Sept sculptures et 5’000 pierres pour faire la révolution des cailloux

Suisse: ATD Quart Monde et sa branche enfants redisent leur refus de la misère

Par Pierre Rottet, de l’APIC

Fribourg, 11 novembre 1999 (APIC) Le 20 novembre 1989, les Etats membres des Nations Unies adoptaient la Convention relative aux droits de l’enfant. Dix ans après, une centaine de gosses du Mouvement Tapori, la branche enfant d’ATD Quart Monde le rappelleront à Genève, devant l’ONU. Avec sept sculptures de taille respectable faites en matière synthétique, inspirées de messages d’espoir de changement venus du monde entier. En 1996,l’ONU décrétait l’Année internationale pour l’élimination de la pauvreté. Promesse d’adultes. On en est loin, pour ne pas dire qu’on s’en éloigne. D’où cette « révolution » des cailloux, guidée par la seule imagination. Et beaucoup de rêves.

Année internationale pour l’élimination de la pauvreté? Où alignement de mots sortis tout droit de la bonne conscience des décideurs de ce monde? Les enfants Tapori y ont pourtant cru. Suffisamment, en tout cas, pour qu’ATD Quart Monde leur propose, en 1996, comme contribution à cette Année, de joindre leur pierre dans le cadre d’une campagne intitulée « J’apporte ma pierre » au monde pour tenter de lutter pour la paix. Contre la misère, contre l’exclusion. Pour la fraternité et l’amitié.

Le résultat? Plus de 5’000 pierres sont parvenues à Treyvaux, au secrétariat international du mouvement. 5’000 cailloux accompagnés d’un message en provenance d’enfants des cinq continents. « Très vite, on a promis aux gosses que nous n’allions pas les garder pour nous, ici à Treyvaux, au secrétariat international de Tapori. Mais que nous allions transmettre leur message au monde », explique aujourd’hui Noldi Christen, coordinateur du mouvement.

Les billes du pauvre

De la petite boîte qu’il exhibe entre ses mains, Noldi Christen sort quelques-uns des milliers de cailloux, trésors de gosses ramassés ici ou là en Amérique latine, en Afrique, en Asie ou ailleurs en Europe, tous porteurs de cette authenticité propre aux enfants. De souhaits aussi. Et de rêves, comme autant de bouts d’expérience de la vie. D’un bout de vie d’enfant, et de gestes quotidiens posés à travers le monde. Caillou magique ou porte-bonheur, caillou « précieux » ou pierres de chemin, avec lesquels les gosses des rues jouent là-bas. Les billes du pauvre, en quelque sorte, à des années lumières des Nitendo.

« Face à cette richesse de 5’000 cailloux, si différents dans leur histoire et leur message, il fallait faire quelque chose, commente le coordinateur de l’initiative Tapori. Certes, les gosses avaient leurs idées sur une utilisation possible de ces pierres: construire une maison ronde de la paix, prônaient les uns, ou encore une maison suffisamment grande pour abriter toutes les familles pauvres du monde, songeaient certains ». Générosité d’enfants. Que les « grands » de ce monde ont largement oubliée, bafouée. D’autres voyaient encore une immense statue de l’amitié. Ou de la « liberté ». Mais qui ne ressemblerait en rien à celle qui trôône à New York… D’autres enfin voulaient faire de ces cailloux un long chemin, qui commencerait sur les montagnes pour descendre jusqu’à la mer. Vers l’espace. Et un autre horizon.

Couleurs et fraîcheur

« C’est de cette dernière idée, synthèse des milliers d’envois, que sont nées deux réalisations: sept sculptures de taille respectable, souvent de plus de deux mètres de haut, ainsi qu’un livre, pour raconter les histoires liées aux sculptures. Des œuvres qui ont pris formes et vie à l’atelier de l’Orme, à Treyvaux, avec la complicité de Marie-Cécile Kolly et Wyna Giller. Elles ont su retrouver les émotions de l’enfance. Les couleurs et la fraîcheur aussi. Sans tricher.

Sept œuvres, mais des milliers d’histoires

La première statue, née à partir d’un caillou du Burkina Faso, représente une immense pierre, qui ressemblerait à un lit vacillant monté sur un ressort. Instable comme la vie de ceux qui dorment dans les rues. Roger a accompagné son caillou d’un message: « Je ne dors pas dans une chambre, mais sur lescailloux. J’ai ramassé celui-ci à côté de la grande mosquée, là ou on se tient souvent. Mon cœur est dans ce caillou ».

La seconde représente un immense crapaud aux yeux démesurément grands, dont la tête s’orne d’une couronne dorée. La pierre, pépite peinte en or qui l’inspire, est l’histoire d’une exclusion. « Je voudrais que cette pièce dorée soit pour une couronne de prince. Dans un conte, j’ai un jour lu qu’un crapaud s’était transformé en prince, simplement parce que quelqu’un l’avait aimé », écrit une autre main d’enfant.

