Pakistan: de nombreux chrétiens accusés de blasphème réclament la justice

Le blasphème est un crime officiellement passible de la peine de mort au Pakistan, explique un rapport de Human Right Watch paru en juin. On compte de nombreux cas de personnes, issues majoritairement de minorités religieuses telles que les chrétiens, effectuant de longues peines de prison pour des accusations de blasphème envers l’islam jamais prouvées. Les auteurs des fausses accusations ne sont jamais poursuivis par la justice.

Bernard Hallet avec l’agence Fides

Depuis 12 ans, Asif Pervaiz, un chrétien pakistanais de 42 ans, est en prison et a été condamné à mort en 2020 par un tribunal de Lahore pour blasphème. Son cas est l’un des nombreux cas où les accusations sont fausses et où un innocent a été piégé, rapporte l’agence Fides. Sa famille dénonce les retards de la justice au Pakistan: «En avril dernier, grâce à son avocat, la date de l’appel avait enfin été fixée. Mais le juge l’a annulée de manière inattendue, sans donner de raisons», explique Waseem Anwar, frère du condamné, qui, avec sa famille et celle d’Asif Pervaiz, a dû déménager pour des raisons de sécurité. Ils craignent en effet des représailles, comme cela peut arriver aux proches des personnes accusées de blasphème.

Waseem Anwar, qui travaille dans une usine textile comme son frère, s’occupe également de la femme d’Asif et de ses quatre enfants.
L’affaire dans laquelle il a été impliqué s’est déroulée en 2013, dans l’usine textile où Asif travaillait. Quelqu’un a pris son téléphone portable et a envoyé des SMS blasphématoires. «C’est l’un de ses collègues qui a fait cela, par envie, jalousie et mépris envers les chrétiens», raconte Waseem. «Malheureusement, lors du procès en première instance, le tribunal a rejeté son témoignage dans lequel Asif niait les accusations et l’a condamné à mort».

Asif Pervaiz a également expliqué que le superviseur de son usine l’avait confronté, l’invitant à se convertir à l’islam, mais qu’il avait refusé. Muhammad Saeed Khokher, le plaignant, a nié avoir voulu convertir Parvaiz. Après la condamnation en première instance, la famille a péniblement cherché de l’aide pour organiser l’appel. Mais à ce jour, il n’a toujours pas été possible d’ouvrir un nouveau procès.

Des innocents en prison

«Les cas de fausses accusations de blasphème, après un long processus judiciaire, peuvent finalement aboutir à une issue favorable, rappelle l’avocat catholique Khalil Tahir Sandhu, qui a défendu de nombreuses victimes devant les tribunaux. «Il n’en reste pas moins que les accusés innocents peuvent passer de nombreuses années en prison et que leurs familles subissent des dommages irréparables, sans aucune indemnisation ni sanctions pour ceux qui portent de fausses accusations», relève-t-il.

Parmi les affaires qui ont connu une issue favorable, le 8 juillet dernier, un tribunal de Lahore a acquitté deux jeunes chrétiens d’une fausse accusation de blasphème, née d’une dispute mineure. Adil Babar et Simon Nadeem étaient âgés respectivement de 18 et 14 ans lorsqu’ils ont été accusés en 2023, avant d’être acquittés deux ans plus tard.

Acquitté après 23 ans de prison

Le cas d’un catholique acquitté de blasphème après avoir passé 23 ans en prison a fait grand bruit. Anwar Kenneth, aujourd’hui âgé de 71 ans, avait été arrêté en 2001 pour blasphème présumé et condamné à mort en juillet 2002 par un tribunal de Lahore. En juin dernier, après avoir examiné cette affaire chaotique, la Cour suprême a ordonné son acquittement en reconnaissant sa maladie mentale.

Un autre cas marquant fut celui de Asia Bibi, cette Pakistanaise catholique accusée de blasphème. La chrétienne pakistanaise Asia Bibi, condamnée à mort en 2010 pour «blasphème», avait été acquittée le 31 octobre 2018 par la Cour suprême du Pakistan. Les juges avaient conclu à une absence de preuve et ordonné sa libération immédiate.

Un rapport de l’ONG Human Rights Watch (HRW), publié en juin 2025 et intitulé Une conspiration pour s’emparer des terres, affirme: «Les lois pakistanaises sur le blasphème sont discriminatoires, elles refusent l’égalité devant la loi aux non-musulmans et facilitent les violences à l’encontre de toute personne accusée de ce délit. Le blasphème est un crime officiellement passible de la peine de mort au Pakistan et les lois sont depuis longtemps utilisées pour assouvir des vendettas personnelles et persécuter les membres de communautés religieuses minoritaires, avec de graves conséquences.

Peine de mort encourue

Une simple accusation de blasphème peut, en fait, équivaloir à une condamnation à mort: au cours de la dernière décennie, des dizaines de personnes ont été tuées dans des violences collectives à la suite d’accusations (non prouvées, ndlr) de blasphème». En outre, poursuit le texte, «les personnes qui portent des accusations de blasphème le font souvent pour des raisons économiques, telles que l’intention d’acquérir des terres appartenant à autrui. Bien que les cibles des accusations de blasphème et de la violence encouragée par la loi appartiennent à tous les groupes socio-économiques et religieux du Pakistan, la plupart des victimes proviennent de groupes marginalisés».

Pour des raisons économiques, ces personnes ne peuvent pas bénéficier d’une bonne défense juridique: «Un préjugé profondément ancré dans le système pénal pakistanais, explique le rapport de HRW, se traduit par des erreurs judiciaires à l’encontre des personnes accusées de blasphème. Les autorités ne traduisent presque jamais en justice les auteurs de violences commises au nom du blasphème, tandis que les personnes accusées en vertu de lois discriminatoires – généralement sans preuve – sont soumises à de longues périodes de détention provisoire, à l’absence d’un procès équitable et à des procès inéquitables pouvant entraîner des peines d’emprisonnement de plusieurs années». (cath.ch/fides/bh)

Loi sur le blasphème au Pakistan
Après son arrivée au pouvoir en 1977, le général Muhammad Zia-ul-Haq cherche à islamiser la société. Il promulgue d’abord les ordonnances Hudood en 1979, puis remet en place l’interdiction du blasphème en 1986, avec des peines alourdies. La loi promulguée sous Zia ul-Haq au code pénal pakistanais, au titre XV intitulé Sur les offenses liées à la religion, stipule notamment que: «toute remarque dérogatoire, etc., vis-à-vis du Prophète sacré Mahomet […] à l’écrit ou à l’oral, ou par représentation visible, ou toute imputation ou insinuation, directe ou indirecte […] sera punie de la mort, ou de l’emprisonnement à vie, et aussi passible d’une amende». La Commission nationale sur la justice et la paix de l’Église catholique romaine estime que de 1986 à 2009, au moins 964 personnes ont été inculpées de désacralisation du Coran ou de blasphème envers le Prophète Mahomet, dont 479 Musulmans, 119 Chrétiens, 340 Ahmadis, 14 Hindous et 10 membres d’autres religions. BH

Bernard Hallet

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