Et si « le bogue de l’an 2000 » prenait des allures de catastrophe nucléaire?
Le passage à l’an 2000 n’est pas sans risque nucléaire:
Pax Christi invite les Etats à prendre des mesures de sécurité
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Bruxelles, 8 octobre 1999 (APIC) Et si le « bogue de l’an 2000 », prenait des allures de « catastrophe nucléaire », reléguant au stade de « plaisanterie » les pires scénarios imaginés: banques, industrie, avions et trains immobilisés, hôpitaux paralysés, ascenseurs arrêtés…? Réalité? Fiction? Pax Christi international, le mouvement catholique pour la paix, s’en inquiète. Il y a de quoi, si l’on sait que quelque 30’000 armes nucléaires sont recensées à travers le monde, dont 4’000 têtes nucléaires. Prêtes à être lancées.
Pax Christi International, à Bruxelles, vient en effet de demander à sa Commission pour « la sécurité, la démilitarisation et le commerce des armes » ainsi qu’aux sections nationales du mouvement de poursuivre leurs efforts pour prévenir les risques d’accidents nucléaires dus aux problèmes informatiques liés au passage à l’an 2000. Le mouvement catholique pour la paix encourage ses membres à écrire aux cinq chefs d’Etats dotés d’un armement nucléaire, à leurs ministres de la Défense et de la Sécurité, ainsi qu’aux ambassadeurs de ces Etats pour leur demander la plus haute vigilance face à ce danger.
Il y a des mois que des spécialistes attirent l’attention sur le « bogue de l’an 2000 », c’est-à-dire sur un dysfonctionnement de bon nombre d’ordinateurs qui, au 1er janvier prochain, annonceront un passage de l’an « 99 » à l’an « 00 ».
Pour éviter d’être paralysés par ces ennuis, la plupart des entreprises, depuis les banques jusqu’aux compagnies aériennes en passant par les chaînes de grands magasins, ont fait mettre à jour leur système informatique. Dans des pays comme l’Italie et la France, on ira même jusqu’à l’arrêt total des trains sur l’ensemble du réseau ferroviaire. Pour rassurer les clients davantage que par crainte d’un « pépin ».
Or le problème se pose aussi, mais avec des risques bien plus importants, pour les ordinateurs militaires, programmés pour lancer des missiles, pour détecter d’éventuelles attaques nucléaires ou pour cibler des objectifs en territoire étranger. Et là, les aménagements nécessaires sont loin d’être terminés. Les spécialistes estiment d’ailleurs qu’il n’est plus possible de vérifier toutes les puces informatiques qui commandent l’armement nucléaire existant.
Problème réel
Le problème est sans doute réel. On s’expliquerait mal, sinon la collaboration voulue entre les Etats-Unis et la Russie, qui se penchent depuis un moment sur ce problème, avec des échangent d’experts, et la création d’un Centre d’information à Colorado. Cette collaboration, reprise aujourd’hui, avait été interrompue durant la guerre des Balkans. Et qu’en est-il avec les autres Etats, dépositaires de l’arme nucléaire? « Américains et Russes entendent associer ces autres pays à cette collaboration », assure Ulrich Hunziker, du Bureau du délégué « de l’an 2000 », à Zurich, un Bureau mis sur pied par la Confédération.
Des précédents
On estime à quelque 30’000 le nombre d’armes nucléaires à travers monde, dont 4’000 têtes nucléaires montées sur des missiles prêts à être lancés dans les 15 à 30 minutes en cas d’alerte. Officiellement la Chine, la Russie, les Etats-Unis, l’Angleterre et la France, auxquels il faut ajouter le Pakistan, l’Inde, l’Ukraine et sans doute Israël, disposent aujourd’hui de l’arme nucléaire, La Corée du Nord, l’Iran et la Libye pourrait à leur tour en « disposer » très prochainement, estime-t-on.
Pour le passage de l’an 2000, craint-on du côté de Pax Christi international, le danger vient surtout du fait que, même dans des systèmes sophistiqués, des données fausses peuvent induire des commandes et ainsi déclencher par erreur un lancement d’armes nucléaires.