La troisième œuvre symbolise la terre. Une moitié de terre creusée pour en faire des mines: celles de Potosi, en Bolivie, ou des pères de familles et des gosses continuent à être exploités. Ces mines, fermées pour la plupart aujourd’hui, ont semé la mort, avant que les décideurs ne les bouclent, au gré de leurs intérêts. Le chômage pèse sur le père sculpté dans sa mine en compagnie de son enfant. Leurs regards, déjà semblables, se croisent, porteurs de quelles interrogations?

La quatrièème sculpture érige un grand mur. Celui des gosses de Manille, aux Philippines, travailleurs dans un cimetière de la ville. Un lieu où les enfants « vivent », bossent, mangent parfois et dorment. Le mur s’élève comme un obstacle que posent les adultes. Mais que les plus malins ou les plus téméraires parviennent parfois à détourner… Pour aller à l’école. Ou même plus simplement jouer.

La cinquième histoire est née de l’envoi d’une gamine d’Amérique latine. Elle raconte avec son caillou en forme de clown triste les bienfaits de la « pachamama », de la terre-mère qui porte ses enfants. « Ma pierre, écrit la fillette, c’est comme notre terre. Mais une terre avec un grand trou en son milieu. Un vide… qu’il faut réparer à coup d’amitié et d’amour ».

La sixième s’inspire de deux cailloux d’Afrique, prélevés d’une imaginaire « source sacrée » d’une montagne, dans un des ces nombreux pays où les gens doivent marcher des heures pour se procurer l’eau qui fait défaut. Pour la chercher, cette eau, le visiteur est invité à semontrer solidaire, à grimper sur les épaules de deux personnages, afin de les aider à actionner la pompe.

La dernière sculpture narre les difficultés d’une fleur, elle aussi symbole de la ronde de la solidarité. La fleur est à ce point géante qu’il faut s’y mettre à plusieurs pour la faire pousser. Pour la faire sortir de l’ombre, l’aider à s’épanouir, à éclore.

Les message des enfants, uniquement

Pour les réaliser, ces sculptures, Marie-Cécile Kolly et son équipe les a d’abord créées au cinquantième, par le biais de maquettes. Le plus difficile, convient cette décoratrice de théâtre, a été de faire abstraction de ce que nous, adultes, ressentons, avec notre vision. Il a fallu reproduire ce que les enfants ont raconté dans leur message. Pas simple, que de se replonger dans le monde de l’imaginaire de l’enfant. Et aussi de faire abstraction des réalités quotidiennes qui assaillent trop d’enfants piétinés et bafoués dans leur droit. « Mais j’ai estimé qu’il ne fallait pas toujours parler de cette partie de l’enfance violée ».

Une réalité pratiquement ignorée dans les sculptures? « Non, pas du tout, répond l’artiste. Quelque part elle est suggérée. Parce que l’on sait malheureusement assez tout ce qui se passe. Il fallait cependant sortir de cela, parce que derrière les réalités, il y a des forces. Le problème n’a pas été d’en faire abstraction, mais plutôt de se dire: « il n’y a pas que de l’horreur, mais aussi de l’espoir. C’est plus ce travail là que nous avons tenu à faire, à exprimer. En essayant de respecter vraiment l’histoire de ces enfants. Et non la nôtre. Ce qui n’a pas toujours été facile, dans le sens où, c’est vrai, on aimerait être plus dur. Peut-être qu’aussi ce message d’espoir fera-t-il davantage réfléchir les gens? »

Malgré ses vingt ans d’expérience dans la création, Marie-Cécile Kolly admet que cette réalisation a été pour elle une très grande découverte, même si, au départ, elle s’est posé pas mal de questions. « Je me demandais en effet ce que cela allait changer et bien pouvoir apporter à ces gosses. Avec l’idée qu’ils avaient plus besoin de manger, d’avoir un pull, des chaussures… La démarche m’a permis de découvrir, de comprendre et de réfléchir différemment. A savoir que ces enfants avaient besoin de retrouver une dignité plutôt qu’un pull propre. D’être pris au sérieux.

Invitation aux écoles

A partir du 20 novembre, dixième anniversaire de la Convention des droits de l’enfant, ces sept sculptures prendront place pour six mois devant le Palais Wilson à Genève. Les responsables d’ATD Quart Monde espèrent que de nombreux enfants et beaucoup de classes apporteront aussi leur pierre à l’édification d’un autre monde, plus solidaire, en visitant ce « Chemin de découverte et de rencontre ». Une exposition pas comme les autres, sans doute appelée à voyager par la suite ailleurs. En Suisse comme en France, par exemple. (apic/pr)

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