APIC- reportage
IVe Symposium de Klingenthal
L’arbre et le forêt du symbolisme culturel à l’agonie programmée…
Par Maurice Page, de l’Agence APIC
Fribourg,
(APIC) Au Cameroun, après une naissance heureuse le père de l’enfant va enterrer le placenta au pied d’un arbre. Pour les Penans du Sarawak, la sève de l’arbre qui permet de fabriquer le poison pour la chasse est comme le lait des seins d’une femme. Au Japon, les taoïstes après avoir abattu un arbre plantent une petite banderole rouge à la mémoire de l’esprit qui l’habitait. En Israël, chaque événement de la vie civile et religieuse est marqué par la plantation d’un arbre. En France, beaucoup de villes et villages ont leur arbre de la liberté.
Dans l’histoire de l’humanité, l’arbre et la forêt ont toujours occupé une place fondamentale. Après avoir consacré ses éditions précédentes à l’eau et au sol, le IVe symposium de Klingentahl, réuni à l’invitation de Pax Christi France, et placé sous le patronage du Secrétaire général du Conseil de l’Europe, s’est penché cette année sur la question de la préservation de la forêt. L’occasion d’inviter à une vision globale qui ajoute la dimension symbolique et spirituelle de la forêt à l’aspect économique.
Une des particularités des rencontres de Klingenthal est l’approche multidisciplinaire des questions. Parmi les quelque 60 participants, réunis pour quatre jours en Alsace, on trouvait des scientifiques, des gestionnaires de la forêt, des défenseurs de la nature, des spécialistes du développement, mais aussi des théologiens, et des représentants de diverses religions.
Les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la forêt risquent de dégénérer en catastrophes pour les générations futures. Plusieurs témoins des pays du sud ont dénoncé la destruction de la forêt par une exploitation abusive presque toujours liée à un mal développement, Chaque année une surface forestière équivalent à prés de la moitié de la Suisse disparaît au Brésil souligne Laetitia Soares. Le Sarawak, exporte chaque jour son bois pour une valeur de six millions de francs suisses, renchérit l’ethnologue suisse Bruno Manser, spécialiste des peuples de la forêt.
Dans pratiquement toutes les civilisations et les religions, l’arbre et la forêt jouent un rôle central. La nécessité de protéger la forêt est aujourd’hui assez largement admise, mais la motivation de type scientifique n’est pas suffisante pour assurer le succès de cette protection, remarque Jean-Pierre Ribaut, président de la commission « sauvegarde et gérance de la création » de Pax Christi France. « A travers les symposiums de Klingenthal, nous défendons une vision plus globale qui prenne en compte les traditions culturelles et religieuses. Pour résister à la pression économique, le maintien d’une tradition vivante est aujourd’hui plus que jamais nécessaire. On ne protège et on ne gère bien que ce que l’on aime. »
Des situations très diverses
De fait la situation actuelle de la forêt sur la planète est très différenciée, selon l’aire géographique, le climat, les précipitations, la densité de la population, et la situation économique du pays, rappelle le professeur Hansjürg Steinlin, de Fribourg en Brisgau. La pression est cependant croissante et la surface forestière diminue de 1% par an. Une situation qui a largement de quoi inquiéter cet ancien responsable des forêts au sein de la FAO. La moitié du bois exploité sur l’ensemble de la planète est du bois de feu, le troisième quart sert au papier, le dernier au bois d’œuvre. Au contraire des océans, aucune législation ni instance internationale ne protège aujourd’hui la forêt. Plus que jamais la survie ou la destruction de la forêt dépend de l’intervention de l’homme.
Pour une gestion durable
Philippe Roch, directeur général de l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage, à Berne, propose trois objectifs de politique forestière. La conservation de l’aire forestière devrait constituer un premier but. Sur le plan international, on se heurte très rapidement alors à la question de la souveraineté nationale, qui couvre bien souvent en fait les intérêts de la classe dominante.
