Fribourg: «Le passé a-t-il un avenir ?» symposium à l’Université de Fribourg

Comment vivre après Auschwitz, s’interroge Elie Wiesel ?

Fribourg,

(APIC) Même plus de 50 ans après, la Shoah, l’extermination des juifs, reste indicible. C’est un événement qui dépasse l’entendement, qui défie la raison. Mais en effacer la mémoire serait une chose tout aussi terrible. Telle est la conviction qu’Elie Wiesel, Prix Nobel de paix, a voulu faire passer jeudi à l’Université de Fribourg , à l’occasion d’un symposium organisé par la Fédération suisse des Communautés israélites et tenu sous le titre « L’avenir du passé: La Suisse face à son passé récent ».

Au moment où la Suisse est sérieusement secouée par l’interrogation sur son attitude face à l’holocauste, sur les fonds en déshérence, sur l’or nazi et surtout sur le refoulement des juifs à nos frontières, Elie Wiesel, rescapé d’Auschwitz et de Buchenwald, aujourd’hui professeur à Boston, s’est interrogé non pas sur la culpabilité ou la responsabilité, mais sur le devoir de mémoire. Plus de 200 personnalités du monde politique, scientifique et religieux avaient répondu à l’invitation de la Fédération des communautés israélites de Suisse.

Ne faudrait-il pas enfin tourner la page, oublier ce passé trop lourd à porter ? Pour le Prix Nobel de la paix, le temps du deuil est passé, mais on ne peut pas accepter l’oubli. « Comment vivre avec ces souvenirs et proclamer sa foi en l’homme et au créateur alors que l’âme continue à trembler face à leur éclipse? » « Si Auschwitz n’a pas réussi à éliminer le fanatisme qui y arrivera ? » Des questions lancinantes auxquelles le philosophe n’a pas de réponse autre que sa foi « en la lumière qui nous traverse et nous porte vers l’autre ».

Dans toute la tradition juive l’oubli tue l’avenir. Combien de prières juives commencent-elles par l’invocation « souviens-toi Israël » ? La mémoire vivante est un élément fondateur et indispensable. Face à l’holocauste, la tâche de mémoire est à la fois urgente et impossible. Urgente parce que les témoins auront bientôt tous disparus. Impossible parce Auschwitz se situe au-delà des faits et nul n’a le droit de parler au nom des morts. « Plus je lis les témoignages, moins je comprends, ni les tueurs, ni les victimes. Qui oserait dire qu’il a compris? » Comment 33’000 juifs ont-ils pu traverser en rangs serrés la ville de Kiev pour aller à la mort sans qu’une seule porte ne s’ouvre pour tenter de sauver un enfant ?

Et en Suisse ? Elie Wiesel se fait plus accusateur. On savait, au sein des autorités ou de cette Université, mais on s’est tu ! Apprendre que le fameux « docteur » Mengele avait séjourné en Suisse dans les années 50 fut un choc plus rude que l’affaire des fonds en déshérence, 99% des juifs étaient pauvres, explique le Prix Nobel de la Paix. Il refuse cependant de définir une culpabilité collective. Aucun peuple ne peut être accusé de ce que certains ont fait. Mais la connaissance de la vérité doit servir. Elle ne doit pas conduire à l’injustice, ni à l’indifférence ni au désespoir. Ou, selon le mot d’Albert Camus: « Finalement il y a en l’homme plus à célébrer qu’à dénigrer ».

Une mémoire captive

Pour Urs Altermatt, professeur d’histoire, la mémoire de la période est aujourd’hui fragmentée. Celle du juif refoulé est évidemment très différente de celle du soldat qui a fait la « mob ». Mais la génération du service actif a développé sa propre mémoire qui est devenue un quasi monopole basé sur la souveraineté et la neutralité, le fameux « sonderfall » helvétique. On a pu ainsi « exterritorialiser » la responsabilité et la culpabilité. Mais la Shoah a crée une rupture dans l’histoire européenne. Dans l’holocauste, ce ne sont pas seulement les juifs qui disparaissent mais aussi une partie de l’identité chrétienne de l’Europe. D’où l’importance de redonner une voix à l’histoire oubliée et occultée.

Pour Rolf Bloch, président de la Fédération suisse des communautés israélites, les Suisses et en particulier les juifs doivent avoir l’initiative dans ce débat et ne pas se laisser dicter les arguments de l’extérieur. A la pression extérieure il faut préférer l’ouverture interne. Cette ouverture doit déboucher aussi sur la situation actuelle de la Suisse en particulier dans les domaines de l’asile et de l’intégration dans la communauté internationale.

La Suisse n’est pas une île

Dans l’après-midi, trois débats ont permis d’aborder ces divers thèmes. L’historien Hans Ulrich Jost qui fut un des premiers à se pencher sur l’attitude suisse pendant la guerre, rejette fermement l’image d’une Suisse petite, idyllique, rurale, aimable. Cette image encore souvent véhiculée par les hommes politiques est en contradiction totale avec la réalité. Depuis le début de la période industrielle, la Suisse vit dans une interdépendance étroite avec ses voisins et ce fut le cas en particulier pendant la seconde guerre mondiale.

L’ambassadeur Georges Martin fait un constat semblable. Depuis 1848, la Suisse politique a choisi une orbite isolationniste en matière de politique internationale. Mais dans le même temps les Suisses se sont ouverts au monde comme peu de peuples, en matière économique, mais aussi personnelle avec de forts courants à la fois d’immigration et d’émigration. Aujourd’hui la Suisse est coupée en deux sur une question vitale. Interpellés par le nouveau contexte européen et international les partisans du statu-quo et de l’ouverture se neutralisent.

Pour le conseiller national radical argovien Luzi Stamm, la question de l’isolement de la Suisse ne se pose pas, mais plutôt celle de savoir comment va se faire l’ouverture. Deux problèmes se posent celui de l’ouverture économique et celui de la libre circulation des personnes. Deux problèmes qui ne sont pas liés, insiste-t-il. Luzi Stamm s’oppose à la libre circulation des personnes qui ne peut qu’avoir des répercussions négatives sur la Suisse dont le niveau de vie est plus élevé. Quant à l’ouverture, elle ne saurait se faire au détriment de la démocratie directe, déclare cet opposant à l’Europe.

Des requérants d’asile refoulés en 1999 comme en 1943 ?

Dans le domaine de l’asile, Stefan Keller, rédacteur de l’hebdomadaire de gauche Zurichois « Wochenzeitung » évoque les curieuses ressemblances entre les justifications des refoulement des juifs en 1943 et celle des Albanais du Kosovo en pleine guerre entre janvier en mars 1999. Les comparaisons ne disent pas tout, mais elles suscitent une interrogation: « D’où vient cette agressivité des fonctionnaires et des autorités suisses envers les réfugiés ? Une agressivité capable de mettre en jeu la vie des gens en les renvoyant dans des régions en guerre. »

Bruno Frick, Conseiller aux Etats PDC schwytzois répond que le peuple a largement accepté en juin la révision de la loi sur l’asile. Il défend également la prolongation à un an de l’interdiction de travail pour les requérants d’asile du Kosovo.

Les tsiganes, tout comme les juifs, étaient inclus dans le plan d’extermination des nazis, rappelle le pasteur May Bittel. Aujourd’hui encore ils sont bien souvent des citoyens de seconde zone. En ex-Yougoslavie par exemple il sont accusés des crimes commis par d’autres. Nous assistons à la monté de l’intolérance et à une loi à deux vitesses. (apic/mp)

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