Carole Pirker
Gabriel Ringlet (cf. enc. 1) est sollicité de toutes parts hors des rituels ecclésiaux. Les demandes viennent de catholiques pratiquants, de croyants en rupture d’Église ou d’incroyants. Malgré une désaffection croissante des Églises, tous aspirent, dit-il, à mettre en lumière des passages de leur vie, importants à leurs yeux. C’est ainsi qu’il a fondé en 2020 l’École des rites, au sein du Prieuré de Malèves-Sainte-Marie, en Belgique.
Avec son équipe, il a identifié quelque 40 occasions de célébrer: fécondation in vitro, adoption d’un enfant, interruption volontaire de grossesse, donation de son corps à la science, mort d’un nourrisson ou euthanasie… On est loin des sept sacrements que propose l’Église catholique. Mais au-delà de cette école, décrite comme un laboratoire cultuel où l’on invente de nouveaux rites, son livre est le récit de ce qu’il ressent et parfois le bouleverse au moment où il célèbre.
Selon vous, tout passage heureux ou douloureux de l’existence peut être à la fois intégré, approfondi et élevé lorsqu’il est célébré. Qu’est-ce célébrer, pour vous?
Gabriel Ringlet: C’est partir de la vie ordinaire, et «avec cet ici, faire de l’au-delà», selon l’expression de l’écrivain Rainer Maria Rilke. Je reçois par exemple un appel d’un monsieur qui vient d’être amputé de l’une de ses jambes. Il m’explique qu’il est très bien entouré sur le plan médical, familial et affectif, mais qu’il lui manque quelque chose pour faire le deuil de cette perte. «Je n’arrive pas à le vivre sans un rituel», me dit-il. Voilà quelque chose de très concret qui montre comment nous pouvons porter cette «ici» plus loin, et en faire de l’au-delà.
Mais comment réinventer la célébration?
Je suis convaincu que le rite et la célébration sont des choses absolument fondamentales, mais à condition que l’on parle la langue de nos contemporains. Autant le ritualisme vient tout tuer, autant le rite peut tout réinventer. Je n’accepte jamais qu’une célébration soit engagée sans que tous les textes n’aient été revisités et réécrits. La même prière, dans un langage liturgique traditionnelle qui ne veut plus rien dire aux hommes et femmes d’aujourd’hui, mais complètement réécrite, ça change tout.
« Autant le ritualisme vient tout tuer, autant le rite peut tout réinventer. »
Et comment réenchanter les rites?
Il faut, selon moi, mettre plusieurs sources ensemble: la parole, le geste, la musique et le chant. Mais j’y ajoute la présence des artistes. Je ne célèbre jamais Noël, la Semaine Sainte ou le mercredi des Cendres sans être entouré d’artistes et de témoins qui ont vécu ce dont nous parlons.
Avez-vous un exemple?
Lors d’une célébration du Vendredi Saint, les témoins présents ont réellement vécu une très grande souffrance. Je peux, par exemple, me trouver devant un couple dont le fils vient de se suicider. Ou devant deux mamans aux deux extrêmes: l’une dont le fils a fait le djihad en Syrie et est devenu un véritable tueur, l’autre dont la fille a été gravement blessée lors des attentats islamistes du métro, à Bruxelles. Toutes deux ont accepté de raconter ce qu’a été leur souffrance et comment elles tentent de pardonner. Voilà une actualité que nous pouvons nous réapproprier dans la célébration.
Vous parliez aussi de la cérémonie concernant ce jeune qui s’est suicidé…
Oui, à un moment donné, nous avons choisi avec ses parents une chanson de Stromae dans laquelle il parle explicitement du suicide. Le dialogue entre le témoignage des parents et cette chanson était très frappant. Les parents m’ont dit qu’ils n’imaginaient pas qu’elle allait les rejoindre de cette manière-là.
L’École belge des rites s’exporte en Suisse romande
Forte de son succès, l’École belge des rites s’exporte désormais en France, à Paris, et en Suisse romande, à Morges et à Crêt-Bérard, un lieu d’accueil et de vie spirituelle situé à Puidoux (VD). «Avant, explique la pasteure genevoise Marie Cenec, porteuse du projet pour la Suisse romande, des Français et des Romands faisaient le déplacement jusqu’en Belgique. Maintenant, nous venons à eux.» CP
Vous célébrez aussi lors d’euthanasies…
Oui, pendant le rituel, le médecin, qui est professeur à l’Université de Liège et non croyant, s’est mis à pleurer. Il a expliqué que c’était rare qu’il ait la chance de pratiquer cet acte terriblement exigeant dans un contexte qui lui donnait un sens si profond. Je me trouvais là devant une famille chrétienne, devant un médecin non croyant, dans un acte éminemment délicat, et nous avons vécu quelque chose de très fort, dont chacun, je pense, est sorti grandi.
L’euthanasie est légalement possible en Suisse comme en Belgique, mais l’Église catholique s’y oppose fermement. Vous considérez, vous, qu’il s’agit transgression légitime… Comment le vivez-vous?
L’Église catholique, en Belgique, s’interroge de plus en plus à ce sujet. Il y a quinze ans, les évêques ne regardaient pas d’un très bon œil la manière dont j’étais engagé sur ce terrain. Aujourd’hui, ils me demandent d’expliquer aux prêtres l’accompagnement que je pratique. L’évêque d’Anvers a même déclaré publiquement il y a quelques mois qu’il était des circonstances où l’on n’échappe pas à l’euthanasie. Cela veut dire qu’il y a des nuances, même dans l’Église officielle. À titre personnel, ce que je vis dans ma propre chair est très bouleversant. Cette traversée, qui ne laisse personne indemne, pas plus le médecin que le célébrant que je suis, j’essaie de la vivre à travers des gestes comme l’imposition des mains et l’onction d’huile parfumée. Cela peut paraître paradoxal, mais c’est dans ces moments que je mesure à quel point il y a de la grandeur dans l’humanité.