La gestion durable est un deuxième défi. Le profit économique est parfaitement compatible avec la protection de la ressource. Si cette prise de conscience a été faite presque partout en Europe, c’est beaucoup plus rarement le cas ailleurs. Les processus d’éco-certification peuvent apporter un progrès dans ce domaine.
Favoriser enfin la relation « spirituelle » de l’homme avec la forêt est également primordial. Pour Philippe Roch il faut apprendre à écouter, à sentir, à observer, à admirer, à vibrer, à vivre l’harmonisation avec la forêt comme un être vivant.
A ceux qui objectent que les problèmes de la forêt seraient secondaires par rapport à celui de survie de grandes populations, l’ancien responsable du « World Wildlife Found » (WWF) répond qu’une civilisation qui détruit la nature ne mérite pas le nom de civilisation.
Le culte de l’arbre chez les Japonais
C’est probablement dans la civilisation extrême-orientale, notamment japonaise que le culte de l’arbre est le plus profondément ancré. Pour les taoïstes l’arbre est un être vivant avec lequel l’homme peut entretenir une « relation ». Une des postures de la méditation sacrée consiste à se tenir debout devant un arbre pour en tirer l’énergie. L’énergie de l’arbre est considérée comme très proche de celle de l’être humain. Comme l’arbre, l’homme se tient debout, a besoin du soleil et de la lumière et vit au rythme des saisons. Même s’il n’a aucune valeur utilitaire ou économique l’arbre à une valeur intrinsèque. Aujourd’hui encore quand on coupe un arbre ou qu’on l’élague, il n’est pas rare au Japon que les gens viennent y mettre un petit bout de tissu rouge pour apaiser l’esprit qui habitait l’arbre.
La forêt est le tout
Très attachés à leurs propres forêts, les Japonais n’en sont pas moins les plus gros consommateurs de bois tropicaux. A eux seuls ils accaparent 30% du marché, dénonce l’ethnologue suisse Bruno Manser qui a vécu durant six ans avec le peuple Penan dans les forêts du Sarawak. Pour les Penans la forêt est le tout: lieu de vie d’où on tire la nourriture, les outils, le matériau pour l’habitat. Les civilisations les plus anciennes ne font pas de séparation entre culture religion et économie. Si les peuples indigènes pourtant très pauvres s’opposent à l’exploitation du bois, comment peut-on prétendre que la pauvreté est la cause de la destruction de la forêt ? s’interroge Bruno Manser.
Le bouddhisme a lui une relation plus utilitaire avec la nature et la forêt. Il fait une distinction claire entre le monde animé, l’homme et les animaux, et le monde inanimé. L’arbre est certes vivant, mais il ne possède pas de principe spirituel. L’arbre et la forêt n’en sont pas moins indispensables à la vie. Aujourd’hui l’humanité est arrivée à un point où la planète est devenue très petite et ou l’environnement peut être transformé très rapidement. Il faut donc agir selon un principe de prudence, relève Joseph Serra, du centre bouddhiste de ….heim.
La forêt lieu du retrait du monde
L’Inde aujourd’hui n’est guère respectueuse de ses forêts. On déforeste beaucoup pour gagner des terres pour l’agriculture, reconnaît Sabroni Gosh. La forêt joue cependant un rôle central dans l’hindhouisme. A l’instar du désert dans la civilisation moyen-orientale, la forêt est le lieu de la retraite, loin des désirs du monde. Le fidèle s’y rend pour prendre une distance physique et émotionnelle afin de gagner l’élévation spirituelle. La tradition veut que l’écriture du sanskrit ait été inventée dans la forêt par des sages qui auraient utilisé les brindilles des arbres.
Aujourd’hui la pharmacopée tirée de la forêt est encore très présente dans la vie quotidienne en Inde. Tout le monde connaît le bois de santal qui sert surtout en parfumerie, mais il existe des centaines d’autres plantes utiles. En Amazonie ce type de ressources est aujourd’hui livrée à l’exploitation commerciale et industrielle mettant en péril l’existence des peuples indigènes.