Le risque existe bel et bien, malgré les dénégations des milieux concernés. « Nous ne sommes en effet loin d’être certains que les risques seront nuls lors du passage à l’an 2000. Et en Russie encore moins qu’ailleurs, où le contrôle actuel des armes nucléaires n’est de loin pas garanti, pour ne pas dire plus, même compte tenu de la collaboration de ce pays avec les Etats-Unis sur ce problème », insiste le professeur Ben Schennink, de l’Université catholique de Nimègue, au Pays-Bas. Et de rappeler à l’APIC la démarche, il y a trois ans déjà, de la Commission de Camberra, composée d’anciens politiciens d’envergure mondiale, de chercheurs pour la paix, de généraux en retraite, de Prix Nobel de la Paix et de spécialistes en armes nucléaires, de demander au pays disposant de l’arme nucléaire de prendre des mesures pour la période de l’an 2000.
« Rien de tel ne se passera », rassure de son côté Ulrich Hunziker. « Ce problème est sous contrôle » affirme-t-il. Pax Christi a donc tort? « Non. Elle ne fait que s’en préoccuper trop tardivement. Les pays y ont pensé avant ». Selon lui, les gens qui s’en inquiètent ne sont pas suffisamment au courant du problème. Il faut l’espérer…
Des incidents qui ne sorte pas de l’imagination
Des incidents liés à l’ordinateur ne sont pas de l’ordre de l’imaginaire. En 1980, aux Etats-Unis, une puce électronique défectueuse a déclenché de faux signaux d’alerte. En 1983, en Russie, des satellites détectant un éclair au sommet des nuages ont fait croire au lancement d’un missile américain. Le système d’alerte de la base « Serbukov 15 » avait en effet détecté un missile « Minuteman » américain en route pour Moscou. Un désastre a été évité parce que le commandant russe local n’a pas cru à ce genre de menace. En 1995, une fusée norvégienne à tête chercheuse a mis toute la Russie en état d’alerte. En 1997, indiquent Bernard Aumont et Jean-François Colonna, dans leur livre « Le bug de l’an 2000 », le « Washington Times » révèle que, à la suite d’un dysfonctionnement d’ordinateur, des armes nucléaires russes sont passées automatiquement en mode « combat ». Des codes de sécurité contrôlés par Moscou ont empêché l’anomalie de se propager.
En septembre 1997 encore, le « USS Yorktown », un croiseur de la marine américaine, s’est trouvé paralysé pendant près de 3 heures en pleine mer, dans l’incapacité de se diriger. Il expérimentait un nouveau système d’automatisation. Cette liste est loin d’être exhaustive.
« Si les pannes dues au passage à l’an 2000 produisent des signaux d’alerte incorrects ou si la fiabilité des communications et des commandes en est compromise, il est à craindre que la combinaison de ces failles avec des réglages d’engins sophistiqués n’engendre des effets désastreux », avertit Pax Christi. C’est pourquoi le mouvement insiste pour que les responsables concernés contrôlent rigoureusement les arsenaux nucléaires afin d’assurer avant tout la sécurité.
La solution la plus sûre?
Or, à l’heure actuelle, souligne Pax Christi, « aucun Etat doté d’un armement nucléaire n’est en mesure de garantir que les systèmes informatiques qui contrôlent son arsenal sont compatibles avec le passage à l’an 2000 ». D’éminents spécialistes consultés par le mouvement ne croient pas à un déclenchement automatique mais plutôt accidentel du lancement de certaines armes nucléaires. Ils présument que toute confusion dans le calcul de date et dans la programmation horaire entraînerait une panne informatique qui laisserait le champ libre à l’erreur d’interprétation humaine. Quand les ordinateurs ne répondent plus, le risque s’accroît qu’une absence de signal soit interprétée… comme le signe d’une possible attaque qu’il faudrait immédiatement contrer…
Face à ce danger, Pax Christi estime que la seule solution responsable est, pour tous les Etats, d’interrompre les opérations nucléaires. Cette approche implique de mettre hors d’état d’alerte toute arme nucléaire et de décrocher les têtes nucléaires de leurs lanceurs. Les conséquences qu’aurait un échange nucléaire entre la Russie et les Etats-Unis, sans parler de l’Inde et du Pakistan, pour ne citer que ces pays, sont telles qu’elles « priment sur toute autre considération: il y va de l’avenir de la vie sur terre », insiste le mouvement pour la paix.