« Il faut absolument inventer une troisième voie entre, d’un côté, celle des Églises, aujourd’hui délaissée, et d’un autre côté, un rituel qui risque de n’être confié qu’au commercial. »
Selon vous, les Églises n’ont pas mesuré le changement anthropologique qui se jouait sur leur terrain. De quels changements parle-t-on?
C’est l’élément fondamental à mes yeux, car d’un côté, soyons clairs, les églises et les temples se vident. En Belgique, par exemple, il n’y a plus que 5% de la population qui pratique. D’un autre côté, et j’en suis témoin tous les jours, jamais la soif spirituelle et rituelle n’a été aussi grande qu’aujourd’hui. Il y a là un total décalage. Je pense qu’il faut absolument inventer une troisième voie entre, d’un côté, celle des Églises, aujourd’hui délaissée, et d’un autre côté, un rituel qui risque de n’être confié qu’au commercial.
Comment comprendre cette demande croissante de rites dans une société laïcisée?
Je pense que chacune et chacun d’entre nous a besoin, dans sa vie de tous les jours, de porter les choses à un niveau qui soit un peu plus élevé que celui de la vie ordinaire. Or cela ne passe plus nécessairement par la pratique dominicale. C’est un tout nouveau chemin, et qui se généralise. Je viens de célébrer à Liège quatre baptêmes dans la même célébration. Ces couples ne sont pas pratiquants, mais au moment où un événement surgit dans leur vie, ils éprouvent le besoin d’une parole qui éclaire. C’est tout à fait à l’image de la mutation de société: celles et ceux qui nous entourent sont beaucoup plus habités qu’on ne le dit par des questions de sens, mais ils ont besoin de gens qui jouent le rôle de révélateur ou d’accoucheur. Pour un célébrant, il s’agit de mettre au monde ce que les gens qui se confient à lui portent en eux.
Vous l’évoquiez, des officiants laïcs se sont emparés de ce créneau du rituel. Vous proposez quant à vous une troisième voie, non commerciale, et vous avez fondé il y a 5 ans l’École des rites, que vous animez. De quoi s’agit-il exactement?
On y forme des hommes et des femmes appartenant à toutes les convictions. Nous accueillons des gens de la laïcité philosophique, des francs-maçons et des gens appartenant à d’autres religions que le christianisme. Nous proposons une série de modules sur l’entrée dans la vie, le mariage et le dernier adieu. Nous sommes six à travailler à cette formation et nous allons bientôt être dix, tellement il y a du monde (cf. Encadré 2). Nous travaillons par groupes d’une vingtaine de personnes et nous les initions à la célébration. Je me réjouis de constater qu’une personne sur quatre qui pose sa candidature dans notre école nous dit qu’elle a vocation à célébrer et qu’elle se met à le faire dans son milieu et sa famille.
Écoutez l’entretien complet dans«Babel», le 31 août 2025 à 11h sur RTS Espace 2
ou en podcast sur rts.ch/religion/babel, ou via l’App Play RTS.
Et si on vous demande une célébration sacramentelle?
En ce cas, il est normal que l’on s’adresse à un prêtre ou à un pasteur. Mais toute demande n’est pas nécessairement sacramentelle (ndlr. qui se réfère aux sept sacrements de l’Église catholique: le baptême, l’eucharistie, la confirmation, la réconciliation, l’onction des malades, le mariage ou l’ordination ou l’entrée dans un ordre religieux). Le champ est donc très ouvert pour que des hommes et des femmes puissent se lancer.
Les sacrements ne devraient donc pas tous être réservés au clergé?
Non, et c’est aussi un combat que je mène à travers ce livre. Je trouverais normal que les laïcs puissent baptiser. Ils le peuvent dans la tradition catholique, en cas d’urgence, mais ça devrait être beaucoup plus large. Je trouverais aussi normal qu’ils puissent donner le sacrement des malades. Moi qui suis tout le temps à l’hôpital, je vois les équipes formidables qui accompagnent des familles, des patients et qui doivent se retirer lorsqu’arrive un prêtre, qui ne connaît même pas la famille, alors que l’aumônier ou l’aumônière accompagne celle-ci depuis des semaines. Il faut qu’ils soient autorisés à poser ces gestes. Christophe Théobald, l’un des grands théologiens contemporains, le dit: «Il faut que l’espace de la grâce soit beaucoup plus large et que d’autres personnes puissent s’en emparer». (cath.ch/cp/bh)
Des rites pour la Vie, Gabriel Ringlet, éd. Albin Michel, 252 p., sept. 2025
1/ Gabriel Ringlet, le «franc-prieur catholique»
Né le 16 avril 1944, à Pair, à une centaine de km au sud-est de Bruxelles, Gabriel Ringlet est un écrivain, poète, prêtre et théologien belge, membre de l’Académie royale de Belgique. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, depuis L’Évangile d’un libre penseur (1998) jusqu’à La Blessure et la Grâce (2023). Après avoir été curé de paroisse et aumônier d’hôpital, il travaille depuis plus de dix ans dans le monde des soins palliatifs. Il a été journaliste et professeur émérite de journalisme et d’ethnologie de la presse à l’université catholique de Louvain. Connu pour ses positions ouvertes sur le mariage des prêtres, l’ordination des femmes ou l’euthanasie, il rejoint les conclusions du rapport Sauvé sur la responsabilité systémique de l’Église catholique, au sujet des affaires de pédophilie dans l’Église belge. CP
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