Dans la tradition animiste camerounaise, un arbre peut être mis en quarantaine s’il a causé la mort d’homme. Plus personne ne l’approchera ni ne touchera à ses fruits pendant tout le temps du deuil, explique Claude Anyouzogo, diacre permanent catholique. L’arbre, capable de bien ou de mal, participe à la fois du monde visible et du monde invisible. C’est le lieu des rendez-vous nocturnes des sorciers, les « hommes aux quatre yeux » (deux pour le visible, deux pour l’invisible). L’arbre qui fournit non seulement ses fruits, mais aussi la pirogue, le tam-tam, la chaleur et la lumière est aussi sacré que l’homme.
Une tradition qui ne fait malheureusement aujourd’hui guère le poids face aux quelques billets agités par les négociants qui veulent exploiter la forêt. Une récente réunion des chefs d’Etat africains pour sauver la forêt a eu lieu cette année au Cameroun. Mais les participants à la rencontre avaient tous des intérêts plus ou moins directs dans l’exploitation de la forêt…
L’arbre de vie
Dans les religions monothéistes, nées dans les régions plus désertiques du Moyen-Orient, le symbole de l’arbre est lui aussi très présent. Citant un poète contemporain, le Père René Coste, ancien professeur à l’Institut catholique de Toulouse, rappelle que les arbres sont nos frères verts, les anges gardiens de nos chemins. Dans le désert l’arbre se voit de loin, il indique la source, offre ses branches aux oiseaux ses fruits et son ombre aux voyageurs. L’arbre est donc fondamentalement un symbole de vie. Dans le jardin d’Eden après la création du monde, deux arbres sont spécifiquement nommés dans le récit de la Genèse l’arbre de la vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Pour la Bible, le juste est comme un arbre verdoyant. Jésus utilise souvent la comparaison de l’arbre qui porte de bons fruits. L’évangéliste Matthieu parle du Royaume de Dieu comme d’un grand arbre où les oiseaux viennent s’abriter. Un verset qui trouve comme un écho chez le grand écrivain russe Dostoïevski : » Je ne comprend pas que l’on puisse passer à côté d’un arbre sans ressentir à sa vue un moment de bonheur. »eLa religion baha’is née en perse au XIXe siècle partage une symbolique très proche de celle de Bible. L’arbre est aussi le symbole de l’unité. Tous les familles humaines sont comme les branches d’un seul arbre.
Parallèlement à cette vision, la forêt dans la conception occidentale reste longtemps le lieu sauvage et dangereux, l’endroit où l’on se perd, où vivent les bêtes féroces, où se cachent les sorciers, où se déroulent les maléfices. Les progrès de la civilisation, notamment à travers les moines se font contre la forêt.
Face à la mondialisation
Face au phénomène de mondialisation qui touche non seulement les échanges économiques, aussi les modes de vie et de pensée, comment tous ces éléments symboliques peuvent-ils survivre ? « Celui qui veut atteindre la source doit nager à contre-courant », rappelle Mgr Henri Derouet, président de Pax Christi France. Les Eglises et les religions doivent se laisser interpellées par la sauvegarde de la création, afin de pouvoir interpeller elles-mêmes la société. Les conceptions traditionnelles trouvent en quelque sorte un écho dans la recherche scientifique actuelle. Les éco-systèmes forestiers dans lesquels arbres, plantes, insectes et animaux vivent en étroite interdépendance sont de mieux en mieux étudiés et connus. Les scientifiques admettent aussi l’importance de la pharmacopée lié à la forêt et fondent de grands espoirs pour la découverte de nouveaux médicaments. Pour les participants au symposium de Klingentahl, motivation spitituelle et motivation scientifique ne s’excluent pas, mais au contraire s’appuient mutuellement. Le chemin reste cependant long. (apic/mp)
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