APIC – Interview
Le Burundi ravagé par la guerre… en quête d’une paix durable
Jacques Berset, Agence APIC
Bujumbura/Fribourg, 10 octobre 1999 (APIC) Depuis la mi-septembre, l’armée burundaise, dans le cadre d’une campagne d’éradication de la guérilla rappelant l’ »Opération Phœnix » menée par les Américains pendant la guerre du Vietnam, vide les campagnes qui entourent la capitale Bujumbura. Pour « enlever l’eau au poisson », la population hutue est regroupée de force dans des camps que des sources religieuses locales qualifient de véritables « camps de concentration » tant la mortalité y est élevée.
Analysant le conflit qui déchire et ensanglante le Burundi depuis plusieurs décennies, Mgr Jean Ntagwarara, parle avec nuance et précaution: il se doit d’être l’évêque de tous, particulièrement dans la situation dramatique que traverse son pays. Agé de 52 ans, depuis bientôt deux ans évêque de Bubanza, Mgr Ntagwarara ne peut s’expliquer que son pays soit saigné à blanc sans que cela n’intéresse le moins du monde les médias occidentaux. « Peut-être parce que le Burundi n’a pas de matières premières, comme le Congo voisin. Mais la richesse de l’humanité, ce n’est pas le diamant ou l’or, c’est l’homme, et si l’homme n’est pas défendu, c’est le monde qui va vers la déchéance ».
Au cœur de la région des Grand Lacs, le Burundi est un petit pays de quelque 6,5 millions d’habitants à forte densité démographique (plus de 230 habitants au km2) coincé entre le Rwanda, au nord, la Tanzanie à l’est et au sud, et la République démocratique du Congo à l’ouest. Le pays, peuplé à près de 85% de Hutus est aux mains d’un pouvoir minoritaire contesté par une rébellion armée.
Le major Pierre Buyoya, membre de la minorité tutsie, s’est emparé du pouvoir le 25 juillet 1996 en renversant le président Sylvestre Ntibantunganya, un Hutu. Buyoya espérait mettre un terme à trois années d’instabilité consécutives à l’assassinat du président Ndadaye. A peine arrivé au pouvoir par les urnes – plébiscité par une grande majorité de la population -, Ndadaye était exécuté par des militaires. Ce fut alors comme une étincelle qui a déclenché le massacre des Tutsis par des populations hutues en colère.
APIC: Les pourparlers de paix d’Arusha piétinent depuis plus d’un an… La fin des hostilités est-elle à l’horizon ?
Mgr Ntagwarara: Effectivement, ces négociations traînent en longueur. On nous avait pourtant fait espérer qu’elles se concluraient cette année, mais on ne voit pas la paix poindre à l’horizon. Pourquoi cela n’aboutit-il pas? Cela vient, en partie du moins, aux dires des connaisseurs, du fait que les parties qui négocient ont pas mal d’intérêts personnels à défendre. Les délégués sont soutenus financièrement dans ces négociations par la communauté internationale, et le « per diem », l’indemnité que chacun reçoit, serait assez conséquent. (Selon le médiateur tanzanien Mark Bomani, assistant de l’ancien président Julius Nyerere, les négociations entre le gouvernement burundais, les rebelles et les partis politiques burundais ont déjà coûté aux donateurs étrangers près de 9 million de dollars depuis 1996. Ndr.)
Les négociations d’Arusha sont financées essentiellement par les Etats-Unis, le Canada, la France, la Suisse aussi… C’est le « facilitateur », Nyerere, qui collecte l’argent et le distribue aux participants. Les politiciens qui reçoivent ce « per diem » peuvent être tentés de laisser passer le temps! Plus cela dure, plus ces derniers encaissent. Sur le terrain, les gens continuent à mourir, parce certains groupes armés ne se sentent pas concernés par ces négociations, du fait qu’ils n’y ont pas été conviés. Personnellement, je ne vois pas ce qui empêche d’inviter à Arusha les combattants ou leurs représentants, comme Jean Bosco Ndayikengurukiye, chef sur le terrain des FDD, les Forces pour la défense de la démocratie, le bras armé du CNDD, le Conseil national pour la défense de la démocratie.
APIC: L’un des points cruciaux des négociations inter-burundaises d’Arusha est notamment une meilleure distribution du pouvoir et la réforme des forces armées. Ces dernières n’ont pas permis au président Melchior Ndadaye, élu pourtant par la majorité, de remplir son mandat. Il a été tout simplement éliminé physiquement.
Mgr Ntagwarara: Pour le moment, on ne voit pas bien à qui va profiter la redistribution du pouvoir qui devrait se réaliser à l’issue des négociations. Normalement, c’est le peuple qui devrait bénéficier de la paix assez rapidement, puisque c’est la population qui paie le prix de la guerre. Il serait souhaitable que le gouvernement en place aujourd’hui soit disposé à partager le pouvoir, car les négociations devraient aboutir à cela. Il s’agit, pour établir au Burundi une paix durable, de trouver les mécanismes qui permettent à chacun d’accéder au pouvoir sans exclure personne, dans la dignité de chacun. Car le but des négociations devrait être de construire le Burundi, et non de le détruire.
