diocèse, entre autres, l’ambiance a complètement changé. Le Synode 72 a eu une très grande influence: la hiérarchie a compris qu’elle n’était pas là pour faire tomber la vérité du ciel, mais que la vérité est toujours au bout d’une recherche, d’un dialogue et d’un échange…Même si certains aimeraient que l’on soit parfois plus apologétiques, je crois que nos évêques savent que finalement nous restons fidèles à l’Eglise». (apic/Jacques Berset)
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