Organisé par la Coopération missionnaire, le service protestant de mission (DEFA), en collaboration avec les instituts de théologie catholiques et protestants, le colloque a permis de faire le point sur le concept de la mission aujourd’hui. Les trois théologiens ont accepté de se livrer à un dialogue à trois voix pour la presse.
Alphonse Quénum prêtre et docteur en histoire, interné pendant 10 ans en raison de ses convictions chrétiennes, actuellement professeur à l’Institut catholique de l’Afrique de l’Ouest refuse de se considérer comme un théologien du tiers-monde. «Je ne suis pas prisonnier d’un lieu et j’entends porter partout ce qui m’habite et me rend libre. De même que personne ne nous a demandé l’autorisation de prêcher l’Evangile, nous, Africains, n’avons pas à demander à l’Europe l’autorisation de partager la foi qui nous fait vivre. Mission ad intra et mission ad extra, pour moi, sont toujours en corrélation. Partout où je suis, je me sens missionnaire. «
«Chaque chrétien est théologien s’il réfléchit un tant soit peu à sa foi, renchérit le péruvien Gustavo Gutierrez, un des pères de la théologie de la libération. Théologien je le suis dans la mesure même où je réfléchis à ma foi au milieu d’un peuple. La théologie se nourrit de la pratique chrétienne, donc de la mission et, à ce titre, je suis de mon apostolat comme prêtre dans un secteur déshérité de Lima.»
Michael Amaladoss, jésuite indien, ex-consulteur au Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, ne se considère pas non plus comme un théologien du tiers-monde. «C’est restrictif. Je suis un théologien indien qui a vécu 15 ans en Europe et qui réfléchit, à partir de son expérience propre, en communion avec toute l’Eglise. J’espère aussi être écouté car nous avons parfois l’impression qu’en Europe les gens ont peur des questions qu’on pose en Asie : on sent des interdits et une autocensure. Pour l’Eglise, l’Europe est encore un poids. Dialoguer avec elle peut aider toute l’Eglise, d’autant plus qu’à brève échéance la majorité des chrétiens seront dans le Sud, ce qui nous donne des responsabilités.
En Amérique Latine, le dialogue interreligieux est moins riche qu’en Asie, malheureusement, car les religions anciennes ont été détruites, déplore Gustavo Gutierrez. Mais la mission, c’est très important pour la théologie et la pastorale : c’est la tâche de l’Eglise.
«Le faible enracinement et encadrement des communautés chrétiennes africaines ne doit pas nous empêcher d’être nous aussi, à notre tour, missionnaires, constate Alphonse Quénum Le besoin d’aller loin libère mais fait aussi découvrir ses propres fragilités. Concernant l’Afrique, le non-respect de la personne humaine – une fosse commune de 1000 morts est affaire banale – nous questionne durement. Qu’il n’y ait pas eu au Rwanda une église où l’on puisse se réfugier malgré tout, cela me hante.»
Le défi de la pauvreté
Gustavo Gutierrez saisit la balle au rebond. Ce qui nous interpelle en Amérique latine, c’est l’immense pauvreté. Pourquoi est-elle possible dans des pays qui se disent chrétiens ? Le peuple de ce continent est croyant et exploité : exploité en tant que croyant et vice-versa. Le père Quenum fait référence aux questions identitaires qui dévorent l’Afrique. Elles se posent chez nous aussi. Que signifie annoncer le Royaume dans un contexte pluri-culturel et pluri-racial ? La grande variété ethnique des latino-américains (blancs, noirs, asiatiques, indiens, métis) nous pose historiquement pas mal de problèmes. C’est une richesse si on les dépasse mais ce serait trop simple de croire que l’Amérique latine n’est pas raciste. Nos lois ne sont pas racistes, mais nos habitudes profondes le sont. Cela interpelle la théologie.
Le reproche de marxisme fait trop souvent à la théologie de la libération? G. Gutierrez le balaye: «Un de nos meilleurs philosophes marxistes a passé son temps a expliqué que la théologie de la libération n’était pas marxiste puisque pour Marx la religion ne libère pas le peuple mais l’aliène. Il court beaucoup de clichés concernant la théologie de la libération émanant de gens qui n’ont pas pris le temps de vraiment nous lire. Quel est le message central de l’Eglise aujourd’hui : l’option préférentielle pour les pauvres. Je constate qu’on condamne une théologie mais qu’on en garde le noyau ! «
Manque de respect pour l’Asie et pour ses religions
L’actualité missionnaire c’est aussi le récent voyage de Jean Paul II en Inde et la proclamation de l’exhortation post-synodale «l’Eglise en Asie». C’est un document «pour l’Asie» mais non pas «de l’Asie», peu susceptible d’être reçu positivement tant son contenu et son ton sont inadéquats, estime Michael Amaladoss. Je regrette que le pluralisme culturel et religieux de l’Asie ne soit pas vraiment pris en compte. Le rôle providentiel que peuvent jouer les religions asiatiques dans le plan divin n’est pas évoqué. Rien non plus concernant leur regard sur l’Evangile.
De même les nombreuses questions qu’évêques et théologiens asiatiques ont posées au cours des 25 dernières années – à propos des fondements et objectifs de l’évangélisation, de l’expérience et de la compréhension du mystère du Christ dans une perspective de pluralisme religieux – ne sont pas non plus reprises. Quant à l’inculturation, elle est vue plus comme «adaptation» de l’Evangile aux diverses cultures asiatiques que comme une réponse libre et créative des asiatiques à l’Evangile.
Le dialogue interreligieux y est encouragé dans des termes «traditionnels». Mais avec l’insistance particulière sur l’évangélisation et l’annonce explicite de Jésus-Christ unique Sauveur, comment les grandes religions asiatiques pourraient-elles être intéressées à poursuivre le dialogue ? Ce document laisse entendre que l’Eglise n’a rien à recevoir et apprendre mais tout à donner. Les grandes religions ne sont pas assez prises au sérieux.
Toutefois le discours du pape à la cathédrale de Delhi était moins triomphaliste, reconnaît le jésuite indien. Quand le cardinal de Jakarta a pris la parole, on a senti de suite son ton asiatique, très différent du ton de l’exhortation apostolique. Les considérations initiales sur les Eglises en difficulté de même que celles sur les défis sociaux et l’invitation faite aux Eglises chrétiennes de les prendre à bras le corps. Mais elles laissent entendre que la suite du document sur l’annonce de l’Evangile est sous-tendue par le même respect (ndlr : de la diversité culturelle et religieuse) : or, ce n’est, hélas, pas le cas.(apic/jcn/mp)
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