Le rôle des agents de l’ordre n’est pas de diriger la politique, mais de permettre que tout un chacun – sans exclusion – puisse vivre en sécurité dans le pays. L’armée est appelée à garantir la sécurité pour tous les Burundais, pour qu’il y ait davantage de confiance dans la population. L’on constate que quelque chose a changé dans la mentalité et la conscience du peuple burundais: il a eu l’occasion de goûter au choix de ses dirigeants, et il n’accepte plus aujourd’hui que quelqu’un s’impose par la force. Nous déplorons que les gens soient pris entre l’enclume et le marteau: dans cette guerre civile qui lasse vraiment tout le monde, les fusils ne font pas de distinction entre civils et gens armés.
APIC: Il y a donc une désillusion quant à la voie de la lutte armée ?
Mgr Ntagwarara: On peut parler d’une certaine désillusion, causée par les terribles expériences de répression vécues dans la population du Burundi. De toute façon, la libération n’est pas au bout du fusil, parce qu’une guerre civile laisse trop de séquelles dans le corps et le cœur des gens. Après avoir souffert les uns par les autres, il est difficile de faire disparaître les ressentiments, et pour le dire avec un proverbe de chez nous: « Si tu gardes quelque chose dans le ventre, cela sortira pourri… ». Quand la colère et la haine contenues dans le cœur sortiront, ce sera alors explosif! C’est ce que nous sommes en train de vivre, notamment chez les jeunes qui sont dans la rébellion, chez ceux qui ont dû fuir à l’intérieur du pays ou à l’étranger.
APIC: Vous parlez de la nécessité de « libérer la parole » au Burundi… Les médias ne jouent-ils pas ce rôle ?
Mgr Ntagwarara: Chez nous, les médias sont contrôlés. Le pouvoir a interdit la parution de certains « journaux de la haine ». La presse ne fonctionne pas démocratiquement comme ne Occident. Pour que les Burundais ne gardent pas indéfiniment des rancœurs, il faudrait libérer la parole. Les seuls journaux qui paraissent traduisent la pensée de ceux qui sont au pouvoir. Il faudrait d’autres voix qui puissent s’exprimer. Ceux qui sèment le trouble et la division risquent d’être fermés, et cela peut se comprendre.
Mais quand de graves événements se déroulent quelque part, les journalistes devraient normalement pouvoir se rendre sur les lieux pour juger des faits avant d’écrire. Souvent, on n’a même pas accès aux faits, car les traces compromettantes en sont effacées avant que l’accès soit autorisé. L’information chez nous est bien contrôlée, il n’y a pas d’équipes de télévision sur le front comme c’est le cas dans d’autres conflits. Il y a toute une stratégie militaire derrière, qui veut à tout prix donner l’impression que l’ennemi est faible et tranquilliser la population.
APIC: L’Eglise, au Burundi, est-elle contaminée par « l’ethnisme » ou joue-t-elle un rôle de réconciliation ?
Mgr Ntagwarara: Il n’y a pas de rivalités ethniques comme telles dans l’Eglise. Seulement, quand on a peur de dire une parole libérée, parce qu’on risquerait de la payer de sa vie, alors un certain nombre de choses ne peuvent pas marcher. Certes, au niveau de la Conférence des évêques du Burundi, nous avons une unanimité de parole et nous partageons la même analyse. Quand nous publions des déclarations ou des lettres pastorales, nous signons tous. La manière de voir n’est pas uniforme, mais elle se rapproche.
Le Burundi, un pays à construire ensemble
L’Eglise, à travers les homélies, les messages de carême, les lettres pastorales, dit son opposition à la guerre et cherche à proposer des mécanismes qui permettent une paix durable. Quand ils viennent à l’église, Hutus et Tutsis sont mélangés. Il en est de même quand la Caritas distribue des vivres: nous invitons sans distinctions tous les Burundais qui ont dû quitter leur maison à venir recevoir l’aide nécessaire.
Les populations, qui étaient auparavant mélangées, ont été séparées par la force des choses. Par exemple, dans mon diocèse de Bubanza, certaines évolutions se produisent timidement: ceux qui sortent des camps pour aller travailler aux champs ou pour aller chercher de l’eau rencontrent des membres de l’autre ethnie; ils arrivent à nouveau à se parler; ils finissent par se rendre mutuellement des services. Progressivement, quelque chose peut se passer dans les différents lieux de vie, pour une meilleure « convivance ».
De la part des gens, on rencontre à nouveau un désir de cohabiter sur les collines, sans s’exclure. Pas question pour nous d’accepter la création d’un « Hutuland » d’un côté et d’un « Tutsiland » de l’autre, ce serait vraiment déchirer le Burundi, un pays où les populations ont pu véritablement vivre en symbiose durant des siècles, un pays à construire ensemble.
Concrètement, cependant, nous ne pouvons pas organiser d’opérations de retour sur les collines, car ce sont les autorités civiles en accord avec les militaires qui décident si tel ou tel « site » peut retourner sur les collines. L’Eglise, dans son discours, demande aux gens de se retrouver et de chercher à se pardonner mutuellement. Elle est là pour les aider à guérir intérieurement. (apic/be)
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