Pax Christi demande que soit débranché le système d’alerte ultrasensible de toutes les armes nucléaires stratégies et tactiques et qu’on mette ces armes dans un état qui exigerait au minimum des heures et si possible des jours avant un lancement.
La priorité des priorités
En août 1996, la Commission de Canberra, avait noté qu’une mise hors d’état d’alerte de l’armement nucléaire aurait au moins un triple effet: réduire les risques de lancement d’un missile nucléaire par accident ou sans ordre formel; permettre d’aménager une phase de coopération intensive en vue de déterminer des échéances pour progresser dans le désarmement; influencer positivement sur le climat politique entre les Etats dotés de l’armement nucléaire.
Ce dernier point, aux yeux de Pax Christi, est particulièrement pertinent au vu du regain de la tension entre la Russie et l’OTAN à propos du Kosovo, tension qui a incité momentanément la Russie à ne plus coopérer avec les Etats-Unis pour résoudre les problèmes informatiques liés à l’an 2000.
Selon la Commission de Canberra, « la mise hors d’état d’alerte des forces nucléaires devrait être vérifiée par des moyens techniques sur le plan national et par des accords d’inspection entre Etats dotés de l’arme nucléaire. Mais il faudrait en premier lieu qu’une réduction de l’état d’alerte soit adoptée unilatéralement par les Etats dotés de l’arme nucléaire ».
Si la mise hors d’état d’alerte peut être vérifiée sur le plan national et sur le plan international, remarque encore Pax Christi, il ne sera plus possible à aucun pays d’envisager un quelconque lancement de missile nucléaire à titre de première frappe visant à désarmer l’ennemi. Mais, ajoute le mouvement, « les enjeux immédiats sont si importants et les possibilités de provoquer une catastrophe globale si évidentes que la vérification mutuelle des états d’alerte face au problème informatique de l’an 2000 doit avoir la priorité sur toute autre considération de politique ou de sécurité nationale ».
Centrale de loin pas à l’abri
« Batailles » et interprétations d’experts? Les uns s’inquiètent, pendant que les autres se veulent rassurant, balayant d’un sourire tout scénario catastrophe en misant sur la compétence des hommes et la haute technologie. Ce qui n’a pas empêché ni Three Miles Island, aux Etats-Unis, ni Tchernobyl ni, plus récemment, les alarmes au Japon et en Corée du Sud, suite à une défaillance technique dans le premier cas, à des erreurs humaines dans les seconds. Dans un article paru dans le Magazine du Mouvement international de la Croix Rouge et du Croissant Rouge, le Canadien Peter de Jager, spécialiste des questions de l’An 2000 et auteurs de nombreuses recherches et articles, que la menace est loin d’être insignifiante. Y compris pour les centrales nucléaires.
« En ce qui concerne les centrales nucléaires, écrit-il, un test de simulation réalisé aux Etats-Unis a mis hors service un système de surveillance. A plus ou moins brève échéance, un tel incident nécessiterait la fermeture des installations, entraînant ainsi de sérieuses conséquences économiques. Si nous choisissons d’ignorer ces risques, nous agirions de manière irresponsable ». Et d’ajouter: « Si les centrales nucléaires, en particulier, n’ont pas été ’immunisées’, il faudra le faire sans tarder, ou, à défaut, les fermer pendant la période de transition. Une telle mesure, relève-t-il en conclusion, sera toujours moins coûteuse et préjudiciable que les retombées d’une éventuelle défaillance ». (apic/pr)
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